Allemagne

Vous connaissiez l'ostalgie? Découvrez la Westalgie

Daniel Vernet, mis à jour le 07.11.2014 à 14 h 04

Sentiment aussi bien partagé par l'«Ouest» que l'«Est», la nostalgie du bon vieux temps de la vieille RFA ne se limite à un simple «c'était mieux avant». Même la gauche radicale se met à regretter le bon vieux temps du capitalisme rhénan.

Le mur, à Berlin. REUTERS/Tobias Schwarz

Le mur, à Berlin. REUTERS/Tobias Schwarz

On connaissait l’Ostalgie, ce néologisme allemand désignant la nostalgie pour l’Est, mise en scène sous une forme humoristique dans le film Good Bye Lenin. On connaissait moins la «Westalgie», la nostalgie pour l’Ouest c’est-à-dire pour la vieille République fédérale d’Allemagne. Elle refait surface à l’occasion du 25e anniversaire de la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989. Dans son livre Das neue Deutschland («La Nouvelle Allemagne»), l’auteur Klaus Schroeder estime même que la Westalgie est plus répandue que l’Ostalgie.

Un sondage effectué à Berlin semble lui donner raison. 34% des anciens habitants de Berlin-Est se considèrent encore comme des Berlinois de l’Est alors que 41% des habitants de la partie ouest de la capitale se déclarent Berlinois de l’Ouest plutôt que Berlinois tout court. Dans l’ensemble, un Allemand de l’Ouest sur deux pense que la meilleure période se situe avant 1990, soit avant la réunification.

Ostalgie et Westalgie ont un fond commun qui n’est pas propre aux Allemands, la tendance à penser que «c’était mieux avant». Mais la nostalgie du bon vieux temps de la vieille RFA ne se limite pas à ce lieu commun. 

Il faisait bon vivre, protégés par le roi Deutsche Mark

Elle repose sur un sentiment largement partagé parmi les Allemands de l’Ouest. La «République de Bonn», cette petite ville au bord du Rhin célébrée par John Le Carré au temps de la guerre froide, est devenue synonyme de miracle économique, de paix, de tranquillité, de prospérité et de respect international que les Allemands de l’Ouest avaient su s’attirer en tournant le dos à l’héritage du nazisme.

Cette vision un peu idyllique du passé explique en partie la popularité permanente de l’ancien chancelier Helmut Schmidt, qui aura 96 ans le 23 décembre. Un des derniers survivants (avec Helmut Kohl) parmi les dirigeants de l’ancienne RFA, il personnifie cette époque où il n’y avait pas de crise de l’euro, et même pas d’euro, pas d’Agenda 2010 et ses remises en cause de l’Etat providence avec les lois Hartz, pas d’intervention de la Bundeswehr à l’extérieur avec ses victimes allemandes et étrangères… Une Allemagne paisible où il faisait bon vivre sous la protection du roi Deutsche Mark.

Un nouveau parti s'est créé sur ces thèmes, l’AfD, Alternative für Deutschland. Il a raté de peu son entrée au Bundestag aux élections de 2013 mais, depuis, il a engrangé les succès aux scrutins régionaux comme aux élections européennes. Et pas seulement à l’Ouest. Les anciens Allemands de l’Est, aussi, sont atteints de Westalgie. Déjà du temps de la division du pays, ils aspiraient au niveau de vie de leurs compatriotes de l’Ouest. Ils le connaissaient grâce à la télévision ouest-allemande qu’ils regardaient assidûment.

Au lendemain de la réunification, ils ont certes été bousculés dans leurs habitudes et après les premiers moments d’euphorie, certains ont succombé à l’Ostalgie. Ils regrettaient la stabilité de l’emploi, les services sociaux pour les enfants et les femmes, etc. Aujourd’hui encore, ils défendent contre ceux qui voudraient condamner sans appel la RDA comme un «Etat de non-droit» et un mode de vie sous le communisme qui n’était pas seulement fait de soumission et de répression.

Pourtant, c’est bien la vieille RFA, celle d’avant la chute du Mur, qui reste la référence. Paradoxalement, même les héritiers des communistes est-allemands se laissent aller à cette idéalisation de l’Allemagne de l’Ouest, qu’ils ont dénoncée pendant quarante ans comme un nid d’impérialistes et de revanchards.

Même la gauche radicale est élogieuse

Sahra Wagenknecht, une des dirigeantes du parti de la gauche radicale, Die Linke, qui regroupe d’anciens membres du parti unique est-allemand et des transfuges du Parti social-démocrate de l’Ouest, a écrit un éloge de Ludwig Erhard, baptisé dans les années 1950 «le père du miracle économique». Ce ministre des Finances puis chancelier fédéral était à l’époque voué aux gémonies par les chefs communistes de Berlin-Est. Rétrospectivement, il apparaît aux yeux de la vice-présidente de Die Linke comme le héraut d’un capitalisme civilisé par opposition au néolibéralisme qui a déferlé sur l’Allemagne et l’Europe avec la mondialisation. Tenant de l’ordolibéralisme apparu avec l’école de Fribourg dans les années 1930, Erhard a théorisé dans son livre La Prospérité pour tous (1957) l’économie sociale de marché, dite aussi «capitalisme rhénan».

Le «capitalisme rhénan» fondé sur le partenariat entre employeurs et syndicats de salariés était jadis condamné par la gauche radicale comme une trahison du prolétariat. Mis à mal par la vague néolibérale, il a laissé un souvenir édulcoré qui alimente, même chez ses plus farouches détracteurs, une nouvelle forme de Westalgie.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (438 articles)
Journaliste
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