France

Violences, le paradoxe français

Philippe Boggio, mis à jour le 01.11.2014 à 11 h 04

La mort dramatique de Rémi Fraisse rend nécessaire de jeter un regard rétrospectif sur les décennies récentes et d'analyser comment un pays au sang aussi chaud que la France a pu les traverser sans davantage de drames.

Lors d'une manifestation des «Bonnets rouges», à Quimper, le 2 novembre 2013. REUTERS/Stéphane Mahé.

Lors d'une manifestation des «Bonnets rouges», à Quimper, le 2 novembre 2013. REUTERS/Stéphane Mahé.

Nicolas Sarkozy se vante à bon compte quand il laisse entendre, comme il l’a fait le 28 octobre devant des militants marseillais de l‘UMP, qu’avec lui au pouvoir, le jeune Rémi Fraisse ne serait pas mort pendant les heurts qui ont éclaté sur le site destiné à accueillir le barrage de Sivens. «J’ai été ministre de l’Intérieur pendant quatre ans et président cinq ans, mais il n’y a pas eu de violence, pas de drame», a-t-il tenu à rappeler, sous les applaudissements de la salle.

Pour la violence, en plus, il se trompe. Elle a été fréquente, presqu’inévitable, pendant sa présidence et son exercice au ministère de l’Intérieur, comme à peu près à chaque queue de manifestation, depuis des lustres, dès lors que des «casseurs» sont déterminés à en découdre, en des combats rapprochés, avec les forces de l’ordre. Et si l’ancien chef de l’Etat s’en est finalement tiré sans «drame», comme il le dit, il ne le doit qu’à la chance. A l’existence, dans le ciel noirci de fumée des affrontements de rue, d’une sorte de miracle chronique, en tout cas assez constant, et qui ne s’est brisé que pour toucher fatalement le jeune militant du Tarn.

Evidemment, le moment est sans doute mal choisi pour tenter de prendre un peu de distance sur le sujet du maintien de l’ordre dans l’espace public les jours de rassemblements protestataires, tant l’émotion est vive, après le décès de Sivens, la compassion unanime, et nécessaire –malgré les empressements des élus écologistes à jouer les apprentis sorciers en dénonçant «les violences policières» et l’indifférence du gouvernement. Toutefois, la mort de Rémi Fraisse, paradoxalement, permet aussi de se retourner sur les décennies récentes.

Comment un pays au sang chaud comme la France, où le vieux mot d’ordre anti-policiers des anars de 1890 –«Mort aux vaches!»– fait partie de la culture commune, où un printemps –«chaud!», forcément– sans débordements de manif serait comme une Toussaint sans chrysanthèmes, et où les courses éperdues des étudiants et des jeunes ouvriers devant les charges de CRS en centre-ville sont toujours considérées par les familles comme des rites d’initiation, comment un tel pays peut-il avoir pu traverser toutes ces années de contestation, justement, sans davantage de «drames»?

Avant la disparition de Rémi Fraisse, pas une mort directement imputable aux charges, aux tirs ou lancers des CRS ou des gendarmes mobiles depuis le décès, en décembre 1986, de Malik Oussekine, ratonné à terre dans une entrée d’immeuble, rue Monsieur-le-Prince, à Paris. Pour combien de centaines de face à face armés, au maximum des poussées d’adrénaline? D’explosions et d’incendies, de jets de boulons, de cocktails Molotov et de «lacrymos»? Des blessés, certes; des mains, des pieds arrachés, comme sur le site nucléaire de Creys-Malville, en 1977 –où un manifestant, Vital Michalon, avait aussi trouvé la mort; la perte d’un œil, en 2013, pour un métallurgiste belge d’Arcelor-Mittal; beaucoup de plaies et de bosses, de toutes gravités, chez les manifestants et parmi les forces de l’ordre. Mais en près de trente ans de confrontations, pas d’autre mort. Comme le rappelle Jean-Marc Ayrault, «depuis que dans notre pays, le droit de manifester existe, il y a eu peu de drames de cette nature».

Pour une fois, les forces de l'ordre s'expriment

C’est certainement l’idée qu’auraient aimé renvoyer à l’opinion les responsables des forces de l’ordre, invités, fait exceptionnel, par leur ministre à s’exprimer dans les médias après les événements du Tarn, s’ils avaient été autorisés à ouvrir un débat sur le bilan humain des manifestations publiques. Denis Favier, le directeur général de la gendarmerie nationale, a dit son «soutien à l’escadron» de gendarmes mobiles engagé dans la nuit du 25 au 26 octobre, et indiqué qu’aucune faute n’ayant été commise, sous réserve des résultats des enquêtes judiciaire et administrative, le sous-officier auteur du jet de la grenade offensive probablement incriminée ne serait pas suspendu.

