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Réchauffement climatique: maintenant, c'est la chaîne alimentaire qui est en danger. De quoi s'intéresser au problème, non?

Des bateaux tracent les mots «Océan acide» pour alerter contre l'acidification des océans en 2009 en Alaska. REUTERS/Lou Dematteis

Des bateaux tracent les mots «Océan acide» pour alerter contre l'acidification des océans en 2009 en Alaska. REUTERS/Lou Dematteis

Il n’y a pas que la montée des eaux. Que l’on épouse les thèses du Giec ou qu’on les critique, l’acidification des eaux des océans n’est plus contestée. Le phénomène menace la chaîne alimentaire. Ce qui, au-delà des polémiques, devrait pousser à la réduction des émissions de CO2. Ce qui serait favorable à la lutte contre le réchauffement climatique.

La publication du cinquième rapport du Giec, le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, n’a pas encore fait réagir les climatosceptiques qui contestent la thèse du réchauffement climatique. Et qui nient toute relation entre un éventuel réchauffement et l’accroissement du taux de CO2 dans l’atmosphère. Auraient-ils rendu les armes, finalement convaincus par les travaux des 831 experts internationaux de plus de 130 pays qui ont participé à la rédaction de ce rapport?

Le Français Jean Jouzel, vice-président du Giec,n'y croit pas. Simplement, depuis la publication du premier rapport d’évaluation en 1990, les experts du groupement ont appris à ne plus prêter le flanc aux critiques. Le mode d’élaboration des rapports  a évolué: à chaque étape du processus, les auteurs soumettent  leurs textes à la communauté scientifique et aux experts gouvernementaux pour solliciter des commentaires qu’ils doivent prendre en compte. Une bonne façon de créer le consensus et de désamorcer les critiques.

Tant mieux pour la clarté du message. D’autant que le citoyen lambda a parfois bien du mal à comprendre la justification de certaines polémiques. Les climatosceptiques, minoritaires, contestent-ils la thèse d’un réchauffement climatique? La fonte des glaces de l’Arctique apporte aujourd’hui une réponse en temps réel. Le dérèglement climatique ne serait pas causé par les activités humaines? C’est en tout cas la thèse défendue par une partie d’entre eux.

Pour autant, au nom de la protection de l’environnement, certains climatosceptiques comme Claude Allègre, ancien ministre dans le gouvernement de Lionel Jospin, mettent l’accent sur le risque généré par l’acidification des océans, et sur la nécessité de passer à une économie  moins émettrice de carbone. Ce qui, au-delà des polémiques, devrait inciter à pousser dans le même sens.

L’acidification des océans, un risque grave reconnu par tous

L’acidification des eaux des océans n’est plus contestée car elle n’est plus contestable. La conférence de Copenhague de 2009 avait déjà tiré la sonnette d’alarme. Le Giec enfonce le clou dans son nouveau rapport, considérant que l’acidité des eaux superficielles de l’océan a augmenté de 26% en un peu plus de deux siècles.

Sur la réalité du risque, experts du Giec et climatosceptiques convergent donc. Nicolas Bériot, secrétaire général de l’Observatoire national sur les effets du réchauffement climatique (Onerc) souligne d’ailleurs que ce thème fait l’objet de recherches depuis une trentaine d’années, et est développé pour la première fois dans un rapport du Giec. Ce qui explique qu’on en sache encore assez peu sur le sujet. Mais le nombre de publications ne cesse d’augmenter, souligne Paul Leadley, professeur à l’université Paris-Sud et expert du Giec, mettant en évidence le processus de cette acidification.

Comment le phénomène se développe-t-il? Une grande partie du dioxyde de carbone présent dans l’atmosphère est absorbé par les océans. Au contact de l’eau, ce CO2 se transforme en acide carbonique. Il ne s’agit pas de laisser entendre que l’eau des océans devient acide: l’eau de mer, avec son pH de l’ordre de 8,14, est toujours de nature basique. En revanche, il est bien confirmé que l’augmentation des ions H+ dans l’eau (du fait de la transformation du CO2 en acide carbonique) abaisse le pH de l’eau des océans, qui aurait été de 8,25 il y a un peu plus de deux siècles.

L’origine de la chaîne alimentaire menacée

Cette évolution est apparemment bénigne, mais elle est toutefois suffisante pour causer la perte de certains récifs de coraux. Certes, on n’en meurt pas. Mais plus grave, elle pourrait entraîner la disparition de certaines espèces de plancton en empêchant la formation de minuscules coquilles, alors que d’autres espèces résisteraient mieux.

On touche là à l’origine de la chaîne alimentaire. Or, plus l’atmosphère est chargée en dioxyde de carbone (pour le Giec, la concentration est sans précédent depuis 800.000 ans), plus cette transformation de CO2 dans les océans est importante, et plus le processus d’acidification est accéléré. Le Giec avance l’hypothèse d’une réduction de la biodiversité marine dans les régions sensibles avec une incidence sur la pérennité de la productivité de la pêche.

Dans ces conditions, que l’on attribue ou non l’accélération du réchauffement climatique aux activités humaines, celles-ci –qui émettent du dioxyde de carbone– ont bien des effets secondaires négatifs sur les eaux des océans, susceptibles d’affecter gravement cette chaîne alimentaire à un moment où la ressource halieutique est elle-même menacée par la surpêche.

Ainsi au-delà des querelles d’experts, la question pour le citoyen lambda est la même, que l’on épouse les thèses du Giec ou que l’on prête l’oreille à celles des climatosceptiques: comment éviter que, à l’horizon de 2050, alors que la population mondiale aura été multipliée par six en un siècle et demi, l’ensemble de la chaîne alimentaire ne soit bouleversé par les effets secondaires des émissions débridées de CO2? Il semble que sur ce thème, le consensus soit possible.

Le compte à rebours est engagé

Resterait à définir à quel rythme réduire les émissions de CO2 pour définir la façon de s’attaquer au phénomène. Le Giec, qui n’émet pas de recommandations mais fournit des éléments de réflexion pour les prises de décision des politiques, ne laisse guère de marge de manœuvre: «Limiter à 2°C le réchauffement global nécessite de limiter les émissions cumulées de CO2 à environ 2.900 milliards de tonnes de CO2; or nous avons déjà émis 2.040 milliards de tonnes, dont 1.000 milliards au cours des quarante dernières années», résume Sylvie Joussaume, climatologue au CNRS et membre du Giec.

Le monde ne disposerait donc plus que de 900 milliards de tonnes de CO2 à émettre avant de franchir la fameuse limite de 2°C de hausse de température par rapport aux niveaux préindustriels. Un stock de CO2 qui, à la vitesse d’émissions actuelle, devrait être atteint dès le milieu du XXIe siècle.

Pour sécuriser la chaîne alimentaire comme pour enrayer le réchauffement climatique, il faudrait que, d’ici là, le monde trouve les moyens de stopper les émissions de gaz à effet de serre. Ce qui semble assez utopique dans la mesure où, depuis le protocole de Kyoto en 1997, les objectifs de réduction d’émissions n’ont pas été tenus.

Il ne reste plus très longtemps au monde pour se déterminer avant que la concentration de CO2 n’atteigne des niveaux dont les impacts seront «sévères, étendus et irréversibles au niveau mondial». Pour le niveau des océans, mais aussi leur acidification et toutes les autres conséquences d’un dérèglement du climat.

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