Sports

L’économie pas toujours simple des tournois de tennis français

Yannick Cochennec, mis à jour le 30.10.2014 à 12 h 41

Derrière le mastodonte Roland-Garros, mettre sur pied un tournoi dont le budget va d'une centaine de milliers à une dizaine de millions d’euros n’est pas une sinécure.

Novak Djokovic lors de la finale de l'édition 2013 du tournoi de Bercy. REUTERS/Gonzalo Fuentes.

Novak Djokovic lors de la finale de l'édition 2013 du tournoi de Bercy. REUTERS/Gonzalo Fuentes.

Le tournoi de tennis de Bercy, appelé BNP Paribas Masters, réunit cette semaine la plupart des meilleurs mondiaux, sauf Rafael Nadal, malade. En travaux, le Palais omnisports a rouvert temporairement pour accueillir, entre autres, Novak Djokovic, Roger Federer et les meilleurs Français, déjà tournés vers l’objectif de la prochaine finale de Coupe Davis entre la France et la Suisse à Lille, du 21 au 23 novembre.

A l’ombre des Internationaux de France à Roland-Garros, le rendez-vous de Bercy, créé en 1986, permet à la Fédération française de tennis (FFT), également organisatrice de l’événement, d’offrir au public parisien et à quelques-uns de ses habituels sponsors l’occasion de retrouvailles automnales l’espace d’une semaine. Mais d’une rive à l’autre de la Seine, de l’Ouest à l’Est parisien, le décor, notamment économique, est loin d’être le même. En effet, alors que la quinzaine de Roland-Garros a dégagé cette année une marge nette située autour de 80 millions d’euros, le BNP Paribas Masters sera lui à peine bénéficiaire. Voilà quelques années, il traînait même un petit déficit régulier et avait été carrément menacé de disparition par les autorités de l’ATP Tour, le circuit professionnel masculin.

Dans le contexte économique français actuel, mettre sur pied un tournoi dont le budget est d’une dizaine de millions d’euros n’est évidemment pas une sinécure, même si le BNP Paribas Masters, au-delà de son parraineur principal, qui a fait du tennis un axe de communication majeur à travers le monde, jouit du privilège de faire partie de la catégorie des «Masters 1000», les neuf épreuves les plus importantes de la saison régulière en dehors des quatre tournois du Grand Chelem. Cet avantage lui garantit la présence (en principe) «automatique» de l’élite, aguichée par la dotation et le nombre de points ATP qui vont avec, à quelques jours du Masters de Londres.

«Dépendants de l'état de l'économie»

Mais malgré ces atouts, l’équilibre financier reste donc toujours périlleux, à l’image d’autres tournois à travers le monde qui peinent à trouver une stabilité économique. Celui de Valence, en Espagne, qui avait lieu la semaine dernière, pourrait par exemple ne pas connaître de nouvelle édition en 2015. «A Bercy, nous sommes dépendants de l’état de l’économie qui, aujourd’hui, c’est vrai, n’est pas florissante, reconnaît Gilbert Ysern, le directeur général de la FFT. À Roland-Garros, je ne dirais pas que le prestige de l’événement balaye tout, mais presque. Quand les billets de Roland-Garros sont mis en vente, je n’ai pas besoin de savoir s’ils s’écoulent vite car c’est naturellement le cas. Pour Bercy, je suis beaucoup plus soucieux de l’état des réservations car nous avons nécessité à vraiment commercialiser 120.000 billets de manière à rester dans le vert.»

En France, les autres tournois professionnels n’ont pas la chance, comme la FFT, de se retrouver au sommet de la pyramide par la grâce de Roland-Garros et de Bercy. A Montpellier, Marseille, Nice et Metz, les quatre autres villes françaises accueillant un tournoi ATP, sans oublier Strasbourg, désormais unique ville à recevoir une épreuve du circuit WTA (femmes) en dehors de Roland-Garros depuis la mort de l’Open Gaz de France-Suez à Coubertin, le quotidien et l’avenir sont plus complexes. Il y a quelques mois, le tournoi de Metz a failli ainsi disparaître du calendrier et n’a dû son salut qu’au soutien économique réaffirmé des autorités politiques locales.

Jean-François Caujolle, à la tête des tournois de Marseille et de Nice (il a dirigé aussi le BNP Paribas Masters de Bercy il y a quelques années), fait face lui à deux situations contrastées. A Marseille, son budget est de 4,5 millions d’euros, le quart de la somme étant apportée par les collectivités locales, à commencer par le Conseil général, qui a donné son nom (Open 13) à ce rendez-vous provençal né en 1993. A Nice, tournoi inauguré en 2010, il peut compter actuellement sur un tour de table de 2,5 millions d’euros, mais avec une intervention financière à hauteur de 40% de la ville et de la métropole.

