Monde

La rencontre explosive de l'écologie et de la spiritualité, par Jacques Attali

Jacques Attali, mis à jour le 05.11.2014 à 17 h 18

Pour l’instant, écologistes et fondamentalistes ne pensent pas ensemble. Lorsqu’ils le feront, lorsqu’ils se rejoindront dans «le double vert», leur idéologie sera d’une force considérable.

Une aurore, photo prise depuis la Station spatiale internationale, le 9 septembre 2014. REUTERS/NASA/ESA/Alexander Gerst/Handout

Une aurore, photo prise depuis la Station spatiale internationale, le 9 septembre 2014. REUTERS/NASA/ESA/Alexander Gerst/Handout

Comme toujours, c’est dans la rencontre de deux domaines apparemment sans relation que se trouve le neuf. Depuis longtemps déjà, j’annonce le moment où deux forces considérables, porteuses du meilleur et du pire, pourraient se rejoindre en une idéologie nouvelle, absolument explosive. Ce moment approche chaque jour davantage, comme le montre les événements les plus récents.

Ces deux forces, encore fort distinctes, sont celles de l’écologie et de la spiritualité.

L’une s’occupe de la protection de la nature, tant qu’elle existe; l’autre de la protection de l’âme, si elle existe. L’une et l’autre sont en charge d’une certaine forme d’immortalité; l’une et l’autre sont éminemment respectables. L’une et l’autre sont menacées par le choix fait par l’humanité, et d’abord par l’Occident, de privilégier une valeur, celle de la liberté individuelle, contre toutes les autres; et d’en accepter les conséquences: la priorité à la croissance marchande, au caprice, à l’immédiat.

Face à cette tyrannie de l’instant, ceux qui défendent d’autres conceptions du monde empruntent de plus en plus des chemins voisins, pour l’instant parallèles. Avec, de plus en plus aussi, les mêmes discours, les mêmes  moyens:

Les uns et les autres remettent en cause le marché, qui artificialise la nature et qui, à terme, en fera autant avec l’être humain, au nom, dans les deux cas, de son bien-être.

Les uns et les autres remettent en cause la démocratie, qui laisse le dernier mot aux  hommes d’aujourd’hui, et à leurs caprices, sans respecter des valeurs que les uns et les autres considèrent comme supérieures.

Les uns et les autres pensent qu’ils peuvent se servir de la démocratie et de l’économie de marché pour faire avancer leurs causes, et qu’ils doivent les combattre quand elles ne leur donnent pas raison.

Les uns et les autres pensent qu’il faut donner plein pouvoir au long terme, et à ceux qui, aujourd’hui, parlent en son nom.

Si les démocraties de marché ne prennent pas en compte l’intérêt des générations futures, elles seront balayées par ces nouvelles forces, qui conduiront de nouveaux totalitarismes.

 

Les uns et les autres utilisent, de plus en plus, pour faire triompher leurs causes, des méthodes violentes. On le voit, tragiquement, avec le djihad. On le voit, autrement, tout aussi tragiquement, avec la dérive de manifestations contre des infrastructures décidées pourtant démocratiquement. On le devine aussi avec la sourde menace d’utilisation de drones contre les centrales nucléaires.

Pour l’instant, écologistes et fondamentalistes ne se rencontrent pas, ne se réunissent pas, ne se coalisent pas. Ils ne pensent pas ensemble. Lorsqu’ils le feront, lorsqu’ils se rejoindront dans ce que j’ai appelé «le double vert», leur idéologie sera d’une force considérable.  

Cette rencontre peut se faire aux Etats-Unis entre évangélistes et environnementalistes; en Europe entre écologistes et intégristes; en Asie, où la spiritualité fait souvent de la nature une expression majeure de la divinité. Elle peut se faire aussi, moins vraisemblablement, en islam, où l’environnement n’est pas, pour l’instant, une cause majeure.

Cela se fera d’abord par une alliance cynique et purement utilitaire de ces mouvements, comme il en existe déjà une entre les mouvements fondamentalistes, terroristes et criminels; et entre les mouvements écologistes les plus radicaux et une partie de l’extrémisme anarchiste.

Si les démocraties de marché ne réussissent pas à donner du sens à l’éthique, à préserver la nature, à restaurer les équilibres climatiques, à prendre en compte l’intérêt des générations futures, elles seront balayées par ces nouvelles forces, qui conduiront de nouveaux totalitarismes, après bien des désastres. 

Il faudrait, par exemple, en France, qu’on donne aux actionnaires un droit de vote proportionnel à leur durée de détention des titres et que le Conseil économique, social  et environnemental devienne une «Chambre du long terme», ne rassemblant que des moins de 30 ans, parlant au nom des générations suivantes, dotée d’une compétence respectée.

 Naturellement, on ne le fera pas. A moins d’une révolution, bien plus vaste encore.

Cette chronique est initialement parue dans L'Express.

  

Jacques Attali
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