France

Le mystérieux et désespéré appel au peuple de Mélenchon

Eric Dupin, mis à jour le 08.11.2014 à 11 h 32

Dans son dernier livre, «L'Ere du peuple», sa réflexion le conduit à des ruptures idéologiques d'importance. Homme de partis s’il en est, Mélenchon s’en remet désormais à la mise en mouvement spontanée des «nuées humaines urbanisées».

«La liberté guidant le peuple» d'Eugène Delacroix, via Wikipedia

«La liberté guidant le peuple» d'Eugène Delacroix, via Wikipedia

On ne perd jamais son temps à lire Jean-Luc Mélenchon. L’ancien candidat à l’élection présidentielle fait partie de ces rares dirigeants politiques qui prennent encore la peine et le temps de penser et d’écrire. Loin de s’enfermer dans le théâtre politicien, «Méluche» fait aussi preuve d’une remarquable curiosité intellectuelle, très attentif aux découvertes scientifiques, comme l’était d’ailleurs le mouvement ouvrier à ses débuts.

Ruptures idéologiques

Son dernier livre, L’Ere du peuple, retient d’autant plus l’attention qu’il est publié au moment où Mélenchon opère un changement de pied politique majeur. Le principal opposant de gauche à François Hollande a décidé d’abandonner la co-présidence du Parti de gauche pour se consacrer à un mouvement «pour la sixième République» en gestation.

L’homme qui avait recueilli 11,1% des suffrages exprimées au premier tour de la présidentielle de 2012 a très mal encaissé la contre-performance du Front de gauche aux européennes de 2014 (6,6% soit 18 points de moins que le FN). Il en a conclu que cette stratégie n’était plus opérante. Mélenchon attribue l’échec du Front de gauche à l’ambiguïté du PCF à l’égard du PS manifestée lors des dernières élections municipales. Il ne croit visiblement plus qu’une telle alliance puisse dépasser électoralement les socialistes.

Sa réflexion le conduit à des ruptures idéologiques de première importance. Homme de partis s’il en est, Mélenchon s’en remet désormais à la mise en mouvement spontanée des «nuées humaines urbanisées». Ce marxiste de formation considère encore que la «classe ouvrière» n’est plus révolutionnaire. Les luttes essentielles ne se situeraient plus aujourd’hui dans l’entreprise mais dans les «mouvements urbains».

Fondateur d’une formation appelée «Parti de gauche», il abandonne enfin cette référence pour celle de «peuple» en citant Robespierre:

«Je suis du peuple. Je ne veux être que cela et je méprise ceux qui voudraient être quelque chose de plus.»

Le peuple, acteur sans visage

Mélenchon se propose de présenter une «théorie de la révolution citoyenne». Le moins qu’on puisse dire est que cette doctrine demeure balbutiante. Hissé au rang d'«acteur politique de notre temps», «le peuple» est défini de manière bien abstraite par notre auteur. Celui-ci consacre de nombreuses pages au rôle décisif du nombre pour rendre compte des évolutions de l’humanité. Nul ne doute que la concentration urbaine travaille profondément les représentations sociales.

Peut-on, pour autant, en inférer que «la cité sans fin crée l’opportunité d’une conscience collective»? Pour Mélenchon, «le peuple, c’est la multitude urbaine prenant conscience d’elle-même à travers ses revendications communes». Comment s’opère donc cette alchimie? J’avoue que j’ai dû relire à plusieurs reprises la réponse désarmante de l’auteur.

Face au «système», le peuple «lui dispute le pouvoir avec un programme spontané qui est la négation de l’ordre établi». L’auteur le répète quelques lignes plus loin:

«J’ai dit comment la conscience naissant de cette situation peut prendre un contenu collectiviste spontané.»

Comment un ancien trotskiste (d’école lambertiste) peut-il céder à un tel spontanéisme?

