Culture

Pourquoi les mannequins ne marchent-elles pas comme nous?

Et pourquoi marchent-elles toutes de la même manière?

Léa Bucci, mis à jour le 08.12.2014 à 15 h 35

Cet automne, Karl Lagerfeld a fait «manifester» ses mannequins à la fin du défilé Chanel printemps-été 2015. On les a vues marcher de manière presque familière, sauter, danser... Pourtant, ce n'est pas forcément cette image détendue et «normale» qui vient à l'esprit lorsque l'on imagine un top model sur un podium.

Dans le catalogue de l'exposition Showtime. Le défilé de mode, le photographe Vincent Lappartient note en effet:

«Les neuf dixièmes des présentations sont basés sur l’aller et retour des mannequins [...] ces passages, aux pas normalisés et chronométrés, sont propres au milieu de la mode [...] leur démarche doit être parfaite pour rendre homogène la présentation.»

Parfaite, autrement dit, au-dessus du commun des mortels. Et parce qu'elle est normalisée, cette perfection peut donner l'impression que les mannequins marchent tous de la même façon, un peu comme des clones. Est-ce bien la réalité? Et pourquoi cette démarche si étrange?

Le mannequin doit faire rêver

En fait, leur marche n'a pas vocation à ressembler à la nôtre, bien au contraire. Lionel Dejean, directeur d'une agence de mannequins, compare volontiers le défilé des mannequins à une pièce de théâtre dont ils sont les artistes:

«C’est une évidence: sur un podium, devant des centaines, voire des milliers de personnes, nous ne sommes pas dans le quotidien, le naturalisme, mais dans la théâtralité. Ce qu’on voit doit être plus grand que dans la vie.»

Le défilé est un show, souligne Stéphane Delas, booker, qui conseille et forme les mannequins. Il est donc nécessaire qu’il fasse rêver:

«Sinon, pourquoi les chanteurs aussi ne chanteraient-ils pas comme une personne lambda?»

L'objectif: vendre le vêtement

Le vêtement est conçu pour être vu en mouvement, c’est pourquoi les créateurs vont systématiquement faire marcher les mannequins lors des essayages, explique par texto le journaliste Loic Prigent. Le modèle est le porte-manteau de la création, sur laquelle doit se concentrer l’attention du client. Vincent Lappartient écrit encore:

«[...] il faut "casser le vêtement, déformer la manière dont il est porté pour le mettre en valeur", c’est pour cette raison que leur démarche paraît si peu naturelle.»

Si la démarche artificielle que l’on connaît aujourd’hui concerne une grande partie des défilés, c’est peut-être parce qu’elle s’accompagne d’un certain succès commercial, suppose Arthur Méjean, assistant casting:

«Apparemment, les acheteuses aiment bien cette image de la Parisienne un peu blasée. Les clients me disent que ça se vend beaucoup mieux.»

Du spectacle exubérant à la neutralité

Pourtant, les modèles n’ont pas toujours marché de façon neutre. Depuis que Charles Frederick Worth a inventé les mannequins vivants au milieu du XIXe siècle, la manière de se mouvoir n’a cessé d’évoluer: elle est liée à l’idée d’une «attitude» globale. Vincent Lappartient écrit:

«Dans les années 1950, le bassin était mis en avant et les poses nombreuses, par contre, une démarche libre et désordonnée était de mise dans les années 1960. Les années 1980 et 1990 furent marquantes par la génération de stars des podiums déambulant mains sur les hanches, adoptant des allures sophistiquées ou robotiques.»

Les années 1960 ont vu naître les «défilés spectacles», qui ont connu un boom dans les années 1980. Ces derniers nécessitent l'emploi de moyens importants (musique, mise en scène, décors) et surtout, se rapprochent de la performance artistique. Les déplacements sont devenus de véritables chorégraphies, comme chez Thierry Mugler.

C'est aussi à cette époque que naissent les «mannequins-stars», comme Inès de la Fressange, dont la démarche s'autorise des attitudes originales. Arthur Méjean commente:

«Il fallait mettre un pied devant l’autre, on aimait bien des marches avec des hanches, un balancé des bras… On est passé de quelque chose de très fou à quelque chose de très neutre.»

Selon lui, c’est peut-être en réaction à cette exubérance que s’est développé dans les années 1990 un retour au minimalisme, poursuivi dans les années 2000. La mode serait devenue le reflet d’une forme de pessimisme, de scepticisme. Certains créateurs fuient les démarches excentriques par crainte de retomber dans «too much» des années 1980.

Emilie Arthapignet, mannequin depuis 16 ans, témoigne: lors des essais, les professionnels commentent leur démarche:

«Dans les remarques et réflexions qu’on peut entendre, il y a "ça fait très..." accolé au nom de quelque chose qui est considéré comme vulgaire»

Felix, mannequin homme depuis cinq ans, estime que la marche est plus mécanique qu’il y a dix ou vingt ans. Selon lui:

«Dans la mode homme, il y avait moins d’argent donc plus de liberté. Maintenant, c’est plus consumériste».

Comment on apprend à marcher

Cette démarche n'est pas innée, mais bien le fruit d'un apprentissage. Tout commence dans les agences, qui recrutent et forment les mannequins avant leur montée sur les podiums. Arthur Méjean observe:

«J’ai l’impression qu’elles leur demandent de marcher de manière assez droite, assez neutre. En général il faut savoir marcher avec des talons. Oui, c’est peut-être un peu rigide.»

Emilie Arthapignet résume les consignes reçues à ses débuts:

«Marcher tout raide, droit, être le moins déhanchée possible, lever le genou haut.»

Avant de présenter pour la première fois leurs «new faces» (nouveaux mannequins) aux clients, les professionnels vont vérifier qu’elles «savent marcher», explique Stéphane Delas. Ils peuvent ainsi passer plusieurs heures à corriger les «défauts naturels» tel que le balancement des bras et des hanches, complète Lionel Dejean, tâche pour laquelle il peut être fait appel à des spécialistes. Mais il insiste sur la simplicité des consignes: la plupart des postulants ont déjà la «culture» du mannequinat:

«Souvent les personnes qui arrivent ont passé pas mal de temps à regarder les défilés à la télévision, où à s’entraîner chez elles, parfois ont déjà également acquis de l’expérience sur des marchés secondaires.»

Stéphane Delas ajoute:

«On veut juste s’assurer que la démarche soit belle et élégante. Elles peuvent ensuite se perfectionner en regardant FashionTV ou avec une autre mannequin.»

Aujourd'hui, une uniformité mondiale?

Cet apprentissage se retrouve dans les défilés. Aujourd'hui, la démarche artificielle serait devenue assez universelle, selon Arthur Méjean. On la retrouve aussi bien sur les podiums de Paris, que ceux de Milan, New York et Londres, les quatre villes qui accueillent la Fashion week:

«Avec le jeu de chaises musicales qui se joue au niveau des maisons –le Belge Raf Simons à la tête du français Dior, l’Américain Alexander Wang chez l’espagnol Balenciaga etc.– on ne peut pas dire vraiment dire qu’il y a une différence d’un pays à l’autre.»

Emilie Arthapignet confirme:

«Vu de l’intérieur, on demande toujours la même chose aux filles. Surtout certains créateurs, les "suiveurs", qui arrivent un peu après la bataille. La démarche rigide reste la majorité des défilés, on ne nous donne pas de raison particulière à ça, c’est ce qu’on doit faire»

Sortir de ce moule n'est pas forcément évident. Emilie Arthapignet se décrit elle-même comme un ovni, mais note que bien souvent, les mannequins vont faire ce que l’on attend d’elles:

«Dans un des derniers défilés que j’ai fait, on nous a demandé de sourire. Mais une fille s’est déhanchée et elle s’est fait réprimander.»

Vouloir innover ne suffit pas: 

«C’est vraiment au cas par cas, reconnaît Arthur Méjean. Des mannequins qui ont de super personnalités vont oser déjà à la base. Ça peut très bien marcher, comme ça peut être un échec total.»

La marche dépend de l'univers du créateur

Mais il faut être conscient que la vision qu'a chaque professionel de la mode sur cette démarche dépend aussi de ses expériences personnelles. Contrairement aux apparences, la sobriété n’est pas de tous les défilés actuels. Les exceptions sont mêmes beaucoup moins rares qu'on pourrait le penser.

Il y a d'abord les défilés de lingerie, où des marques comme Victoria’s Secret ont ouvert la voie à un peu plus d’exubérance.

Jean-Paul Gaultier est un habitué des mises en scène originales. En 2013, Rick Owens a demandé à des danseuses de stepping américaines de défiler avec ses vêtements. Pour la collection femme printemps-été 2004, Alexander McQueen a fait danser et courir ses mannequins.

A l'inverse, pour l'automne 1999, Viktor & Rolf ont poussé l'absurdité jusqu'à mettre en scène un mannequin immobile sur laquelle s'entassaient les vêtements. Certains créateurs, comme Yohji Yamamoto conçoivent des vêtements à la coupe décalée, qui vont altérer la démarche de leurs modèles.

En fait, depuis les années 1920, le mouvement des mannequins est indissociable du style d’un créateur. Le modèle ne montre pas seulement un vêtement mais un univers artistique, une identité de marque. La démarche est choisie par le créateur, ou le styliste chargé de composer les tenues du défilé, explique Arthur Méjean. 

Felix témoigne:

«Raf Simons [à la tête de Dior, NDLR] et Kris Van Assche, par exemple, veulent des hommes très forts. Chez Galliano, c’est un peu plus désarticulé. Et chez Hermès, il arrive qu’on te serve une coupe avant le défilé!»

Elle dépend aussi du type de défilé envisagé

L'état d’esprit peut aussi être particulier à une collection ou à une saison. On va donc demander aux mannequins d’adapter leur démarche à chaque fois. Arthur Méjean explicite:

«Avec une marque avec laquelle je travaille, l’année dernière, on a fait un défilé style Charleston, les mannequins marchaient de manière assez sérieuse. Cette saison, pour la collection printemps-été, c’est plus détendu, on leur a dit de ne pas hésiter à marcher de manière un peu plus sexy.»

La démarche varie aussi selon s’il s’agit d’un défilé de prêt-à-porter, ou de haute couture. «Plus commerciale» pour le premier selon Emilie Arthapignet, elle peut être «plus glamour» pour la deuxième, d’après Arthur Méjean, qui précise que c’est avant tout l’énergie ou la prestance du mannequin qui la placera dans l’une ou l’autre des catégories.

L'originalité peut être un outil de notoriété

Qu’elle soit fréquente ou ponctuelle, la fantaisie (de la démarche, mais pas seulement) est un moyen comme un autre de marquer les esprits des clients, mais aussi du public. Marie-Astrid Collette, mannequin et auteure du blog The Slice of Fashion life:

«Pour ceux qui réalisent des shows spectaculaires, le but, c’est la notoriété, c’est de créer une image de marque positive. Ça permet de faire parler de toi et de placer tes vêtements dans la presse.»

Un défilé spectaculaire nécessite des moyens, ce que les jeunes créateurs n'ont pas forcément et qui pourrait aussi expliquer qu'ils optent pour une démarche plus classique, et se concentrent sur l’essentiel: la collection, selon Lionel Dejean.

Chaque mannequin a sa personnalité

Parfois, l'originalité de la démarche peut aussi venir des mannequins eux-mêmes, ceux qui ont cette fameuse «super personnalité» évoquée par Arthur Méjean. Lionel Dejean rappelle ainsi:

«Je peux comprendre ce sentiment de voir une "armée de clones", mais pour autant, est-ce qu’on ne va pas retenir une mannequin plus que les autres quand on regarde un défilé?»

Et Loic Prigent de citer en vrac:

«Anna Cleveland, à la couture Chanel en juillet. Elle marchait avec les bras en arrière comme une geisha qui fait du thé dans le dos [...]

Kristen Owen [...] a ce ressort romantique dans la démarche qui est fou [...]

La démarche de panthère de Karlie Kloss est un cas d’école [...] le mouvement des hanches, la tenue des épaules, l’oeil fixé sur l’horizon, le menton, le nez fronceur, la façon de jouer des mains [...]»

D'autant que les codes de la mode ne s’appliquent pas de la même façon aux deux sexes. Des agences aux mannequins eux-mêmes, tous s’accordent à dire que la démarche est un peu moins cadrée dans la mode masculine, qu’elle est même presque normale. Félix indique:

«Aux nouveaux, on dit d’imaginer qu’ils marchent dans la rue avec des écouteurs, comme s’ils étaient en retard pour un meeting.»

A ses yeux, il est également plus facile d’être excentrique chez les hommes, où l’objectivisation est moins forte que chez la femme. Felix fait lui-même partie des mannequins à forte personnalité. Il cite la démarche «atypique» de Clément Chabernaud, l’un des mannequins français les plus demandés du moment:

«Je pense que les nouveaux ont peur de prendre des risques, ça reste des jeunes de 18 ans. Pourtant, on apprécie les mannequins qui ont un caractère, on préfère même que tu aies une attitude quand tu défiles. En fait, ce sont même ceux qui vont résister dans le temps.»

Merci à Elizabeth Wissinger, professeure agrégée de sociologie au Borough of Manhattan Community College, Université de la ville de New York.

 

Léa Bucci
Léa Bucci (11 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte