LGBTQDouble X

Les conservateurs ont tort concernant Lena Dunham, mais a-t-elle raison pour autant?

Léa Bucci, mis à jour le 06.11.2014 à 15 h 46

L'actrice et réalisatrice est attaquée par les ultra-conservateurs américains, qui l'accusent en se basant sur son livre tout juste sorti d'avoir abusé sexuellement de sa petite soeur quand elles étaient enfants.

REUTERS / Lucy Nicholson

REUTERS / Lucy Nicholson

Dans Not that kind of girl, son livre autobiographique sorti en octobre, Lena Dunham parle de sa vie, de sa sexualité et un passage a particulièrement retenu l’attention du site conservateur Truthrevolt: celui où elle explique, à l’âge de 7 ans, être allée ouvrir et regarder le vagin de sa petite soeur Grace après avoir demandé à sa mère s’il ressemblait au sien. 

«Un jour, alors que je jouais avec des seaux et des cubes, assise dans notre allée à Long Island, ma curiosité a eu raison de moi. Grace était assise là, souriant et babillant. Je me suis penchée entre ses jambes et j’ai ouvert son vagin. Elle n’a pas résisté et quand j’ai vu ce qu’il y avait à l’intérieur j’ai hurlé. Ma mère a accouru. “Maman, Maman! Grace a quelque chose là-dedans!” Ma mère n’a pas pris la peine de se demander pourquoi j’avais regardé dans le vagin de Grace, ça faisait partie des choses que je pouvais faire. Elle s’est juste mise à genoux et a regardé à son tour. Elle a alors découvert que Grace avait entreposé six ou sept cailloux là-dedans. Ma mère les a enlevés patiemment pendant que Grace gloussait, ravie que sa farce ait eu succès.»

Dunham raconte aussi qu’elle se masturbait au lit, dans lequel dormait également Grace, ou qu’elle lui demandait de l’embrasser contre des bonbons.

Non, Lena Dunham n'a pas agressé sexuellement sa soeur

Il n’en fallait pas moins pour que le site National Review souligne l’aspect discutable de l’épisode, et que Truthrevolt affirme que l’actrice a abusé sexuellement de sa plus jeune soeur. Sauf que cela est faux. Les faits décrits par Lena Dunham ne correspondent pas à la définition légale d’une agression sexuelle entre frère et soeur aux Etats-Unis, rappelle Slate.com: «le viol par la force, la sodomie forcée, l’agression sexuelle avec un objet, et les caresses de force»

Ils correspondent plutôt aux caractéristiques de l’éveil sexuel normal d’un enfant, comme le note The Washington Post:

«Selon l’Académie américaine de pédiatrie, le comportement sexuel normal pour des enfants de deux à six ans inclut le fait de toucher ses parties génitales ou de se masturber en public ou en privé, d’essayer de regarder ou de toucher les parties génitales de ses pairs ou de ses frères et soeurs, montrer ses parties génitales à ses pairs et essayer de voir la nudité de ses pairs ou des adultes»

Ces caractéristiques concordent avec celles données par le Réseau national de stress traumatique de l’enfant sur les comportements sexuels communs chez les enfants âgés de 7 à 12 ans.

Le site Jezebel explique que les actes décrits par Lena Dunham n’ont pas un caractère sexuel:

«L’histoire qu’elle raconte est celle d’une exploration du corps; le sexe n’y a pas sa place. [...] Les gens qui mettent du sexe dans ces histoires semblent assimiler les parties génitales au sexe, mais ce n’est pas de cette manière que les jeunes enfants voient leur parties génitales»

Quant aux deux autres passages incriminés, Slate.com rappelle que la masturbation est normale et s’est faite pratiquement dans un cadre privé, puisque Grace dormait. Le docteur interrogé estime que les embrassades tiennent surtout d'une forme de jeu plutôt commune entre enfants.

Ritch Savin-William, psychologue spécialiste de psychologie du développement, chercheuse à Cornell, enfonce le clou sur Slate.com :

«Clairement, ce n’est pas un cas d’abus. Les enfants font des choses pareilles depuis la nuit des temps, et ils continueront de le faire, encore, et encore, et encore.»

