Culture

Polony, Salamé, Hondelatte...: le paradoxe des journalistes transfuges

Natalie Lhoste, mis à jour le 09.11.2014 à 12 h 48

Journalistes vedettes, éditorialistes, chroniqueurs, ils passent d'un média à l'autre régulièrement. Mais peut-on changer de chaîne en restant fidèle à soi-même?

Natacha Polony à Cannes le 23 mai 2014. REUTERS/Eric Gaillard

Natacha Polony à Cannes le 23 mai 2014. REUTERS/Eric Gaillard

«Même si l'exercice est totalement nouveau, je n'ai pas changé mon style, nous affirme Léa Salamé. Je suis moi-même chez Laurent Ruquier autant qu'à i>télé.» Voire! Déjà meneuse de débats sur la chaîne d'info, la journaliste franco-libanaise, seule capable de tempérer un Eric Zemmour dans Ca se dispute (i>télé), n'a t-elle pas dû endosser le rôle de «flingueuse» en chef en prenant le fauteuil de Natacha Polony dans On n'est pas couché? Passer du privé au public comme elle, ou d'une chaîne d'info à une généraliste comme d'autres, est-ce un bouleversement, ou un simple ajustement? Est-ce la chaîne qui change l'individu ou le contraire?

Rester soi-même

«Ca dépend du statut du journaliste et de la nature du media, souligne Isabelle Veyrat-Masson, directeur de recherches au CNRS. Le plus important, c'est la taille du public. Le ton est plus engagé quand le public est plus restreint ou inversement. Arriver sur une chaîne comme France 2, c'est élargir son audience. Et même une éditorialiste comme Léa Salamé va devoir s'adapter, changer de ton, nuancer son vocabulaire. C'est la loi d'airain du consensus.»

Le défi c’est de faire consensus tout en arrivant à présenter des personnalités fortes. Car les chaînes appellent des personnes dont elles apprécient le style, et c’est ce style-là qu’elles veulent préserver chez elles.

Pierre Bloch de Friberg, directeur des programmes de France 5 l’explique: «On va chercher les gens pour ce qu'ils sont. Il faut des personnalités qui incarnent nos émissions, qui soient légitimes et incontournables.» Et de citer avec fierté les dernières recrues de France 5, Anne-Sophie Lapix (C à vous), Caroline Roux (C politique) ou Maya Lauqué (La quotidienne)…

Capture d'écran de C à vous

«La télé fait partie de l'industrie du spectacle, rappelle la sociologue des media, Isabelle Veyrat-Masson. Comme dans le show-bizz, on y cherche des caractères, avec des qualités particulières. Les journalistes viennent avec leur talent personnel et l'aura de leur media.»

François-Xavier Ménage, grand reporter de BFMTV qui a décidé de quitter cet été la chaîne d'info pour rejoindre le magazine Capital de M6 le confirme: 

«On m'a juste demandé d'être moi-même, comme sur le terrain, et de ne pas réfléchir au poids du plateau».

M6 était en quête de «quelqu'un de frais et de dynamique» pour renouveler l'émission.

Le changement de BFM à M6 est pourtant grand –il s’agissait de passer de la tenue de baroudeur aux habits neufs de présentateur– a fortiori pour entrer sur un magazine économique de vingt ans d'âge (en diffusion prime time), très formaté, qui ne laisse guère de place à l'improvisation.

Le changement dans la continuité

Changement important aussi pour Anne-Sophie Lapix, passée de Canal+ à France5:

«On ne voulait pas d'une Alessandra Sublet bis», lance Pierre Bloch de Friberg. «Anne-Sophie Lapix avait une prestance, un statut différent, elle était capable d'évoluer dans un autre cadre.» Un an plus tard, quel est le constat? L'émission, bien rodée, a réussi sa rentrée, et l'ex-intervieweuse punchie de Marine Le Pen s'offre justement le loisir d'être elle-même… tout en ayant changé. Un genre de pompidolisme (le changement dans la continuité) tarabiscoté.

Car pour Pierre Bloch de Friberg, Lapix a su «s'adapter au ton de l'infotainement sans perdre sa qualité professionnelle et son back-ground.» Donc changer sans changer. Elle y a tellement bien réussi que France 2 lui a offert la barre de Mots croisés, abandonné par Yves Calvi!

A 51 ans, Christophe Hondelatte, ex-figure de Faites entrer l'accusé (France 2), doit faire face aux mêmes exigences depuis qu’il a replongé dans l'info pure et dure en intégrant la rédaction de BFMTV à la tête des JT et talk-show de soirée le week-end. Un grand changement puisqu’il n’avait «pas fait d'info depuis 1990 et France Info», nous confie t-il.

Hervé Béroud, son ex-boss à RTL, n'a pas manqué de lui rappeler l'objectif de la chaîne, revenir à l'essentiel, l'actualité. Hondelatte: 

«La chaîne a sa culture. Bien sûr, on doit se caler sur un système, revoir son ton, sa technique de travail. Mais, BFMTV, ce n'est pas un lieu de consensus mou, il y a de la place pour des personnalités comme Jean-Jacques Bourdin, Jean-Christophe Boursier…»

D'autres figures de l’audiovisuel ont opéré récemment des changements moins radicaux. Après trois saisons à On n’est pas couché (ONPC), la flamboyante Natacha Polony a laissé la place à sa consoeur Léa Salamé pour rejoindre le Grand Journal de Canal+ en petite forme.

Mission: «remuscler la formule politique du talk-show de la chaîne cryptée et lui donner un vrai ton». Transfert largement commenté dans les medias… 

«Il y a dix ans, les animateurs ou les journalistes se laissaient transformer, prenaient le caractère de la chaîne qui les employait, pointe François Jost, expert media et professeur à la Sorbonne nouvelle. TF1 par exemple, voulait remodeler Laurence Ferrari, venue de Canal+,  pour en faire une Claire Chazal bis».

Aujourd'hui, les chaînes les utilisent comme des marques, pour combler un besoin ou parce qu'ils sont compatibles avec elles. Des marques identifiées à des chaînes mais qui, paradoxalement, en changent régulièrement. Un paradoxe qui dit peut-être aussi le risque d’uniformisation des chaînes, si les journalistes peuvent ainsi passer de l’une à l’autre.

Natalie Lhoste
Natalie Lhoste (4 articles)
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