Les smileys, avec ou sans nez?

Smiley faces Photo Flickr CC par Bob Bob

Smiley faces Photo Flickr CC par Bob Bob

Que vous le vouliez ou non, écrire votre smiley :-) ou :) en dit long sur qui vous êtes.

En observant le flot de messages qui inonde quotidiennement votre boîte mail, vous vous êtes peut-être déjà demandé pourquoi tel ou telle collègue écrivait ses smileys ":)", sans nez. Où est donc passé le bon vieux ":-)" originel, celui de nos débuts? Il y a une réponse, et elle est scientifique.

Au commencement était le nez. Nous sommes le 19 septembre 1982, Scott Fahlman, jeune enseignant chercheur de l’université des sciences informatiques de Carnegie Mellon, à Pittsburgh. Dans le groupe de conversation de son département, lui et ses collègues essayent de trouver une façon de distinguer les messages sérieux et les messages plus légers. A 11h44 précisément, il poste ce message: 

message smiley fahlman.PNG

«Je propose le symbole suivant pour indiquer des blagues:
:-)
Lisez-le de travers. En fait, c'est sûrement plus économique de marquer les choses qui ne sont PAS des blagues, vu où nous en sommes. Pour cela, utilisez
:-(»

Je propose le symbole suivant pour indiquer des blagues:

:-)

Lisez-le de travers

Scott Fahlman

«Je fixais le clavier d’ordinateur, et je me suis rendu compte qu’un visage souriant serait un bon symbole, universel, au-delà des langues et des cultures», nous explique le chercheur, qui préfèrerait qu’on se rappelle de lui pour ses travaux plutôt que pour son statut d'«inventeur du smiley». Si Scott Fahlman n’est en fait pas le premier à utiliser la typographie pour tenter de créer une émoticône, comme le rappellait le magazine WIRED en 2008, ses deux petites inventions vont vite s’imposer.

Un nez encombrant

Mais depuis 1982 et ce mail innocent, le smiley a beaucoup évolué. Et de plus en plus de personnes lui ont coupé le nez, lui préférant une version plus simple, le ":)". Le site DataGenetics a étudié 96 millions de tweets contenant 2 200 smileys et émoticônes différents. Le résultat est sans appel : le ":)" arrive en tête avec 33,36 % des occurences (soit 32 millions), et le ":-)" seulement 5e avec seulement 4,2 millions d'utilisations, derrière le :D, le :( et le ;). Si l'on en croit un récent sondage d'Ebay Deals auprès de ses clients, le ":)" serait même devenu la norme puisqu'utilisé par 58,89 % des sondés, contre seulement 17,96 % pour le ":-)".

 Source : Ebay Deals

Le linguiste Tyler Schnoebelen a une explication à ce phénomène, et pour cause: il a écrit sa thèse de fin de doctorat à l’université de Stanford en partie sur le sujet. Selon lui, «il est courant de raccourcir les mots avec le temps». Comme par exemple le mot «bonjour», que certains abrègent «bjr», ou l’expression «mdr», contraction de «mort de rire». C’est la même chose pour le smiley sans nez. Scott Fahlman estime aussi qu’il s’agit de facilité. «C’est plus rapide et facile d’écrire deux caractères plutôt que trois, surtout quand on a un mauvais clavier de téléphone qui demande d’appuyer sur la touche Shift pour accéder aux caractères de ponctuation. Et bien sûr, deux c’est mieux que trois si vous êtes sur Twitter, avec le besoin d’écrire le moins de signes possible.»

Les vieux préfèrent les nez

:) est au :-) ce que «bjr» est à «bonjour»

 

Mais Tyler Schnoebelen va plus loin encore: selon lui, écrire son smiley avec ou sans nez en dit bien plus sur sa personnalité et son identité qu’on ne le croit. Dans son étude, qui fait l’analyse de plus de 3,7 millions de tweets, le linguiste a réussi à déterminer des caractéristiques communes à ces deux groupes, à commencer par les partisans du «:-)»:

«Les gens qui mettent des nez sont en général plus âgés, écrivent des mots longs et les épellent correctement et ont moins recours à des mots tabous.»

A l’inverse, le groupe des «sans-nez» est, la plupart du temps, plus jeune et moins exigeant sur ce qu’il écrit:

«Ceux qui ne mettent pas de nez utilisent en moyenne plus de smileys et des mots longs, mais parce qu’ils les rallongent (comme “saluuuuut” ou “hahahaaaa”) etc. Ils sont moins regardant sur l’orthographe et leurs sujets de conversations tournent souvent autour de célébrités comme Justin Bieber.»

:) et :( sont moches, ils ressemblent à une grenouille joyeuse ou triste

Scott Fahlman

Ce qui n’est pas sans agacer Scott Fahlman. «Pour plaisanter, je menace mes étudiants s’ils oublient de mettre un nez à leur smiley. Pour moi, :) et :( sont moches, ils ressemblent à une grenouille joyeuse ou triste». Bien sûr, cette étude masque d'autres usages, très différents selon les personnes. Ainsi, certains enlèveront le nez par flegmatisme, parce qu'il se transformera en émoticône de toute façon, d'autres l'adapteront aux situations et décideront de ne le mettre que s'ils s'adressent à des personnes plus âgées. 

«Comme dans un contact de visu, l’attention est tournée vers les yeux et la bouche, et le nez donne une nuance pas forcément indispensable à la communication», estime de son côté Vincenzo Susca, maître de conférences en sociologie de l’imaginaire à l’Université Paul-Valéry (Montpellier III), avant d'ajouter:

«L’absence d’un nez dans un smiley peut montrer une sensibilité plus naïve, plus juvénile, alors que son utilisation signale une une exigence culturelle.»

Mais écrire votre smiley sans nez peut aussi vous porter préjudice en matière de relation amoureuse, en tout cas si l'on en croit une étude du site de rencontre Zoosk. Le sondage effectué auprès de 4000 membres est catégorique: Utiliser le :-) augmente vos chances d’avoir un retour de 13 % alors qu’écrire des :) fait chuter le taux de réponse de 66%.

Extrait du sondage réalisé par le site de rencontre Zoosk. 

Il vaudrait donc mieux, qu'il s'agisse d'une tentative de séduction en ligne ou d'écrire un simple mail, laisser leur nez à ses smileys.

Avec les récentes évolutions technologiques, le duel :-) contre :) pourrait bientôt prendre fin. Des messageries en ligne comme Facebook ou le tchat de Google les transforment automatiquement en émoticônes, plus ou moins jolies, et toujours sans nez. Même le logiciel de traitement de texte Word s’y est mis avec son ☺. Le site de Mark Zuckerberg a aussi commencé à transformer les «(:», jusque-là smiley refuge de certains internautes rebelles, et à proposer des stickers, véritables dessins prêts à l’emploi et livrant une gamme plus large de sentiments. Si l’on ajoute l’utilisation massive des émojis directement intégrés dans vos claviers de téléphone, le smiley tel qu'il a été inventé en 1982 pourrait bientôt devenir une espèce en voie de disparition.

Les transformation des :-) et :) selon le service de messagerie, et aucun nez. (Via Emojipedia)

Une évolution logique pour Tyler Schnoebelen, pour qui les smileys, émoticônes et autres emojis resteront extrêmement utiles: 

«Ils permettent d’ajouter une "clef" aux messages. Ils adoucissent les phrases qui paraissent trop déclaratives, ou expriment le regret. La règle principale du langage est qu’il évolue. Donc ces symboles évolueront aussi avec le temps. Mais le désir de rendre le langage expressif (et didactique) restera. De nouvelles façons de faire apparaîtront, même si certains essaieront de les standardiser.»

De son côté, s’il n’aime pas toutes les mutations de son invention, Scott Fahlman garde le sourire: 

«C’est comme pour le Dr. Frankenstein, une fois que vous lâchez une créature dans le monde, vous ne pouvez pas savoir où elle va, ce qu’elle fait, ni en quoi elle se transforme.»

¯\_(ツ)_/¯

 
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