La lente descente de l'Ukraine vers la folie

A Semyonovka, près de Slaviansk, le 5 octobre 2014. REUTERS/David Mdzinarishvili

A Semyonovka, près de Slaviansk, le 5 octobre 2014. REUTERS/David Mdzinarishvili

Tandis que les combats se poursuivent dans l'est du pays, Kiev commence à se déliter de l'intérieur.

Kiev, Ukraine

Il y a moins d'un an, Viktor Ianoukovytch n'était pas encore l'ancien président déchu de l'Ukraine. De son immense résidence de Mejyhiria, dans les faubourgs de Kiev, l'homme  régnait sur une nation certes misérable, mais paisible. Il y divertissait ses petits camarades avec une réplique de galion espagnol, regardait la télé confortablement installé dans son jacuzzi lambrissé et priait pour sa rédemption dans une chapelle privée décorée de pierres précieuses.   

Le bâtiment principal –une gigantesque maison de style rustique s'élevant sur cinq étages– est surnommée Honka, le nom de son constructeur finlandais. Aujourd'hui, pour 12 euros par personne, Petro Oliynyk, un révolutionnaire aux yeux hagards, propose une visite express des lieux, de la salle de bowling à la chambre à coucher.

Enveloppé dans le drapeau rouge et noir de l'UPA, l'armée nationaliste ukrainienne formée durant la Seconde Guerre mondiale, Oliynyk fait couiner les parquets de Honka de ses chaussures traditionnelles en paille. Pour Kiev, Mejyhiria est désormais l'équivalent du château de Versailles pour Paris –sauf qu'en Ukraine, la révolution est loin d'être terminée.

Agitation extrême

Oliynyk, un gaillard de 34 ans originaire de l'ouest de l'Ukraine, ne décolère pas. L'hiver dernier, il a manifesté pendant trois mois sur la place Maïdan de Kiev, avant la fuite de Ianoukovytch, le 22 février. Derrière lui, l'ex-président laissait un véritable bain de sang: plus d'une centaine de personnes tuées durant les affrontements. Oliynyk, qui affirme garder Mejyhiria depuis ce jour, en veut à ses camarades révolutionnaires pour avoir pillé la résidence. Pire encore, il est persuadé que les nouvelles autorités ont permis à Ianoukovytch de rejoindre en toute sécurité la Russie et ont déclenché une guerre pour asseoir leur mainmise sur le pouvoir.

Oliynyk n'est pas le seul à fulminer. Moins de six mois après l'élection de Petro Porochenko à la présidence –et quelques jours après des élections législatives anticipées–, l'Ukraine est toujours dans un état d'agitation extrême. Comme si l'insurrection soutenue par les Russes dans l'est du pays ne suffisait pas, le pays est profondément divisé sur la manière de solder l'héritage de deux décennies de corruption endémique. 

D'anciens manifestants de Maïdan déplorent que Porochenko, membre du sérail politique à la tête d'un empire dans la confiserie, n'est pas vraiment le type de dirigeant pour lequel ils ont risqué leur vie. Des cyniques soupçonnent que les combats à l'est ne soient en réalité qu'une couverture pour vider encore davantage les caisses du pays. Et même du côté des sympathisants du président, on lui en veut pour s'être entouré de ministres faibles et influençables, et n'expliquer que rarement ses décisions les plus importantes au peuple, à l'instar de Ianoukovytch. Dans un pays sur les nerfs, bourré d'armes et de combattants, la menace d'une nouvelle révolte est on ne peut plus tangible. 

Lutter contre la corruption

Pour les partisans de Porochenko, il fallait attendre l'élection du 26 octobre pour que le président soit en mesure d'offrir au pays un changement d'envergure et si nécessaire. Avant l'élection et pour couper court aux critiques, Porochenko avait approuvé la formation d'un bureau anti-corruption et ratifié une loi d'«épuration» interdisant aux fonctionnaires affilés à l'ancien régime de rester en poste. Le parti du président –le Bloc Petro Porochenko– a obtenu 132 sièges de députés et devrait prendre la tête d'une coalition réformiste au Parlement.

Sous Ianoukovycht, obtenir qu'un député reste chez lui coûtait 400 euros. Pour qu'il ouvre une enquête, c'était plus de 1.500 euros

 

Mais la fenêtre d’opportunité de Porochenko est mince à mesure que l'hiver s'installe et que l'économie continue à piquer du nez. De nombreux militants de Maïdan, des journalistes et des militaires se sont érigés en gardiens de la révolution en se ralliant au Bloc Porochenko et au Front Populaire du Premier ministre, Arseni Iatseniouk (qui a rompu avec son mentor, Ioulia Tymochenko, incapable de ressusciter sa carrière politique après la chute de Ianoukovytch).

Serhiy Leshchenko et Mustafa Nayyem font partie des nouvelles têtes à faire leur entrée au Parlement. Tous deux sont des journalistes d'investigation qui ont révélé au grand jour les entrailles pourries de la kleptocratie Ianoukovytch. Si on a pu moquer leur arrivée en politique, les deux affirment que leur reconversion relève du devoir civique. «Après la Révolution orange, le pays était trop naïf», explique Leshchenko, en se rappelant la vague d'euphorie consécutive aux dernières manifestations qui avaient agité Kiev, il y a une dizaine d'années.

«Aujourd'hui, la société est plus coriace. Les journalistes ne devraient pas se contenter de dénoncer, ils devraient mettre la main à la pâte.»

Et quant aux chefs des bataillons révolutionnaires qui ont eux aussi pris le chemin de la politique, Leshchenko estime qu'il est préférable de les voir se battre dans les couloirs du pouvoir que dans les rues.

L'un des changements législatifs que Nayyem appelle de ses vœux ne va pas plaire à tout le monde: augmenter le salaire des députés. Dans un accès de fureur post-révolutionnaire, leurs émoluments avaient été réduits à moins de 400 euros mensuels et, selon Nayyem, ils devraient être a minima triplés pour faire obstacle aux habitudes de corruption du passé. Dans l'ancien parlement, des caisses noires servaient à payer un député 400 euros pour qu'il reste chez lui, 800 euros pour qu'il se montre à l'assemblée et s'abstienne et 1.500 euros ou plus pour qu'il ouvre une enquête. Certains parlementaires se servaient même de leur immunité pour importer illégalement des montres suisses et les revendre à profit.

Si les élections devraient aider Porochenko à mettre en œuvre sa politique pro-européenne, elles risquent aussi de creuser la division entre les régions contrôlées par Kiev et celles désormais sous l'emprise de Moscou. Les élections n'ont pas eu lieu en Crimée, annexée en mars par le président Vladimir Poutine, ni dans les zones tenues par les rebelles des régions de Donetsk et de Lougansk. Les séparatistes ont organisé leurs propres élections le 2 novembre, afin d'offrir un soupçon de légitimité à leurs dirigeants fantoches et auto-proclamés.

Le statu quo ne satisfait personne

Le cessez-le-feu ratifié par Porochenko et Poutine début septembre n'existe que sur le papier: les rebelles tentent toujours de s'emparer de bastions stratégiques, comme l'aéroport de Donetsk, et des civils se font toujours tuer lors des échanges de tirs.

Le paradoxe, c'est que plus la ligne du cessez-le-feu sera respectée par les belligérants et surveillée de près par des observateurs internationaux, plus le risque sera grand qu'elle devienne, de facto, la frontière d'un conflit larvé. Même si les soi-disant républiques de Donetsk et de Lougansk n'ont été reconnues par aucun gouvernement étranger, chaque jour supplémentaire de leur existence entrave et ridiculise un peu plus le gouvernement central de Kiev. «Le Kremlin ne veut pas davantage de terres, mais davantage de problèmes laissés sans solution», résume un ambassadeur occidental en poste à Kiev.

Nous n'avons pas de Churchill, mais nous avons tout un tas de Chamberlain

Kostyantyn Hryshchenko

Le «parti de la guerre» –qui inclut le Front populaire et l'Union Patrie de Tymochenko, ainsi que d'autres groupes plus radicaux– envisage une solution militaire au conflit. Pour autant, Porochenko, malgré sa posture de redoutable commandant en chef, n'a pas vraiment eu d'autre choix que d'accepter le cessez-le-feu. Pour reprendre les mots du président, près de 65% de l'arsenal militaire ukrainien a été détruit pendant l'été et ce qui en reste est aussi vaillant que des «boîtes de conserve». De plus, la poursuite des combats aurait rendue problématique la tenue d'élections. Et avec sa capitale elle-même sujette à l'effervescence, Porochenko avait besoin d'un sursis. Mais le statu quo ne satisfait personne.

Plus que jamais, l'Ukraine compte sur le soutien occidental, non sans un certain sentiment de trahison. «Nous n'avons pas de Churchill, mais nous avons tout un tas de Chamberlain», commente Kostyantyn Hryshchenko, ancien ministre des Affaires étrangères et ambassadeur d'Ukraine aux Etats-Unis. Hryshchenko se rappelle des nombreux conseils de Washington quand l'Ukraine était en paix; aujourd'hui, tout ce que ses amis américains peuvent lui dire, c'est que son pays est «un sacré bordel». Selon lui, ce dont l'Ukraine a réellement besoin, c'est d'un plan de redressement économique similaire au plan Marshall.

Kiev, jadis célèbre pour son hospitalité et sa douceur de vivre, est devenue une ville sinistre après quasiment une année entière de conflit, des manifestations aux combats de rue, de la révolution à la guerre. Beaucoup d'habitants ont peur de manquer de chauffage cet hiver, si jamais le différend entre Kiev et Moscou sur le prix du gaz naturel n'est pas résolu. D'autres craignent que la guerre n'atteigne la capitale. En privé, un célèbre journaliste télé s'attend à ce que la Russie lance des raids aériens sur la ville afin d'ouvrir un corridor terrestre vers la Crimée, dont les routes maritimes sont coupées pendant l'hiver.

Même chez des gens parfaitement rationnels, l'imprédictibilité des événements incite à l'hystérie.

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