D’autres responsables et experts, comme le général de division de la gendarmerie Bertrand Cavallier, ont expliqué que les grenades offensives ne pouvaient pas être envoyées au devant des escadrons autrement que lancées à la main. Pas de «tir», donc, se sont-ils défendus, encore moins de «tir tendu», contrairement à qu’écrivaient encore, ces jours-ci, certains journaux. A les écouter, l’engin qui a tué le jeune militant, destiné à éclater au sol, a pu accrocher, par malchance, le sac à dos de Rémi Fraisse, avant la fin de sa trajectoire.

Les mêmes ont encore dit la difficulté de tenir à distance les groupes de protestataires les plus durs, «autonomes» en noir qui n’ont pour but que de gagner leur brevet de corps à corps avec leur adversaire familier ou «hooligans» rameutés simplement par la promesse d’un défoulement physique de fin de journée. Mais ces gendarmes ne se sont pas autorisés plus de confidences, se retenant en particulier d’expliquer, dans ce contexte de brutal soupçon anti-flics revenu ces jours-ci, combien est délicate leur fonction. Le plus sale métier de la République. Les militaires sont confrontés à des ennemis, la plupart du temps extérieurs. Leur violence, légale, est considérée comme légitime et rarement contestée depuis la fin de la guerre d’Algérie. Les personnels de maintien de l’ordre ont en face d’eux «nos enfants», selon l’expression du préfet Maurice Grimaud, qui avait tenté d’en convaincre le gouvernement pendant les événements de mai 1968.

Leur «violence», pour légale qu’elle soit, en fonction des circonstances, peut mettre à mal un ministre de l’Intérieur, en cas de bavure ou même de malchance, et même précipiter l’abandon d’une réforme (comme celle portée par Alain Devaquet en 1986). Ce qui rend le coup de matraque ou le tir de flashball hautement sensible politiquement.

our les gouvernements, il n’est de plus vive hantise qu’il ne se produise, justement, ce qui vient de survenir à Sivens. En 1986, le chiraquien Robert Pandraud, ministre délégué à la Sécurité, n’avait eu de cesse de durcir la répression de rue«casser les casseurs!». Il avait notamment remis en service les escadrons motocyclistes de sinistre réputation, ces «voltigeurs» responsables de la mort de Malik Oussekine. Deux ans plus tard, François Mitterrand était réélu avec une forte participation de la jeunesse.

Dédale d'interdits et de contrôles

C’est pourquoi, contrairement à ceux qui, avec insistance, continuent de voir dans chaque apparition des gendarmes mobiles la garantie de «brutalités» ou la certitude d’«interventions musclées», l’engagement de ceux-ci est d’abord un dédale d’interdits administratifs, de contrôles hiérarchiques et de précautions judiciaires. Les codes déontologiques se sont multipliés ces dernières années. Un officier de police judiciaire doit être présent avec chaque groupe d’interpellation lorsque, en fin d’affrontements, les troupes se séparent pour disperser, puis isoler, les derniers jusqu’au-boutistes.

Aucun autre événement de l’exercice démocratique n’est autant filmé, enregistré que l’intervention d’un escadron. Par les médias, bien sûr, mais aussi désormais par les centaines de smartphones des manifestants. Surtout, par la police elle-même. Il existe par exemple, dans les archives du ministère de l’Intérieur, des centaines d’heures d’images des exactions survenues à Strasbourg pendant les deux journées du sommet de l’Otan, en 2009. Et de la difficulté de la police, de charges en verrouillages de sites, à contenir les «Black-Blocks», héritiers des «autonomes» allemands des années 80.

Aux endroits les plus mal choisis pour ça, aux heures les plus agitées, où, statistiquement, le risque de dégâts humains est le plus élevé, la France moderne –disons, d’après le gaullisme autoritaire–, n’a curieusement pas renoncé à faire du maintien de l’ordre l’un des signes de son souci démocratique. Valéry Giscard d’Estaing avait interdit les tirs de grenades offensives en 1977, après la mort de Vital Michalon à Creys-Malville. Désormais, Bernard Cazeneuve en suspend même les lancers. Le maintien de l’ordre réclame de plus en plus de doigté, avec des moyens les moins létaux possibles, et c’est ce numéro d’équilibriste, même mis en défaut à Sivens, dont de plus en plus de pays sollicitent l’expertise pour la formation de leurs propres polices.

Une génération après l’autre, les jeunes manifestants se disent toujours horrifiés par la dureté des interventions de rue. On est pourtant loin des pires souvenirs des brutalités que le pouvoir a pu opposer à la protestation publique. Loin du «massacre» des Algériens, sous les ordres du préfet Papon, le 17 octobre 1961, le long de la Seine. Ou encore du solde, toujours non officiel, des ratonnades et des tirs des gendarmes mobiles sur les membres du Groupe d’organisation nationale de Guadeloupe (Gong), à Pointe-à-Pitre, pendant les émeutes de mai 1967. Le gouvernement, alors, avait reconnu le décès de sept personnes. Mais le bilan réel aurait pu dépasser largement la cinquantaine de morts.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (175 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte