Economie

L'économie est une science immorale

Gilles Bridier, mis à jour le 21.08.2009 à 16 h 44

Comment parler de reprise lorsque le chômage continue d'augmenter. Où est la dimension humaine d'une science... humaine.

L'analyse macroéconomique a-t-elle perdu le sens du réel? Après la crise financière qui éclata en deux temps en août 2007 et en septembre 2008 et dont les spécialistes n'avaient pas anticipé l'ampleur, voilà qu'on nous annonce une reprise économique.

Quelle bonne nouvelle! Mais elle ne vient pas seule. Dans le même temps, on comprend que l'emploi va continuer de se détériorer. Mais qu'est-ce qu'une reprise économique, si elle ne permet pas de réduire le chômage? N'y a t-il pas un certain mépris vis-à-vis des demandeurs d'emploi à saluer un retour de l'activité qui ne permette pas de les réintégrer dans le monde du travail? Ou qui suppose encore une augmentation du nombre de chômeurs?

Et n'est-on pas dans de simples opérations de communication destinées à faire oublier l'emballement du secteur bancaire mondial qui a sapé les bases de l'ensemble de l'économie à force de se focaliser sur des rendements à court terme? L'économie est, dit-on, amorale. Mais il peut arriver que certaines analyses virent à l'immoralité lorsqu'elles oublient la dimension humaine qui seule, pourtant, donne à l'économie sa légitimité.

Des raisons d'être douchés

«Certains experts dictent le politiquement correct. Lorsqu'on émet des avis divergents, on est écarté. Pourtant, les analystes se sont trompés. Ils ont perdu le sens des fondamentaux. Aujourd'hui, nous avons de bonnes raisons d'être douchés», commente Philippe Vasseur, président du Crédit Mutuel Nord Europe et président du World Forum de Lille (qui, cette année, s'intéresse aux pratiques alternatives et responsables dans la gestion de l'argent et l'investissement).

Les mêmes spécialistes firent les mêmes erreurs et succombèrent au même aveuglement à huit ans d'intervalle. D'abord, ils se sont détournés des fondamentaux de l'économie pour adhérer à un modèle économique virtuel qui aboutit à l'explosion de la bulle internet. Ensuite, ils ont cru à l'alchimie mathématique des produits dérivés dans la finance, ce qui fut à l'origine de la bulle immobilière et de la crise du «subprime». Aujourd'hui, ils distinguent les signes avant-coureurs du retour de la croissance. Avec, à l'appui de cette prédiction, l'amélioration de l'emploi et l'amélioration du PIB.

Y a-t-il reprise si le chômage progresse ?

Sauf que, en France comme aux Etats-Unis, on n'assiste à aucune diminution du chômage, mais seulement à une destruction moins massive des emplois (74.100 emplois détruits au deuxième trimestre 2009 en France, au lieu de 168.700 au premier trimestre). Ce qui veut dire que le nombre de chômeurs augmente et continuera à augmenter tant que les entreprises n'investiront pas suffisamment pour inverser la tendance. Or, selon un sondage Ifop, 40% des patrons de PME qui forment le vivier de la création d'emplois en France, ne voient pas de sortie à la crise avant 2011, et ne risquent pas d'embaucher avant de percevoir la reprise. Quant aux groupes de taille internationale, même s'ils affichent des résultats meilleurs que prévu, c'est en général dans les pays tiers qu'ils ont pris l'habitude de créer des emplois.

Christine Lagarde elle-même, en tant que ministre de l'Economie, maintient ses prévisions d'un recul du PIB français de 3% en 2009 et d'une hausse de 0,5% en 2010 (insuffisante pour être créatrice d'emplois). Comment, dans ces conditions, parler de reprise à des chômeurs qui représenteront 10% de la population active avant la fin de l'année ? Quel sens faut-il donner à des analyses macroéconomiques qui sont contredites par la réalité du marché de l'emploi?

Le rebond du PIB... pour après demain

Les mêmes interrogations se posent au regard de la croissance. Un rebond de 0,3% en juin en France... et tout le monde de souligner cette heureuse surprise, passant rapidement sur le caractère fragile de ce rebond dû principalement aux ventes et aux exportations d'automobiles dopées par des primes à la casse.

La méthode Coué n'est pas forcément la plus responsable ni la plus efficace pour sortir d'une crise. Mais elle semble tout aussi prisée lorsqu'il s'agit de commenter les prévisions du Fonds monétaire international (FMI). «La reprise économique mondiale a commencé», commente Olivier Blanchard, le chef économiste de l'institut. Mais «le retournement ne sera pas simple », concède-t-il. Et surtout pas pour aujourd'hui! La révision à la hausse du PIB mondiale (à 2,5% au lieu de 1,9%) concerne 2010, alors que la prévision pour 2009 aggrave le recul de l'activité (à -1,4%).

Encore, parmi les grandes économies, la Chine et l'Inde sont-elles les seules à pouvoir miser sur des taux de croissance largement positifs. L'Amérique latine, l'Europe de l'est et la Russie seront encore en récession. Les Etats-Unis, en baisse en 2009, ne redeviendraient positifs que de 0,8% l'an prochain. Le recul du PIB des pays de la zone euro persisterait en 2010 à -0,3% à cause, selon le FMI,  d'un ajustement du marché du travail qui n'a pas encore eu lieu. Autrement dit, il faudrait plus de sacrifices sur le marché du travail pour que la reprise se manifeste.

La finance prête à repartir

Certes, il existe un secteur qui amorce son redressement: la finance, celui par laquelle la crise est venue. Pour sauvegarder les économies des citoyens, les Etats ont massivement renfloué les banques. Ils ont aussi assuré le financement de l'économie à la place des établissements financiers incapables d'assumer leur fonction. Face à cette désaffection des «zinzins» (investisseurs institutionnels), l'Etat français a débloqué à ce jour 85 milliards d'euros en garanties et en fonds propres pour renflouer le secteur bancaire. Aucun autre secteur n'a profité d'une aussi grande attention. Les transfusions ont été salvatrices. Aujourd'hui, après que l'Etat dut intervenir à plusieurs reprises pour rappeler aux banquiers leurs obligations dans la distribution de crédits pour relancer la machine économique, le secteur bancaire est prêt à repartir. Non sans arrogance, comme avant la crise et plus vite que les autres secteurs. Après avoir promis beaucoup pour «moraliser» ses activités... et avoir bien peu changé.

La reprise sera surtout de la rigueur

Mais surtout, dans quel état les finances publiques vont-elles sortir de la crise? Partout, les gouvernements ont joué les pompiers pour renflouer un système économique libéral défaillant. En France, d'après le ministère des Finances, le déficit budgétaire a atteint 86,6 milliards d'euros sur le seul premier semestre 2009, soit 2,5 fois plus qu'au premier semestre 2008 ! Sur l'année, ce déficit devrait atteindre quelque 130 milliards de d'euros. De sorte que la dette publique, qui représentait 68% du PIB à la fin 2008, devrait grimper à 77% fin 2009.

L'Etat qui sera bien obligé de revenir à une plus grande orthodoxie, devra alors choisir entre un retour de l'inflation pour alléger le poids de cette dette (tant pis pour les bas de laine...), une hausse des impôts (au risque de pénaliser la consommation et la compétitivité des entreprises), ou des coupes claires dans les dépenses publiques (sans enrayer la reprise, qui leur devra beaucoup). Autant dire que lorsque les analystes de la macroéconomie pourront commencer à parler de reprise, l'économie française passera de la récession à la rigueur. Ce qui, pour tous ceux qui auront traversé la crise en réduisant leur niveau de vie, donnera un goût plutôt amer à cette reprise.

Gilles Bridier

Image de Une: Devant une usine Toyota en grève   Reuters

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