«L’un, Marseille, est clairement installé dans le paysage local, ce qui m’a permis de diminuer au fil du temps l’apport des pouvoirs publics au profit de sponsors plus classiques, explique-t-il. L’autre, Nice, est dans une phase plus balbutiante, sachant qu’en France, il est difficile d’imaginer lancer un tournoi sans pouvoir compter d’abord sur l’appui financier décisif d’une mairie, d’un conseil général ou régional. Dans notre pays, les marques sont plus frileuses pour prendre des risques d’emblée. Ce qui est culturellement possible aux Etats-Unis ou en Angleterre ne l’est pas ici. On le voit bien dans un autre domaine: comment est-il possible de faire vivre six ou sept clubs professionnels de football à Londres quand un seul peut exister à Paris?»

Les champions ne jouent pas toujours le jeu

Le paysage peut être d’autant plus agité pour les directeurs de tournois que les champions ne jouent pas toujours le jeu. Si lors des sommets du Grand Chelem, ils sont prêts à prendre parfois tous les risques pour être présents, en bravant notamment quelques petits bobos, ailleurs, ils songent d’abord à leurs intérêts. «A Bercy, tout Masters 1000 que nous sommes, nous n’avons jamais la certitude de bénéficier de la présence de tous les meilleurs mondiaux, certains pouvant se retirer comme ils veulent pour notamment se ménager», relève Gilbert Ysern.

Dans les catégories inférieures de tournoi, où les organisateurs distribuent des primes d’engagement à certaines stars –ce qui est interdit en Grand Chelem et en Masters 1000– pour les attirer chez eux (entre 500.000 et 1 million de dollars, voire plus pour, des noms comme Federer, Nadal ou Djokovic), les forfaits deviennent alors une plaie cruelle. Cette année, lors du tournoi de Marseille, Tomas Berdych, Milos Raonic et Gaël Monfils, dont Jean-François Caujolle s’était assuré financièrement la présence, ont fait faux bond à la dernière minute pour des motifs divers et ont ainsi gravement démonétisé l’affiche (les garanties ne sont évidemment pas versées en cas d’absence).

«Le système le permet, c’est ainsi, commente-t-il. Moi, de manière générale, je suis pour un système plus libéral. Il faudrait que les points ATP correspondent au niveau de la dotation des tournois, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. On a segmenté les tournois dans des catégories Masters 250, Masters 500 et Masters 1000, si bien que le vainqueur du tournoi de Casablanca, un 250 qui dispose d’un tableau relativement faible, marque autant de points que les vainqueurs de Marseille ou de Doha, 250 beaucoup plus relevés et concurrentiels. Ce n’est pas normal.»

A l’heure de la mondialisation et tandis que les joueurs demandent des augmentations sensibles de dotations, le tennis rebat ses cartes et a perdu quelques plumes aux Etats-Unis et l’Europe, ses bastions traditionnels, au profit du «nouveau monde». À commencer par l’Asie, qui n’est peut-être pas, toutefois, l’eldorado annoncé, parce que ce sport n’est tout simplement pas encore ancré dans la culture locale.

Entre le court terme et le long, difficile de s’ajuster dans un univers mouvant. «Le circuit féminin a misé sur l’Asie de manière presque exagérée au détriment des terres historiques du tennis, constate Jean-François Caujolle. Et je ne suis pas sûr que le pari sera gagnant. L’ATP a été plus respectueux de la tradition.» «Parce que le circuit ATP se porte mieux que le circuit WTA, qui a perdu son sponsor principal, remarque Gilbert Ysern. Mais il faut rester très vigilant dans le climat économique actuel car les choses évoluent très vite.»

Jeune entrepreneur enthousiaste, Thibaud Serre, directeur des tournois challengers (antichambre du circuit principal) de Rennes et de La Réunion, croit néanmoins, à l’image des «anciens» Ysern et Caujolle, à la pérennité du tennis en France au-delà des doutes du moment. «C’est vrai que ce n’est pas toujours évident de réunir un budget de 600.000 euros comme c’est le cas à Rennes, confie-t-il. Mais le tournoi s’améliore d’année en année, avec des partenaires et du public qui reviennent. J’y mets toute mon énergie en essayant d’innover à chaque fois. Le petit bénéfice que je peux en tirer me permet de me dégager un salaire à l’année, c’est déjà cela. L’an dernier, j’ai lancé ce tournoi à la Réunion, qui a été noyé sous la pluie et n’a pu se terminer à cause des intempéries. Ce n’est pas pour cela que j’ai renoncé en 2014.»

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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