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- Par Fred Kaplan
- Fred Kaplan écrit la chronique "War Stories" pour Slate.com, et se penche de temps à autres sur la musique ou le high-tech. Ancien du Boston Globe, il a été en charge du bureau de Moscou, de New York, et correspondant militaire.
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Fred Kaplan
Fred Kaplan écrit la chronique "War Stories" pour Slate.com, et se penche de temps à autres sur la musique ou le high-tech. Ancien du Boston Globe, il a été en charge du bureau de Moscou, de New York, et correspondant militaire.
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Jazz: Pourquoi «Kind of Blue» de Miles Davis est si génial
Le meilleur disque de jazz de tous les temps a 50 ans.
La Cité de la musique à Paris accueille du 16 octobre au 17 janvier 2010 l'exposition «We Want Miles. Miles Davis: le jazz face à sa légende». Il s'agit de la première exposition d'envergure dédiée à la dernière star du jazz, dont les archives sont peu exploitées, contrairement à celles de John Lennon, Serge Gainsbourg ou Jimi Hendrix, objets de précédentes expositions à La Villette.Cet article revient sur la magie de «Kind of Blue», considéré comme le meilleur disque de jazz de tous les temps, qui a 50 ans cette année.
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«Kind of Blue», de Miles Davis, vient d’avoir cinquante ans. Ce disque est une œuvre à part, sans équivalent dans le monde de la musique (et de la culture en général): il est à la fois l’album de jazz le plus vendu de tous les temps, et le fer de lance d’une révolution artistique. Tout le monde adore «Kind of Blue», même ceux qui disent ne pas aimer le jazz. L’album est frais, romantique, mélancolique et merveilleusement mélodique. Mais pourquoi les critiques le considèrent-ils tous comme le meilleur album de jazz de tous les temps? Pourquoi «Kind of Blue» est-il d’une importance si capitale?
Les premiers morceaux furent enregistrés au Columbia Records’ 30th Street Studio, le 2 mars 1959 ; l’album sortit le 17 août. Charlie Parker, le génie du modern jazz, le plus grand saxophoniste alto que le monde ait connu, était mort quatre années auparavant, presque jour pour jour. Le monde du jazz attendait désespérément le «nouveau Charlie Parker»; il se demandait ce que ce nouveau prodige apporterait au genre.
Parker et son compère trompettiste, Dizzy Gillespie («Bird» et «Diz», comme on les appelait alors) avaient lancé la révolution jazz des années 1940, le «be-bop». Leur concept: partir d’un standard de blues ou d’une ballade, et improviser une nouvelle mélodie basée sur sa grille d’accords. La technique en elle-même n’était pas nouvelle, mais ils parvinrent à la transcender. Leurs extensions d’accords dessinaient des motifs complexes, des phrases syncopées au tempo frénétique.Â
Le problème, c’est que Parker n’avait pas seulement inventé le be-bop ; il en avait aussi tiré le meilleur. Un blues en 12 mesures (ou une chanson en 32) ne pouvait contenir qu’un nombre limité d’accords, et de variations possibles sur ces accords. Avant de mourir, Parker lui-même commençait à perdre sa verve.
Miles Davis avait dix-neuf ans lorsqu’il est arrivé à New York, en 1945. Il a très vite remplacé Gillespie, devenant le trompettiste de Parker pendant quelques années, reproduisant fidèlement le style de Bird et Diz. Dix ans plus tard, lui aussi se demandait ce qui pourrait bien faire avancer le jazz.
L'invention du jazz modal
La réponse vint d’un de ses amis, un certain George Russel (mort le mois dernier à  l’âge de 86 ans). Russel était un compositeur et un spécialiste de génie ; il avait passé la majeure partie des années 1950 à concevoir une nouvelle théorie de l’improvisation de jazz, basée non seulement sur les grilles d’accords mais aussi sur les gammes, ou (plus précisément) les «modes». On appelait généralement ce type de musique le «jazz modal». (Une gamme est une suite de douze notes, d’une octave à l’autre. Pour faire un accord, il faut jouer trois ou quatre de ces notes simultanément ou l’une après l’autre; par exemple, pour faire un accord de «do majeur», il faut jouer «do, mi, sol»).
