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Vacances: le meilleur dans les voyages, c'est l'idée

Charlotte Pudlowski, mis à jour le 25.08.2009 à 12 h 03

Le rêve, le voyage imaginaire, le fantasme sont toujours supérieurs à la réalité.

Image de une: Reuters/Ahmad Masood. Coucher de soleil sur le Ganges, Inde, Janvier 2007.

Image de une: Reuters/Ahmad Masood. Coucher de soleil sur le Ganges, Inde, Janvier 2007.

Vous n'êtes pas parti en vacances? Si ça peut vous rassurer, les vacances, de toute façon, ce n'est pas terrible. L'eau n'est jamais aussi bleue qu'on l'aurait voulue, ou le soleil beaucoup trop fort; le restaurant de l'hôtel pas assez bon. Pour peu que vous soyez en famille, milieu pathogène s'il en est, ça peut devenir un cauchemar.

En vrai, le mieux dans les vacances, c'est de savoir que l'on va partir. Ces rêveries que suscite l'idée du voyage, c'est la meilleure partie: le voyage imaginaire. Celui qui se fait au moment de la réservation de billets d'avion, du choix de l'hôtel, du feuilletage de catalogue. Celui qui se fait en chinant dans une librairie de livres de voyage, en crayonnant sur une carte les endroits où l'on s'arrêtera. Le voyage imaginaire, c'est le seul qui ne puisse pas être décevant.

Parce qu'après, une fois parti, quelque chose se brise nécessairement. Un peu comme Nerval de retour de son Voyage en Orient. Parti de Paris en plein novembre, le poète s'était rendu dans tous ces pays aux noms alors si exotiques: la Syrie, le Liban, l'Egypte, la Turquie, découvrant un monde merveilleux et différent. Mais du même coup, il avait anéanti des contrées imaginaires dans son esprit. Désemparé d'avoir perdu le rêve pour la réalité, le premier de loin supérieur à la seconde, il écrit à son ami Théophile Gautier, qui avait voyagé en Espagne:

«Une fois, imprudent, tu t'es gâté l'Espagne en l'allant voir, et il t'a fallu bien du talent ensuite et bien de l'invention pour avoir le droit de n'en pas convenir. Moi j'ai déjà perdu, royaume à royaume et province à province, la plus belle moitié de l'univers, et bientôt je ne vais plus savoir où réfugier mes rêves; mais c'est l'Égypte que je regrette le plus d'avoir chassé de mon imagination, pour la loger tristement dans mes souvenirs»

Ce qui fait rêver, c'est l'ailleurs inconnu. Découvrir et apprendre à connaître un pays c'est l'écarter un peu de l'altérité pour le faire devenir soi, lui enlever de sa magie mystérieuse. A force de voyage, on barre de la colonne «étranger» tous les lieux rêvés. Le désir s'émousse. On ne peut désirer que ce l'on n'a pas encore. Avoir, c'est désirer moins. «Malheur à qui n'a plus rien à désirer ! Il perd pour ainsi dire tout ce qu'il possède. On jouit moins de ce qu'on obtient que de ce qu'on espère, et l'on n'est heureux qu'avant d'être heureux.»

Si partir, c'est mourir un peu, ce n'est pas seulement que l'on se transforme par le voyage, et que l'ancien moi, devenant neuf, n'est plus. C'est aussi mourir un peu parce que meurt ce désir, de l'Espagne pour Gautier, de l'Egypte pour Nerval, de n'importe quel pays découvert pour n'importe qui.

Le plaisir ultime du voyage est le départ. Ce moment où le désir encore inassouvi a toute sa force— et plus encore: à cause de la proximité si vive de l'objet du désir. C'est pour cela que le meilleur moyen de voyager n'est pas d'avoir une destination unique, car on ne part alors qu'une seule fois. Les plus beaux voyages sont les voyages itinérants: pas parce que l'on voit plus de choses, mais parce que l'on part plus souvent. Les voyages de Phileas Fogg, de Gulliver, de Candide sont les plus exaltants parce que ces trois personnages s'en vont sans cesse et sans cesse sont sur le départ.

«Les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir; cœurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
Et sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !»

C'est par cette évocation du départ que les aéroports, les ports, les gares, sont des lieux si envoûtants. Ils ouvrent sur le monde, rendent approchables toutes les destinations; semblent faire transiter dans les valises des échantillons d'exotisme. Mais sans rien dévoiler des paysages lointains. Il faut tout imaginer. Dans les gares, écrit Proust, s'accomplit le miracle «grâce auquel les pays qui n'avaient pas encore d'existence que dans notre pensée vont être ceux au milieu desquels nous vivrons». C'est ce même miracle que saisit Baudelaire dans les ports, «il y a une sorte de plaisir mystérieux et aristocratique pour celui qui n'a plus ni curiosité ni ambition, à contempler, couché dans le belvédère ou accoudé sur le môle, tous ces mouvements de ceux qui partent et de ceux qui reviennent, de ceux qui ont encore la force de vouloir, le désir de voyager ou de s'enrichir.»

Pourquoi alors continuer de voyager? Pourquoi ne pas se contenter d'acheter un catalogue de voyage bien fournis? C'est que l'excitation ne sera que frustration sans l'illusion que le voyage pourra être à la hauteur des rêves. «On croit que les rêves, c'est fait pour se réaliser disait Coluche. C'est ça, le problème des rêves: c'est que c'est fait pour être rêvé.»

Charlotte Pudlowski

Image de une: Reuters/Ahmad Masood. Coucher de soleil sur le Ganges, Inde, Janvier 2007.

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Charlotte Pudlowski
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Rédactrice en chef de Slate.fr
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