L’accusation d’agression sexuelle semble d’autant plus malvenue que, d’après l’actrice, la publication du livre s’est faite avec l’accord de sa soeur. Grace, qui a accompagné sa soeur tout au long de sa tournée promotionnelle pour le livre, lui a apporté son soutien sur son compte Twitter, où elle dénonce la volonté des institutions de jouer la police des sexualités:

«L’hétéro-normativité juge certains comportements nuisibles, et d'autres “normaux”; l'Etat et les médias sont toujours investis pour maintenir cela. En tant qu’homosexuelle: je suis pour que les gens racontent leur propres expériences, et déterminent eux-mêmes ce qui a et n’a pas été nuisible»

Le texte choque

Le site Thruthrevolt n’est pourtant pas le seul à avoir été sinon choqué, du moins gêné par les passages incriminés. Sur Salon, on peut lire ainsi un article disant:

«En tant que mère d'une fille, ma propre réaction aux révélations de Dunham est la confusion totale. [...] Il est difficile de nier que la langue qu’utilise Dunham pour décrire cette scène est choquante [...] De la même façon que Williamson a pu avoir tort en qualifiant le comportement de Dunham d’abus sexuel, les féministes ont tout autant tort de fermer les yeux - ou de prendre des détours pour justifier- un comportement qui pourrait nécessiter un examen plus approfondi»

Dans une tribune de Time.com, Jessica Bennett ajoute:

«Pour être clair: il y a plein de gens qui pensent que le comportement de Dunham envers sa soeur est discutable, et c’est un argument valable (même si “inapproprié” est très différent d’”agression sexuelle”).»

Ce que Lena Dunham et ses défenseurs semblent sous-estimer, c’est le fait qu’il existe bien des agressions sexuelles entre enfants. Et que si elle-même n’en a manifestement pas été l’auteure, il n’est pas étonnant que des personnes aient pu être frappées par la lecture de ces passages. Jezebel explique d’ailleurs:

«Il est fondamentalement difficile pour les gens - les parents, les chercheurs, les pairs - d’identifier la ligne floue et nécessairement, par nature, auto-définie, entre le comportement normatif de l’enfant et un potentiel abus sexuel. Les femmes, et les gens qui ont travaillé avec des victimes d’abus sexuels ou ont été eux-mêmes victimes ont (et c’est plutôt compréhensible) plus tendance à décrire comme abusif un comportement que d’autres décriraient comme normal, quelconque, convenant.»

Etant donné la façon dont Dunham rapporte les faits, il est facile pour ses détracteurs de se poser des questions. Surtout quand elle ajoute :

«En gros, tout ce qu’un prédateur sexuel peut faire pour attirer une petite fille de banlieue, je l’essayais».

Fidèle à elle-même, à son travail au cinéma, à la télévision (dans Girls notamment), Dunham est dans son livre dans la provocation. Elle a été naïve, si elle a pu penser que ça ne choquerait pas les plus conservateurs du pays.

Peu de considération pour les autres expériences

Et au lieu d’argumenter pour expliquer que la sexualité des enfants est une réalité, que ce n’est pas sale, et que les agressions sexuelles sont autre chose que regarder le vagin de sa sœur, elle a manqué de pédagogie, en lançant sur Twitter :

«Et au fait, si quand vous étiez un enfant vous n’avez jamais observé le vagin d’un autre enfant, et bien, je vous félicite. J’ai raconté l’histoire d’une enfant de 7 ans bizarre. Je parie que en vous avez aussi, vieux hommes, que je préférerais ne pas entendre. Et oui, c’est une spirale de rage»

Jezebel conclut:

«Le fait que Lena Dunham écrive avec désinvolture que sa mère ne l’a pas réprimandée parce que regarder dans les vagins "faisait juste partie des choses qu’elle faisait" indique un point qui est à la base de toutes les réactions violentes fatiguantes autour de Lena Dunham: parmi toutes les choses que cette jeune artiste a incluses dans le vaste portrait multimédia de sa propre expérience, il y a très, très peu de moments de véritable considération pour des difficultés contenues dans des expériences qui ne sont pas les siennes».

Léa Bucci
Léa Bucci (11 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte