Science & santé

«Je me demande si j'ai vécu un viol»

Lucile Bellan, mis à jour le 06.11.2014 à 18 h 00

Cette semaine, Lucile répond à une femme qui a vécu une expérience traumatisante et s'interroge dessus.

«Intérieur» ou «Le Viol» d'Edgar Degas, 1868-1869, via Wikipedia, License CC

«Intérieur» ou «Le Viol» d'Edgar Degas, 1868-1869, via Wikipedia, License CC

Sur le modèle de notre grand frère américain Slate.com, qui propose chaque semaine dans sa chronique «Dear Prudence» des conseils aux lecteurs sur le sexe, les relations, la vie en général, nous avons décidé de lancer «C'est compliqué», une sorte de courrier du coeur moderne dans lequel vous raconterez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répondra. 

Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes.

Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Pour retrouver les chroniques précédentes

Bonsoir. Merci tout d'abord pour votre chronique. Au début j'ai trouvé cette initiative très étrange, presque décalée, mais vous m'avez fait adhérer à l'idée de la nécessité d'une telle rubrique. A tel point que je vous écris, donc. Ma question va vous sembler idiote. Adolescente, j'avais des amis plus âgés que moi, et mes parents étant un peu naïfs, je suis sortie très tôt dans des bars et des boites. Malgré tout cela, ma première relation sexuelle n'a pas eu lieu sur le tôt. J'avais 15 ans, c'était l'été, j'étais dans un pub avec quelques amis et connaissances. Parmi eux il y avait un garçon de 19 ans, il était plutôt joli et sympathique. Au cours de la soirée j'ai voulu regagner la voiture qui m'avait conduite jusqu'à ce pub et qui était garée dans un parking souterrain. Alain, le garçon décrit plus haut, s'est proposé de m'accompagner afin que je ne fasse pas de mauvaise rencontre. Arrivés à la voiture, nous nous sommes embrassés et il m'a très rapidement demandé de coucher avec lui. Je lui ai répondu non, en me justifiant: j'étais vierge. Il a reposé sa question avec insistance mais sans violence, en me disant que ça lui ferait immensément plaisir, jusqu'à ce que je cède. Il m'a baisée à l'arrière de la voiture, m'a pénétrée plusieurs fois, mais je devais avoir l'air tellement perdue et apeurée qu'il a vite abandonné pour se rhabiller, un peu dégoûté par les inévitables traces de sang. Je me sentais sale, je me suis mise à vomir contre un pilier du parking, puis nous sommes repartis jusqu'au pub en faisant semblant, comme deux étrangers qui se seraient pris la main en étant gênés de ne trop savoir comment ils en étaient arrivés là. Nous avons continué à jouer cette comédie toute la soirée en tâchant peu à peu de nous éloigner, d'intercaler des gens entre nous. 

Si nous ne nous sommes plus jamais revus, il m'a appelée peu après, sous la pression d'une amie en commun présente lors de la soirée. Il m'a demandé comment j'allais, j'ai répondu poliment et lui ai renvoyé tout aussi poliment sa question; c'était merveilleux, lui aussi allait bien. Fin de la communication du siècle.

Cette expérience a distendu pendant un moment mes relations avec les hommes. Je me suis jetée dans les bras d'une fille durant deux ans, et n'ai recouché avec un homme qu'à l'âge de 19 ans. J'ai un peu pris cet amour lesbien pour l'un de ces écrans magiques qu'il suffit de secouer pour voir le dessin qui l'ornait s'effacer. Et personnellement, je considère que ma première expérience hétérosexuelle a eu lieu à 19 ans.

J'ai maintenant 32 ans. Dix-sept ans ont passé et je me demande toujours si j'ai vécu un viol ou si cette mauvaise expérience était due à ma faute de ne pas avoir su dire non jusqu'au bout. Je me demande même parfois si je ne me fais pas toute une histoire de rien, et me dis que je n'ai certes pas vécu le dépucelage de mes rêves mais que d'autres ont vu bien pire. Ces questions font de moi une personne en éternelle remise en question. Je me demande aussi régulièrement ce que ce type, cet Alain, pense de cette soirée-là, si toutefois il s'en souvient.

Pouvez-vous me donner un avis, vous qui pouvez certainement prendre plus de recul sur ce récit que moi? Merci d'avance.

Chère Jeanne

Je suis touchée que vous ayez pris le temps de me raconter en détails cette première expérience manifestement traumatisante. Je vous avoue que ce n’est pas à moi de juger si ce que vous avez vécu est un viol ou pas. [1]Malheureusement, c'est une réponse que vous devez trouver seule -ou avec l'aide d'un psychologue?

Mais vous avez raison de vous interroger, et mettre des mots sur ses expériences est essentiel. Peut-être que derrière la question de la définition de ce que vous avez vécu s'en posent d'autres: pourquoi n'arrivez-vous pas à décider pour vous si c'est un viol ou non? Avez-vous peur de vous définir comme personne violée? Avez-vous peur de culpabiliser si vous l'avez été? De vous reprocher un événement qui n'était évidemment pas de votre fait? Avez-vous peur des réactions des autres? Avez-vous peur, si vous décidez que vous ne l'avez pas été, d'avoir accordé trop d'importance à cette histoire dans votre vie? En reformulant la question, peut-être pouvez-vous trouver d'autres réponses en pointillé pour vous aider.

Ce qui est sûr c’est qu'Alain vous a poussée à faire quelque chose que vous ne vouliez pas, n'a pas écouté vos refus répétés. Il a profité de votre jeunesse et de votre inexpérience et il a occulté le fait que vous ne preniez aucun plaisir à la chose. Pour tout un tas de raisons et par confort, on a tendance à minimiser ce genre d’actes tant que la personne ne nous a pas envoyée à l’hôpital ou menacée avec une arme blanche mais c’est une erreur. Votre parcours sexuel et sentimental, tel que vous le définissez, est bien la preuve que le traumatisme est là. Le fait même de venir vers moi avec ces questions est également la preuve que vous avez déjà conscience de la gravité des faits. Oui, certaines femmes ont vu bien pire. Non, ce ne doit JAMAIS être une raison pour minimiser votre souffrance. La souffrance même et la légitimité des traumatismes ne se comptent pas en points de suture et en gouttes de sang (et, à titre symbolique, vous avez aussi saigné). Par la force de votre esprit et grâce à votre capacité de résilience, vous êtes devenue aujourd’hui la femme que vous êtes et vous pouvez être fière de vous. Le temps a passé, c’est le moment de soigner vos blessures en reconnaissant que vous avez été blessée. Acceptez cette mauvaise expérience, mesurez le chemin que votre corps et votre esprit ont dû parcourir pour en arriver là. Par la suite, vous pouvez décider d’en parler avec honnêteté aux personnes qui vous sont chères; je suis sûre que cette étape vous fera du bien sur le long terme et marquera le premier pas dans la dernière phase de votre processus de reconstruction. Si la vision de cette histoire d’Alain vous importe, vous pouvez aussi essayer de le contacter pour lui en parler. Quelle que soit sa réaction, vous continuerez d’avancer dans l’acceptation et la reconstruction, soit par la colère soit par le pardon. Acceptez vos sentiments et vivez-les. Vous en avez le droit et personne ne doit vous empêcher de le faire, surtout pas vous-même. Enfin, cessez de culpabiliser: vous avez fait ce que vous pouviez, rien de ce qui est arrivé n’est votre faute. Pardonnez à la jeune fille que vous étiez à 15 ans, elle a fait une mauvaise rencontre, elle était très jeune, elle ne pouvait pas savoir. Je vous souhaite bon courage pour la suite, le plus dur est passé, ce qui arrive après ne pourra que contribuer à votre bonheur et votre épanouissement.

1 — Note de la rédaction: Vous avez été nombreux sur twitter à nous faire part de votre mécontentement et de votre indignation, parce que nous n'affirmions pas que ce que Jeanne a vécu est un viol. Nous n'écrivons absolument pas que Jeanne n'a pas été violée, mais préférions que Lucile invite Jeanne à faire elle-même son propre cheminement. Nous avons reformulé la deuxième phrase du texte, en accord avec Lucile, dans laquelle elle explique que ce n'est pas à elle de juger pour Jeanne de ce qu'elle a vécu. Lucile a publié une note de blog pour clarifier son positionnement personnel. Retourner à l'article

Lucile Bellan
Lucile Bellan (173 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte