France

Valls et le centre: même sur un malentendu, ça ne peut pas marcher

Gaël Brustier, mis à jour le 19.11.2014 à 7 h 38

En proclamant récemment son souhait de s’allier aux centristes, le Premier ministre semble avoir fait l’impasse sur l’histoire du centre et sur la réalité de la polarisation idéologique de notre pays.

Manuel Valls à l'université d'été du PS, le 31 août 2014. REUTERS/Stéphane Mahé.

Manuel Valls à l'université d'été du PS, le 31 août 2014. REUTERS/Stéphane Mahé.

Manuel Valls récemment a voulu briser un tabou en évoquant ouvertement la recherche d’une alliance avec les partis du centre. Ce faisant, sous le vocable creux de «réformistes», revient une chimère disparue depuis plus de quarante ans: celle de l’alliance au centre et de la rupture de la logique d’alliance à gauche qui domine la vie politique française depuis 1972.

Pendant des décennies, un peu sur le modèle de ce que propose Manuel Valls, de grands notables socialistes firent localement alliance avec le centre et la droite antigaulliste, à l’instar de Gaston Defferre avec les indépendants marseillais, emmenés alors par… Jean-Claude Gaudin. Il se trouvera également toujours des personnalités centristes pour tenter l’aventure gouvernementale avec le PS, comme ce fut le cas sous le gouvernement Rocard.

Il semble en revanche acquis qu’aucun espace politique véritable n’existe pour une pareille reconfiguration du champ politique français. S’allier au centre, avec le mode de scrutin uninominal à deux tours, dans un système qui fait de l’élection présidentielle l’élection directrice de notre vie politique et dans le contexte actuel de polarisation idéologique du pays, s’avère un pari hasardeux, sinon dénué de la moindre chance d’aboutir.

Cette préconisation de changement d’alliance est liée à un impératif politique: ce qui peut faire l’unité de Manuel Valls et des «centristes» concerne essentiellement la politique économique et le rapport à la construction européenne, notamment en matière de respect des règles sur les dépenses publiques, soit deux points qui font âprement débat au sein de la gauche actuellement. Mais est-ce suffisant pour passer outre les réalités politiques profondes de notre pays, son mode de scrutin actuel, son histoire et ses représentations collectives?

Le centre a toujours eu des difficultés à constituer un ensemble autonome dans la vie politique française, mais il en a encore eu davantage, depuis les débuts de la Ve République, à s’allier avec les socialistes. Depuis plus de cinquante ans, son histoire est celle de ses capacités de résistance au champ magnétique qu’exerce la droite à son égard et à la bipolarisation de notre vie politique, la droite du PS jouant, quant à elle, le rôle du soupirant éternellement éconduit…

Le challenge initial pour le centre a d'abord été d'exister sous De Gaulle, dans une bipolarisation maximale entre les partisans et les opposants au premier chef de l'État de la Ve République. En 1962, les ministres MRP ralliés à De Gaulle quittent ainsi le gouvernement suite aux propos présidentiels sur l'Europe. Les Républicains indépendants de Valéry Giscard d’Estaing, qui ont eux aussi fait le choix du ralliement au pouvoir, peinent eux à réprimer leur nostalgie pour l’Algérie française, voire leurs amitiés d’extrême-droite (entre Poniatowski et Le Pen par exemple).

En 1965, Jean Lecanuet, candidat du centre et des libéraux, obtient 15% des voix à la présidentielle et lance un nouveau parti, le Centre Démocrate, quasiment totalement privé d’alliés, que ce soit à gauche ou chez les gaullistes, et avec pour seuls soutiens possibles les conservateurs du CNI. Bien vite, le centre fut ainsi attiré vers la droite, notamment à partir de l'accession au pouvoir de Pompidou en 1969.

Avec la montée en puissance de l’Union de la Gauche à partir de juin 1972, c’est en fait une nouvelle bipolarisation qui va naître et se substituer à la précédente, faisant exploser les stratégies de «troisième force» combinant droite antigaulliste, centre et socialistes. À la fin des années 70, une partie des rocardiens rêvent, contre l’Union de la Gauche et François Mitterrand, d’une alliance avec ce centre-droit «réformiste» rassemblé par VGE au sein de l'UDF, mais le congrès de Metz de 1979 met fin à ce projet.

«L'échec d'une réussite»

En 1986, le centre participe au gouvernement Chirac et en partage les orientations politiques. RPR et UDF adhèrent au même programme mais cultivent des styles différents: l’UDF incarne alors davantage une France de notables vécue comme conservatrice par la base du RPR, mais également une droite de combat plus sensible à la lutte idéologique contre les socialistes.

Après l’échec de leur candidat Raymond Barre à la présidentielle de 1988 puis la défaite lors des législatives de juin 1988, les centristes de l’UDF se constituent en groupe centriste autonome (Union du Centre- UDC) à l’Assemblée nationale. François Mitterrand réélu entreprend une politique «d’ouverture» et le gouvernement Rocard bénéficie de la participation d’individualités (Jean-Pierre Soisson, Olivier Stirn...).

En 1992, des personnalités centristes et socialistes font campagne commune pour le «oui» au traité de Maastricht, signifiant ainsi que, sur la question européenne, certains socialistes et le centre-droit se retrouvent sur les mêmes positions. Europe, monnaie unique, politique étrangère, décentralisation, il existe bien des passerelles idéologiques entre une partie du PS et l’UDF d’alors. Michel Rocard rêve en 1993 d’un «big bang» qui recomposerait la vie politique et verrait la gauche s’allier aux centristes… Peine perdue. Le centre se rallie unanimement à Edouard Balladur, nouveau Premier ministre à partir de mars 1993.

Le centre est d’ailleurs loin d’être unanimement acquis à la modération politique… En 1998, dans des assemblées régionales élues à la proportionnelle, ce sont bien des chefs locaux de l’UDF –Charles Millon, Charles Baur, Jean-Pierre Soisson, Jacques Blanc– qui décident de pactiser avec les élus FN, sur la base d’accords politiques et programmatiques touchant, notamment, aux politiques culturelles. Cette année-là est d'ailleurs celle d’une crise finale pour l’UDF créée vingt ans plus tôt, tiraillée entre son aile hostile aux accords avec le FN et ceux de ces membres qui les tolèrent. En 2002, nombre d’élus du centre ou de la droite classique, souvent historiquement antigaullistes, jadis UDF, rallient l’UMP, un parti qui se fixe pour mission de fusionner gaullistes, centristes et libéraux dans un grand parti de droite. Cette période éloigne le PS, engagé dans l’expérience gouvernementale de «gauche plurielle», de toute velléité d’alliance au centre…

C'est alors que, face à l’UMP, François Bayrou va tenter d'imposer l’autonomie du centre, mais celle-ci ne va pas échapper à la logique de la bipolarisation. Sa tentative, marquée par un score de près de 19% à la présidentielle 2007, est un peu «l’échec d’une réussite». En tentant de reconvertir la tradition démocrate-chrétienne en un pôle centriste davantage urbain, diplômé, moins marqué par la pratique religieuse, il attire des électeurs de gauche et constitue une identité politique oscillant entre centre gauche, centre et refus du positionnement gauche-droite. Mais l’échec du MoDem à se constituer en force centrale équidistante du PS et de l’UMP, ses défaites successives et le score décevant de François Bayrou en 2012 ont amené le centre-droit à se reconstituer, avec un relatif succès aux élections européennes de 2014, après quelques percées aux élections municipales.

Priorité à droite

L’histoire du centre, depuis le début de la Ve République est donc marquée par deux tendances contradictoires: la tentation de l’autonomie et celle d’une alliance à droite, correspondant à la logique de bipolarisation. L’UDI peut être tentée d’y échapper, comme lors de la campagne de François Bayrou en 2007, en renforçant ses liens avec le MoDem. Mais elle peut être contrainte de s’y soumettre et resserrer son alliance avec l’UMP. Rien n’est, pour l’heure, écrit. La structure de l’UDI d’une part, l’évolution de fond du pays d’autre part, permettent en tout cas de penser que la stratégie d’alliance de Manuel Valls n'a pas de chance d’aboutir.

Agglomérant le vieux Parti Radical et une partie de la droite catholique, des partisans de La Manif pour tous (comme le maire de Neuilly Jean-Christophe Fromantin) et le mouvement GayLib, des élus de l’Ouest catholique et une droite partie à la conquête de la banlieue rouge (sous la houlette de Jean-Christophe Lagarde), d’anciens membres du RPR (Yves Jégo) et d’autres de l’UDF, l’UDI apparait comme un précipité de l’hémisphère droit de la vie politique française et des clivages qui le parcourent.

Certes, elle manifeste une originalité réelle par rapport à l’UMP, ne se développe par sur les mêmes territoires. Forte dans l’Ouest catholique, elle est faible en Paca, là où UMP et FN semblent se faire face. Ainsi, aux européennes, les listes soutenues par l’UDI et le MoDem n’atteignaient pas 7% des voix en Paca, là où, dans l’Ouest catholique, elle obtenaient 16% des voix en moyenne, et jusqu’à 32% en Mayenne. Les territoires de développement font bien du centre un acteur à part entière de la vie politique mais pas suffisamment pour contrer la logique bipolaire toujours à l’œuvre.

Dès lors, quelle sera la ligne du centre par rapport à la montée du conservatisme nouveau dans le pays? N’oublions pas que l’UDI, héritière de l’UDF, est marquée traditionnellement par une plus forte empreinte du catholicisme parmi ses militants, constatée dans les urnes, mais aussi dans la mobilisation et le vote de ses élus au Palais-Bourbon lors du mariage pour tous.

Pour l’heure, l’UDI comme le MoDem n’ont véritablement tranché ni leur stratégie ni, corrélativement, leur ligne idéologique, au risque de subir, une fois de plus, la bipolarisation… Le nouveau président de l'UDI, Jean Christophe Lagarde, comme d'ailleurs son adversaire du second tour Hervé Morin, semble en tout cas acquis à l’idée que le centre doit s’allier à la droite. Quant au MoDem, il semble avoir compris qu’une partie de l’électorat traditionnellement «démocrate-chrétien» penchait résolument du côté du conservatisme nouveau qui prend forme en France et que, sans un système électoral fondé sur une proportionnelle intégrale aux élections législatives, aucune alliance avec la gauche social-démocrate ou social-libérale ne s’avérerait possible.

Manuel Valls, en proclamant son souhait de s’allier aux centristes semble donc avoir fait l’impasse sur l’histoire du centre et sur la réalité de la polarisation idéologique de notre pays. A se demander s'il n'est pas finalement le seul à croire qu’il puisse exister un véritable centre en France…

Gaël Brustier
Gaël Brustier (108 articles)
Chercheur en science politique
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