France

L’écologie politique est un champ de bataille

Fabien Escalona, mis à jour le 28.08.2015 à 11 h 38

Des débats internes à propos de la participation gouvernementale aux récentes déclarations à propos du drame de Sivens, ce qui se passe au sein d'EELV témoigne des tensions liées à l’insertion de l’écologie dans la vie politique française.

Un tournesol. REUTERS/Pascal Rossignol.

Un tournesol. REUTERS/Pascal Rossignol.

Les 27 et 28 août 2015, les présidents des groupes EELV à l'Assemblée nationale et au Sénat, François de Rugy et Jean-Vincent Placé, ont annoncé qu'ils quittaient le parti. Nous republions à cette occasion un article d'octobre 2014 sur la difficile insertion de l'écologie dans la vie politique française.

Récemment, le sociologue suisse Razmig Keucheyan a publié un ouvrage intitulé La nature est un champ de bataille, dans lequel il estime que la crise écologique va aiguiser toujours plus les antagonismes sociaux et les tendances à la militarisation et à la financiarisation comme réponses du «système».

Comparés à cette vaste fresque où des puissances sociales colossales et identifiables sont à l’œuvre, les atermoiements et les divisions des responsables d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV) font figure de guerres picrocholines. Des débats internes à propos de la participation gouvernementale jusqu’aux récentes déclarations de Cécile Duflot à propos du drame de Sivens, en passant par un congrès où le profane n’avait quasiment aucune chance de se retrouver, elles témoignent cependant de tensions liées à l’insertion de l’écologie politique, que ce soit dans la vie politique française ou dans celle d’Europe de l’Ouest en général.

Adaptation à l’environnement institutionnel

Ces tensions ne sont ni nouvelles ni originales, puisqu’elles se repèrent dès les années 1980, lorsque les mouvements écologistes se sont structurés en alternatives partisanes dans leurs systèmes politiques respectifs. Selon une terminologie allemande restée célèbre, elles opposaient (de manière certes caricaturale) les «Realos» et les «Fundis». Les premiers étaient censés porter une option plus réformiste que la logique «anti-systémique» des seconds, davantage attachés aux valeurs et à la vivacité de l’aile extra-parlementaire du mouvement et soucieux de ne pas accorder trop de concessions à la «méga-machine» industrielle et à un système politique trop centralisé.

Dans l’ensemble, le choix des partis Verts a été clair, qui a consisté à devenir des «compétiteurs efficaces» dans les systèmes politiques européens. Cela les a amenés à se professionnaliser et donc à atténuer (voire renoncer à) certaines dimensions de leur culture originale, qui privilégiaient les modes les plus démocratiques possibles de délibération et de représentation. Au cours de ce processus d’adaptation à leur environnement institutionnel, les Verts ont souvent noué des accords avec la gauche sociale-démocrate pour obtenir à la fois des réformes et des postes d’élus et/ou de ministres.

Même les plus insérés des partis ont cependant conservé des objectifs écologistes spécifiques (au nom desquels ladite insertion est d’ailleurs légitimée) ainsi qu’un profil organisationnel distinctif sur leurs scènes nationales respectives. Ils l’ont fait en jouant de la différenciation des différents «pôles» pouvant être distingués dans un parti politique: celui des postes de pouvoir, celui de l’appareil central, celui de la base militante. Dans une étude comparative assez récente, des politistes ont conclu que si les deux premiers pôles se sont particulièrement professionnalisés, les échelons plus locaux du troisième ont davantage conservé la culture alternative, activiste et autonome qui caractérisait les Verts lors de leur apparition.

La trajectoire des Verts puis d’EELV correspond plutôt bien à ces tendances de fond. Entre leur fondation en 1984 et leur participation ministérielle aux gouvernements socialistes en 1997 puis 2012, les écologistes ont réalisé des percées électorales et obtenu des postes d’élus. Ces différents «seuils» de croissance ont impliqué l’accès à un financement public, l’attraction de nouveaux adhérents moins marqués par la culture «écolo» originelle, l’acquisition par certains membres d’un savoir-faire propre au champ politique. Tous ces phénomènes se sont conjugués pour aboutir à une forme de rationalisation du fonctionnement interne, ainsi qu’à une relative normalisation des élites écologistes dans le système politique français.

