France

Ce n'est pas la première fois qu'une minute de silence tourne au sujet politique

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 05.11.2014 à 14 h 14

Avant Rémi Fraisse, ce sont Mai 68, les exactions du franquisme ou encore Ouvéa qui avaient divisé l'Assemblée nationale sur le sujet.

Une minute de silence à l'Assemblée nationale en hommage à un soldat tué au Mali, le 20 février 2013. REUTERS/Charles Platiau.

Une minute de silence à l'Assemblée nationale en hommage à un soldat tué au Mali, le 20 février 2013. REUTERS/Charles Platiau.

Fallait-il observer une minute de silence à l'Assemblée nationale en hommage à Rémi Fraisse, le jeune manifestant écologiste tué sur le site du barrage de Sivens? Cécile Duflot l'a demandé et Claude Bartolone l'a refusé, arguant que cela ne respectait pas les traditions de l'institution. Le Lab d'Europe 1 pointe que lesdites traditions sont à géométrie variable tandis que le blogueur Authueil estime que le président de l'Assemblée a eu raison, réglementairement comme politiquement, la demande de la députée EELV visant selon lui à «forcer une reconnaissance officielle de son point de vue militant».

Se replonger dans les archives de l'Assemblée permet de vérifier les deux arguments: les minutes de silence font effectivement l'objet d'une tradition fluctuante, et peuvent devenir des armes d'affirmation politique entraînant de fortes polémiques.

Si la minute de silence est de tradition pour les anciens députés et chefs d'État, ainsi que les chefs d'État étrangers, et fréquentes pour les attentats ou catastrophes touchant des Français (Furiani, l'attentat du Drakkar...) ainsi que pour les commémorations des guerres mondiales et des victimes du nazisme, elles peuvent aussi honorer d'autres personnes quand le président et les groupes politiques sont d'accord: Yvonne de Gaulle à sa mort en 1979, par exemple.

Dans certains cas, elles peuvent aussi manifester la solidarité de la France à l'égard de pays étrangers: si, en 1988, le président de l'Assemblée avait ainsi refusé, au nom de la «tradition», une minute de silence au député Jean-Pierre Brard après un tremblement de terre meurtrier en Arménie, des minutes de silence avaient été respectées au moment des massacres de la place Tian-an Men et de la révolution roumaine.

Mais parfois, effectivement, la minute de silence devient une arme explicitement politique. En mai 1968, Jacques Chaban-Delmas refuse ainsi une minute de silence au député gaulliste Roger Souchal, choqué par une manifestation d'étudiants venus chanter L'Internationale devant l'Arc de Triomphe, et qui lance, suscitant de vives protestations à gauche:

«Permettez au plus jeune déporté de la Résistance de cette Assemblée de vous demander [...] de vous lever tous et d'observer une minute de silence en hommage aux combattants de la guerre de 1914-1918 et à ceux de la guerre de 1939-1945 qui ont lutté contre les amis de M. Cohn-Bendit.»

Réponse diplomatique du futur Premier ministre:

«Je constate que l'Assemblée nationale n'est pas unanime et je demande à tous nos collègues de bien vouloir se rasseoir.»

En 1975, le député socialiste Gaston Defferre avait demandé une minute de silence en mémoire de cinq militants antifascistes ou de l'ETA fusillés en Espagne, suscitant cette réponse du député gaulliste Claude Labbé, en allusion aux crimes commis à l'Est:

«Nous pensons qu'une minute de silence [...] ne pourrait être observée qu'en mémoire de l'un de nos collègues défunts ou, dans une circonstance extraordinaire, d'une personnalité française. Sinon, c'est presque chaque jour, monsieur Defferre, que le président de notre Assemblée devrait demander une minute de silence pour les crimes et les dénis de justice qui se commettent dans un certain nombre de pays. Vous savez très bien lesquels.»

En novembre 1984, Jean-Claude Gaudin avait, lui, suscité une violente algarade à l'Assemblée («Fascistes!», «On se croirait dans un pays de l'Est») en réclamant «une minute de silence pour les morts des forces de l'ordre». Autre exemple: en 1988, le vice-président RPR de l'Assemblée Loïc Bouvard, qui faisait office de président, avait refusé une minute de silence à son collègue Robert Pandraud en mémoire des otages d'Ouvéa en arguant qu'elles étaient en principe réservées au décès de députés, de chefs d'Etat ou de gouvernement. Un sujet très polémique entre la droite et la gauche, qui venait de décréter une amnistie générale en Nouvelle-Calédonie.

Tout ceci explique que les minutes de silence peuvent parfois donner des migraines au président de l'Assemblée: «Dans les temps troublés que nous traversons, nous pourrions avoir des minutes de silence quotidiennes, et même peut-être plusieurs par séance», estimait, lucide, Jacques Chaban-Delmas, qui a occupé trois fois le poste, en 1986.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (942 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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