Cette distinction pourrait paraître mince, mais ses implications étaient immenses. Dans une improvisation de be-bop, les changements d’accord (qui surviennent dans la plupart des cas quand le pianiste modifie l’harmonie d’un accord à l’autre) servent de «boussole» aux musiciens ; ils permettent de signaler le passage à la prochaine mesure ou à la prochaine phrase. Les accords ont un système bien à eux (c’est pour cela qu’il est facile de fredonner l’air d’un morceau de blues ou d’une ballade) ; le musicien sait quel sera le prochain accord ; il sait que les notes qu’il jouera seront celles de l’accord, ou une variation sur ces notes. En jouant un morceau de blues, vous savez que la grille d’accords prendra fin dans 12 mesures (ou, si c’est une ballade, 32 mesures) ; ensuite, soit votre solo prend fin, soit vous reprenez tout depuis le début.
Russel décida d’en finir avec la «boussole». Il était possible, selon lui, de jouer toutes les notes d’une gamme ; en d’autres termes, toutes les notes possibles et imaginables. «En fait, le musicien devrait chanter sa propre chanson, sans avoir à se soucier des accords», écrivait-il. Autrement dit, «vous êtes libre de faire n’importe quoi [italiques d’origine], tant que vous savez quand rentrer à la maison» ; tant que vous savez quand vous arrêter.
Une nuit de 1958, Russel s’assit devant un piano avec Davis et lui montra de quoi sa théorie était capable ; comment lier les accords, les gammes et les mélodies pour en faire des combinaisons sans fin. Miles réalisa que cette technique pouvait sortir le jazz de l’impasse du be-bop. «Bon sang, s’exclama-t-il, si Bird était encore vivant, ce truc le tuerait». La même année, dans une interview accordée au critique musical Nat Hentoff, Miles expliqua les bases de la nouvelle approche. «En jouant de cette façon, dit-il, on pourrait ne jamais s’arrêter. Plus besoin de se soucier des grilles, et le temps est mieux exploité. Ca devient un défi: on essaie d’aller le plus loin possible sur le plan mélodique… Je pense qu’un mouvement est en train de naître dans le jazz ; nous nous éloignons de la suite d’accords traditionnelle, et nous mettons l’accent sur la mélodie plutôt que sur les variations harmoniques. Il y aura moins d’accords, mais ces accords nous offriront une infinité de possibilités.»
Billy Evans:un pianiste révolutionnaire
Davis voulait sauter le pas, mais il lui manquait un élément capital: un pianiste capable de l’accompagner sans jouer les accords. Un concept révolutionnaire. Les accords permettaient aux joueurs d’instruments à vent de se repérer, de contrôler leurs improvisations; servir de boussole, c’était ça, le boulot de pianiste. Russel recommanda un pianiste qu’il avait engagé pour quelques-unes de ses propres séances, un jeune blanc passionné par la musique. Son nom: Billy Evans.
Evans avait étudié au conservatoire; il avait un penchant pour les compositeurs impressionnistes français, comme Ravel et Debussy. Par-dessus tout, il aimait leurs harmonies: elles flottaient, flânaient au dessus de la ligne mélodique. Quand Evans s’adonnait au jazz, il avait pour habitude de ne pas jouer la note fondamentale de l’accord; par exemple, dans un accord de do majeur, il évitait de jouer un do. Il jouait une autre note de l’accord, ou une note proche de celui-ci ; suggérait l’accord sans se laisser emprisonner par lui.Â
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Comments
Merci
Tout simplement merci pour cet article.
Merci
Merci
Merci
vive le jazz !
oui merci pour cet article ! avec des extraits en prime !
Simplement n'oubliez pas que le jazz est toujours vivant !
(un bon musicien de jazz est un musicien mort ?)
alors à quand un article sur ces merveilleux artistes dont personne ne parle ou si peu :
David Binney, Donny McCastlin, Joshua Redman, Guillermo Klein, Seamus Blake, Dave Douglas ! (au hasard et dans le désordre )
une rubrique art vivant sur slate ?
flatboy
Pas si modal que ça...
Merci à Fred Kaplan d'avoir mis le dossier Kind of Blue sur le tapis. Magnifique album, effectivement, mais pas si révolutionnaire que ça dans la manière d'improviser, même si le terme"modal" commence à échauffer les esprits.
1. La plupart des morceaux (All Blues et So What compris) font tourner des grilles avec des accords traditionnels.
2. Les musiciens de be-bop (et ceux de l'album en question) savaient de longue date utiliser bien davantage que les quatre notes (tonique, tierce, quinte et septième) données par l'accord. On n'a pas attendu Kind of blue pour ça. Les techniques d'improvisation be-bop permettaient déjà , si on le voulait, de jouer tous les tons sur un accord, en privilégiant cependant les notes caractéristiques et les altérations les plus expressives (ex. la "blue note").
3. Tous les musiciens de Kind of Blues, Bill Evans le premier, ont derrière eux une longue expérience des standards de jazz traditionnels. Cette expérience leur donne des réflexes appréciables, par exemple cette faculté de créer des "échappées" puis des "résolutions" au sein d'une tonalité (que celle-ci soit dictée par une série d'accords traditionnels, types II V I comme disent les musiciens, ou gouvernée par un seul accord de type "modal"). Tous maîtrisent l'appogiature et l'emploi des notes de transition. En fait, aucun de ces musiciens n'a réellement changé sa manière d'improviser lors de l'enregistrement de Kind of Blue.
4. D'où à nouveau la question de départ : pourquoi une telle réussite ? D'abord, le talent des improvisateurs (le grand public ignore généralement les nombreux morceaux tout aussi intéressants enregistrés par Davis, Evans, Adderley, Coltrane ces mêmes années avec d'autres partenaires). Ensuite, la couleur particulière (le titre en dit long), donnée par deux caractéristiques fondamentales dont Fred Kaplan ne parle pas : a) la prise de son, avec un effet d'écho assez prononcé, assez nouveau pour l'époque et très réussi ; b) des morceaux "cool", au tempo beaucoup moins rapide que la plupart des tubes be-bop, avec un jeu de batterie (Jimmy Cobb) très très très économe (de nombreux musiciens actuels devraient méditer cette leçon !).
Tout cela s'applique à plusieurs morceaux qui sont effectivement, comme l'écrit Kaplan, des "Kind of Blue(s)", des espèces de blues cools et/ou bizarres permettant de construire une improvisation de qualité, en prenant le temps de dessiner des figures mélodiques bien ciselées.
george russell
merci pour le sujet en effet,
j'écrivais surtout pour rendre ses 2 L à George Russell, qui est pour beaucoup, bien plus que davis en tout cas, dans de disque. Je conseille d'ailleurs la lecture de l'anthologie Giant Steps parue au Mot et le reste, excellente lecture de l'oeuvre de miles http://grisli.canalblog.com/archives/2009/02/27/12632287.html
et puis aussi deux livres sur Kind of Blue en anglais ont été édités récemment, il aurait été bien de les mentionner.
enfin merci quand même
clark
Excellent article...
Merci M. Kaplan pour ces très interessants commentaires d'un disque "culte" , expression pour une fois justifiée. Meme les commentaires des lecteurs sont interessants... Bien sur il y a d'autres excellents musiciens de jazz, mais il y a au moins unanimité sur Miles Davis 'a kind of blue", et l'unanimité est rare de nos jours...
Chris15