Depuis la défaite d’Antoine Waechter face à une coalition des plus «pragmatiques» et de l’aile gauche du parti, cette trajectoire a été dans l’ensemble acceptée collectivement, depuis le sommet jusqu’à la base. Il faut pourtant rendre compte de différences flagrantes, repérables dans l’expression des dirigeants écologistes à propos de Sivens, mais surtout dans des choix plus fondamentaux. On sait par exemple que les chefs de groupes parlementaires ont regretté la fin de la participation gouvernementale.

Insertion dans le système partisan

Plus qu’un retour de la tension originelle de l’irruption des Verts sur scène politique, il s’agit de sa redéfinition dans un contexte bien particulier, façonné par deux types de difficultés, qui orientent les positionnements à l’intérieur d’EE-LV. D’une part, la période actuelle est structurellement marquée par une difficulté croissante des partis à concilier «responsabilité» (gérer le pays tout en respectant ses engagements internationaux et européens) et «représentativité» (répondre aux besoins, intérêts et attentes de l’électorat). D’autre part, la faiblesse actuelle de la gauche pose des graves questions de stratégie à ceux qui ne sont pas encore en mesure de remplacer la «vieille social-démocratie» comme force dominante de ce camp.

Dans ce contexte, la rupture de la participation gouvernementale d’EELV provient justement de la soumission des dirigeants du PS à ce qu’ils estiment être les impératifs de leur fonction gouvernementale, la nomination de Manuel Valls consacrant cette «pente naturelle» du PS. Le départ du gouvernement témoigne ainsi des réticences d’EELV à ce que son insertion dans le club des partis de gouvernement se paie d’un renoncement à son identité et d’un éloignement vis-à-vis de son noyau électoral.

Les points de vue diffèrent cependant selon les pôles du parti. Du côté du pôle le plus «intégré» aux institutions existantes, une fraction importante des groupes parlementaires aurait préféré qu’EELV gagne en «responsabilité» en restant associé au pouvoir, moyennant quelques concessions. La lecture de certains d’entre eux, comme Jean-Vincent Placé (incarnation des logiques de «carrière politique» développées et importées dans le parti), intègre la conviction que l’écologie politique n’aura pas d’autre choix que d’être étroitement associée au PS dans les prochains grands rendez-vous électoraux, sous peine de marginalisation.

Cette fraction s’efforce néanmoins de respecter l’unité et les choix d’un parti dont la décision de retrait du gouvernement s’appuyait sur une majorité claire de la base et de l’appareil. A l’intérieur de cette majorité, une aile gauche privilégie clairement la «représentativité» que devrait rechercher avant tout EELV en restant connecté le plus possible aux mobilisations sociales et environnementales. Il s’agit de la tendance la plus poreuse aux contacts et au dialogue avec le Front de Gauche et un Mélenchon devenu «écosocialiste». Elle ne tient absolument pas à sacrifier son autonomie vis-à-vis des socialistes.  

Cécile Duflot tente visiblement d’incarner un point d’équilibre, au risque d’une incertitude stratégique qui a été palpable lors des universités d’été du parti. La poursuite d’une coalition gouvernementale aurait signifié pour elle la dissolution des repères et idéaux écologistes, tandis qu’EELV aurait été emporté de toute façon dans la chute électorale du PS. Elle n’entend toutefois pas se rapprocher davantage de la gauche radicale, préférant affirmer, comme dans sa récente interview à Politis, qu’EE-LV représente mieux que le gouvernement les orientations du «pacte de changement» de Hollande en 2012.

Selon elle, les progrès écologistes concrets nécessitent d’une part des alliances politiques de contenu, non sectaires dans leur périmètre, et surtout potentiellement majoritaires. D’autre part, elle souhaite une complémentarité entre l’action institutionnelle et les initiatives de la société civile. La traduction concrète du premier volet de cette approche stratégique reste pendante. Le second volet explique probablement son attention aux luttes contre les «grands projets inutiles» et ses propos durs contre la gestion gouvernementale du drame de Sivens.

La difficile mobilisation politique autour de l’écologie

Les écologistes ont-ils les moyens de s’interroger encore sur leur autonomie au sein de la gauche ou sont-ils prisonniers du dilemme «satellisation par le PS/marginalisation»? Les contraintes institutionnelles françaises ne leur rendent pas la tâche facile, mais le potentiel d’une mobilisation partisane propre à l’écologie existe sans doute plus sûrement que pour d’autres partis de gauche.

Les radicaux de gauche, par exemple, n’ont de fonctionnalité que par rapport au PS, privés qu’ils sont de leur base sociologique historique et d’une quelconque spécificité idéologique, comme nous sommes plusieurs à le rappeler dans cette enquête de Mediapart sur le PRG. De même, s’il devait compter sur ses seules forces, le Parti communiste n’échapperait guère au choix fatal entre disparition quasi-totale et survivance grâce au seul allié socialiste, comme je l’expliquais récemment. Son retard pris dès les années 1970-80, notamment par rapport aux mutations sociologiques du pays et des classes subalternes, est quasiment irrattrapable.

Les Verts, en revanche, peuvent compter sur des dynamiques de société plus favorables. Ces partis, qui ont émergé à l’échelle européenne sur une période assez courte, sont l’une des rares familles politiques authentiquement nouvelles à être apparu depuis l’après-guerre. A partir de mobilisations sociales et écologistes plus larges, dont ils se sont autonomisés mais pas complètement coupés, ils ont cristallisé l’expression d’une urbanité alternative. Celle-ci intègre l’évolution postfordiste des économies et la progression de valeurs culturellement libérales au sein de nouvelles couches instruites et socialisées dans un univers de relative abondance matérielle.

Autrement dit, il existe un potentiel d’aspirations multiples à politiser, dans le cadre d’un projet antagoniste à la logique d’hubris de la société de consommation et d’un capitalisme nécessairement expansionniste. C’est pourquoi Cécile Duflot, malgré ses accommodements aux institutions, n’a jamais abandonné la critique du productivisme. C’est aussi pourquoi Jean-Luc Mélenchon a mis ces thèmes au cœur de son dernier ouvrage et cherche à sortir d’un tête-à-tête avec les communistes grâce aux écologistes.

Pourquoi, cependant, la mobilisation politique de ce nouveau conflit «structural» n’est-elle pas plus réussie, ou alors de façon si éphémère, et le plus souvent lors de scrutins de second ordre? Les raisons sont multiples. Il faut en tout cas prendre en compte le fait que la famille écologiste fait irruption sur une scène politique déjà saturée par une offre abondante et dont les acteurs en place disposent de ressources importantes, qu’aucun conflit social ou international n’a sérieusement entamé.

Ce faisant, les Verts ont été tentés de s’institutionnaliser rapidement, avant même d’avoir eu le temps de construire davantage leur caractère distinctif, au risque d’être absorbés par le système sans guère être payé en retour. A leur décharge, convertir l’écologie en projet politique conséquent est loin d’être aisé, tant il représenterait une rupture angoissante avec l’ordre connu de nos sociétés fondées sur la croissance et avec l’imaginaire qui imprègne quasiment toutes les élites et une majorité de la population.

En somme, si la nature est un champ de bataille, l’écologie politique l’est aussi, impliquant des Verts en quête d’une stratégie dans un environnement institutionnel peu favorable, des acteurs politiques concurrents tentant de faire fond sur ce nouveau paradigme, et des acteurs de terrain mobilisés contre les conséquences d’une société capitaliste contestée dans ses ressorts les plus fondamentaux.

Fabien Escalona
Fabien Escalona (42 articles)
Enseignant à Sciences Po Grenoble
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