Température politique et transmutation

Grisé par les «révolutions démocratiques» de la dernière période, Mélenchon s’en remet à «la dynamique des places publiques occupées par des assemblées générales permanentes». Cet homme réfléchi semble étonnamment séduit par l’activisme. La multitude d’individus «passe à un autre état sous l’effet de la température politique que l’action réchauffe». Le vil plomb de l’individualisme urbain se transmute alors subitement en or d’un peuple acteur de la vie publique...

Certes, mais que se passe-t-il quand la «température politique» baisse? L’auteur ne s’attarde pas sur la question. Il célèbre les «révolutions citoyennes victorieuses» en oubliant un peu vite toutes les défaites ultérieures. Le printemps arabe n’a pas été précisément suivi par un été démocratique. La dictature militaire sévit en Egypte malgré les mobilisations de la place Tahir. La Tunisie sort à peine d’un pouvoir islamiste.

En Grèce, les révoltes populaires n’ont pas réussi à bloquer les politiques austéritaires. En Espagne, le mouvement des Indignés n’a pas plus triomphé, même si Podemos en constitue un prolongement politique prometteur. Nulle part, les «révolutions citoyennes» n’ont réussi à l’emporter. Cela devrait tout de même interpeller Mélenchon qui met en exergue des expériences latino-américaines (Bolivie, Equateur, Venezuela) difficilement transposables en Europe.

Catastrophisme salvateur

«La catastrophe est donc inéluctable», conclut Mélenchon après avoir analysé les gigantesques déséquilibres économiques mondiaux. Face aux insoutenables et dangereuses prétentions américaines à maintenir leur hégémonie, l’auteur suggère à la France de «rallier» la proposition d’une «monnaie commune mondiale» avancée par la Chine. Cette attitude, qui rappelle la complaisance d’une fraction de la gauche à l’égard de l’Union soviétique, est fort discutable.

Mais c’est aussi et surtout le catastrophisme de Mélenchon qui pose problème. Cette sombre analyse est assurément le complément nécessaire du pari autour d’un vaste surgissement populaire. Lorsque les orages désirés se lèveront, la multitude accablée n’aura d’autre choix que de prendre ses affaires en mains...

Et si la dureté des temps à venir provoquait des conséquences autrement plus funestes? «Sous le fouet de la nécessité, des masses immenses sont en mouvement dans le monde», écrit Mélenchon en ajoutant tout de même que ce phénomène est «parfois paradoxal», porteur également «de la xénophobie, du fondamentalisme religieux et du racisme».

Préparer la révolution

En conclusion, l’auteur relève tristement qu'«en France le volcan a explosé du mauvais côté de la montagne» en hissant l’extrême droite en tête du scrutin européen. Mais il se dispense d’analyser les raisons d’un tel événement. Comme il fait l’économie d’un examen du «peuple» qu’il pare de toutes les vertus potentielles.

A un seul moment de son ouvrage, Mélenchon tente de le décrire un peu concrètement. Il y est alors question de salariés qui se trouveraient «au milieu des chômeurs, des précaires, des intermittents, des retraités, des femmes aux foyer, des jeunes lycéens et étudiants, des sans-papiers, des sans-abri, mais aussi des professeurs et des ingénieurs, des avocats et des médecins». Une telle fusion est-elle aussi simple dans une société compartimentée, rongée par l’individualisme et les corporatismes?

L'«ordre globalitaire» dénoncé par Mélenchon ne s’écroulera pas de lui-même. Les révoltes populaires, qui pourraient effectivement toucher un jour la France, ne suffiront pas à ouvrir la voie à un futur souhaitable. En dépit des maladies qui affectent la démocratie représentative, le rôle des partis politiques dans le changement désiré ne peut être esquivé. A moins de miser sur une forme de bonapartisme de gauche éminemment périlleuse.

L’auteur est également trop peu attentif à toutes les expérimentations sociales qui font mûrir la conscience d’autres manières de vivre et de produire dans la société. La véritable révolution se prépare de mille et une manières plutôt qu’elle n’éclate tel un coup de tonnerre.

L'ère du peuple

Jean-Luc Mélenchon

Commander chez Fayard

 

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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