Sports

La Route du Rhum, une course ivre de vitesse «no limit»

Yannick Cochennec, mis à jour le 01.11.2014 à 18 h 18

Les bateaux des participants sont devenus de véritables Formules 1 de l'océan, dont le plus rapide pourrait battre le record de Lionel Lemonchois, établi en 2006.

Le bateau de Franck Cammas, vainqueur de la Route du rhum 2010. REUTERS/Charles Platiau.

Le bateau de Franck Cammas, vainqueur de la Route du rhum 2010. REUTERS/Charles Platiau.

Tous les deux ans, à l’heure de la Toussaint, la France se (re)découvre une folle passion pour la voile. Tantôt, il s’agit de célébrer le départ du Vendée Globe, marathon des mers lancé depuis les Sables-d’Olonne. Tantôt, comme ce dimanche 2 novembre, il convient de donner avec éclat le coup d’envoi de la Route du Rhum, sprint atlantique dont les starting-blocks se trouvent au large de Saint-Malo. Ces coureurs de fond et ces athlètes vifs comme le vent sont souvent les mêmes sportifs, à l’image de François Gabart, consacré dans le Vendée Globe en janvier 2013 et présent lors de cette Route du Rhum, mais l’histoire et la narration sont différentes.

Au «Rhum», course ouverte aux monocoques et aux multicoques, la machine prend (plutôt) le pas sur l’homme, au centre de toutes les attentions au Vendée Globe. Marc Guillemot, skipper sur Safran dans la classe des IMOCA, des monocoques, et qui a couru les deux courses à plusieurs reprises, voit une autre différence. «Pour le Rhum, nous sommes dans le dépouillement le plus absolu parce qu’il faut naviguer le plus "light" possible, explique-t-il. Alors que pour le Vendée Globe, nous portons un soin tout particulier à ce que nous emportons avec nous et cela prend du temps dans notre préparation. Au Rhum, c’est complètement secondaire.»

Combien de solitaires parmi les 91 partants rallieront Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, dans quelques jours? Comme toujours, la météo apportera une grande partie de la réponse dans une course menée à un train d’enfer. En 2002, elle avait décimé les effectifs lors d’une course chamboule-tout renversée par la tempête et émaillée de 15 abandons (sur 18 partants) dans la classe des plus gros bateaux. Michel Desjoyaux, le vainqueur cette année-là, avait triomphé en 13 jours, 7 heures et 53 minutes en s’arrêtant deux fois pour diverses réparations. En 2006, en revanche, elle avait été idéale et avait permis à Lionel Lemonchois d’établir le record de l’épreuve en 7 jours, 17 heures et 19 minutes, soit 16 jours de moins que le temps réalisé par Mike Birch, premier vainqueur de la Route du Rhum en 1978 en 23 jours, 15 heures et 51 minutes. Cette année-là, Birch avait dominé pour 98 secondes seulement Michel Malinovsky dans une première édition endeuillée par la disparition mystérieuse d’Alain Colas.

En 2006, Lemonchois avait rallié Pointe-à-Pitre à la vitesse moyenne de 19,11 noeuds, soit 35km/h. «Le Rhum, c’est à bloc tout le temps, avait-il déclaré dans les colonnes de L’Equipe. Faut dormir quand on n’a pas sommeil, manger quand on n’a pas faim, boire quand on n’a pas soif! Si tu arrives à faire ça, tu sais faire du solitaire en multicoque!»

Une semaine, voire moins?

Lors de cette 10e édition hétérogène et hétéroclite ouverte à cinq classes de bateaux, il est tout à fait possible que Lionel Lemonchois trouve plus véloce que lui et que l’un des participants franchisse la ligne d’arrivée en tout juste une semaine voire moins. En effet, cette Route du Rhum 2014 est placée, en quelque sorte, sous le signe de la démesure en raison de la présence de huit trimarans de la classe ultime, celle véritablement des Formules 1 de l’océan dont la longueur oscille entre 21 et 40m.

A la tête de cette puissante flotte prête à avaler les milles et les difficultés, il y a donc Spindrift 2 de Yann Guichard, esquif de tous les records pour un seul homme avec une longueur et une largeur de respectivement 40 et 23 mètres pour une masse de 21 tonnes. Mais parmi ces mastodontes, Thomas Coville sur Sodeb’o Ultim (31 et 22m) et Loïck Peyron sur Maxi-Solo Banque Populaire VII (31,50m et 22,50m) font figure de favoris en raison des doutes liés à la maniabilité de Spindrift 2.

Tous ces géants des mers, selon l’expression consacrée et utilisée comme un cliché, ont été bâtis pour des équipages d’une dizaine de marins et ont été reconfigurés pour l’occasion en des «Rhum arrangés» comme les appelle, dans le dernier numéro de Voiles et Voiliers, Vincent Lauriot-Prévost, architecte qui a signé sept des huit «ultimes» engagés, ainsi que le Safran de Marc Guillemot. Les confier aux mains d’un seul skipper est forcément une gageure, mais cette part de risques est la signature de la Route du Rhum.

Liberté d'innover

Cette marque de fabrique de la course est redevenue la norme en 2010 après avoir été abandonnée de 1990 à 2006 inclus. La mort de Loïc Caradec, à la barre de son catamaran Royale lors de la Route du Rhum 1986, avait entraîné ensuite la limitation des bateaux à une longueur de 60 pieds (18,28 m). Long de 26m et doté d’un mât-aile révolutionnaire de 65 mètres carrés, Royale avait disparu au cœur d’une tempête hivernale battue par des vents de soixante nœuds (110km/h). Venue à sa rescousse, Florence Arthaud avait fini par apercevoir le catamaran retourné, mais aucune trace de Loïc Caradec, englouti pour l’éternité.

Vingt-quatre ans après ce drame, la liberté d’innover s’est donc remise à irriguer les veines fiévreuses de cette odyssée à tombeau ouvert qui ne veut pas se concevoir autrement. En 2010, Franck Cammas, alors porte-étendard de ces nouveaux «ultimes», avait écrasé la course de sa puissance pour s’imposer sur Groupama, qui mesurait 8,50m de moins et pesait six tonnes de moins que le Spindrift 2 de Yann Guichard. Marc Guillemot, qui a également navigué sur de nombreux multicoques, est un défenseur ardent de ce «no limit» en dépit du danger encouru. «Il ne faut pas laisser notamment à la Course de l’America le monopole de l’innovation, analyse-t-il. Même dans notre classe IMOCA, je me suis battu avec d’autres pour qu’il n’y ait pas de restrictions imposées. Il faut pouvoir se lâcher dans tous les sens du terme en refusant d’être figés. L’apport de la technologie et de l’imagination fait avancer la voile.»

Reste à savoir si, comme il y a quatre ans, le plus grand bateau doit forcément gagner la Route du Rhum. Il est probable que le ciel a la réponse à cette question au propre comme au figuré. Apparemment, de ce point de vue, le début de course s’annonce mouvementé

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (575 articles)
Journaliste
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