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La fiction Ebola: comment notre esprit voit un scénario dans un désastre

Willa Paskin, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 23.11.2014 à 9 h 29

Si nous transformons des catastrophes en récits, c'est parce qu'ils nous permettent de rendre compréhensibles des événements déplaisants.

Une manifestation à Brisbane, le 15 novembre 2014. REUTERS/Jason Reed.

Une manifestation à Brisbane, le 15 novembre 2014. REUTERS/Jason Reed.

Ouverture en fondu sur le visage d'un bébé. C'est le soir, l'enfant sourit. Sa mère, sa sœur et sa grand-mère s'activent autour de lui. L'ambiance est joyeuse, on discute dans une langue étrangère. [Pas besoin de perturber votre public avec des sous-titres]. Une bête, peut-être une chauve-souris, s'envole d'un arbre et fait tomber un fruit au sol. [L'animal est susceptible de changer en fonction de l'évolution des données scientifiques]. L'enfant tend son petit bras potelé et ramasse le fruit. Il le porte à sa bouche, le léchouille, en grignote un morceau. La mère s'approche et prend son bébé dans les bras. Le bébé lâche le fruit. Quelques secondes plus tard, il se met à tousser.

 

Sommes-nous en train de vivre les premiers instants d'un film catastrophe? Ou est-ce présomptueux de le penser?

«On se croirait dans un film, c'est évident», disait le journaliste américain Brian Williams lors d'un reportage sur Ebola diffusé sur NBC pendant les actualités du soir. «On a davantage l'impression d'être dans un film que dans la réalité», commentait sa consoeur Abby Huntsman dans l'émission The Cycle, sur MSNBC.

De fait, quasiment depuis l'arrivée d'Ebola dans les gros titres de la presse occidentale, à la fin de l'été, le parallèle n'a cessé d'être établi avec deux productions cinématographiques: Alerte, le thriller de 1995, où un virus comparable à un Ebola à propagation aérienne finit par être maîtrisé par Dustin Hoffman, et Contagion, réalisé en 2011 par Steven Soderbergh –de nouveau sur la liste Amazon des meilleures ventes– où une pandémie mortelle, résultat d'une mutation entre une souche virale véhiculée par les porcs et une autre par les chauve-souris, part d'Asie pour tuer 26 millions de personnes, avant la mise au point d'un vaccin. Si vous êtes un vrai pessimiste, vous pourrez y ajouter une bonne dizaine de films, séries et autres romans où des virus plus ou moins réalistes tiennent en échec les scientifiques et inaugurent ainsi l’apocalypse. C'est le cas de The Walking DeadLe PassageThe StrainStation ElevenLe fléau et 28 jours plus tard, entre nombreux autres. (Sans oublier que Virus, le best-seller de Richard Preston sur Ebola publié en 1994, deviendra bientôt une mini-série de la Fox, avec une intrigue légèrement modifiée pour s'adapter aux «circonstances actuelles»).

Rien de plus banal, et de moins répréhensible, que de constater combien des événements réels et effroyables peuvent ressembler à des films. Et même pas forcément des bons. Le 11 septembre 2001, le monde avait des airs de blockbuster de Michael Bay. Cette fois-ci, on se croirait dans un navet où Dustin Hoffman couine «Ça va vous coûter votre cul si vous ne raccrochez pas ce putain de téléphone!» En tant qu'observation, «On se croirait dans un film» a l'évidence tranchante d'un aphorisme. Comme une révélation surréaliste, l'impression de vivre un événement considérable, significatif, tweetable –même si cela n'a pas davantage de substance qu'un motif familier qui nous sauterait aux yeux, comme lorsque le bleu du ciel nous fait penser aux cheveux de Marge Simpson.

La famille et les amis de l'enfant bercent et lavent son cadavre. On pleure, on crie, on gémit. [Le corps devrait être ravagé par la maladie, mais comme il s'agit d'un bébé, restez dans les limites du bon goût]. Sa mère, éperdue de douleur, porte une tenue traditionnelle africaine colorée. Elle s'éponge le front, elle est en nage. Bientôt, son nez commence à saigner. La caméra s'éloigne. Au milieu des cris et des pleurs, on distingue le bruit de plusieurs personnes prises d'une toux sèche.

Si nous transformons des catastrophes en récits, c'est parce qu'ils nous permettent de rendre compréhensibles des événements déplaisants, parce qu'ils créent un cadre de référence pour une réalité qui, sans cela, serait dénuée de sens et de structure. Et même si les autorités sanitaires nous assurent qu'Ebola n'a rien à voir avec les maladies de Contagion ou d’Alerte, nous ne pouvons pas vraiment nous empêcher de voir, dans sa trajectoire, un schéma narratif semblable à ceux qu'enseigne Robert McKee dans ses séminaires.

Comme dans Alerte, la maladie est virulente, détruit les organes et les tissus, et est née en Afrique. Comme dans Contagion, les tentatives de contenir l'épidémie dans un seul pays ou une seule région se sont révélées vaines et la peur se propage plus rapidement que le virus. (Dans le film, un médecin dit d'ailleurs «Pour tomber malade, vous devez d'abord entrer en contact avec une personne malade ou quelque chose qu'elle aura touché. Pour tomber dans la peur, il vous suffit d'entrer en contact avec une rumeur, la télévision ou Internet»).

En outre, plusieurs éléments sont si incroyables qu'ils semblent tirés tout droit d'un scénario: le médicament expérimental qui ne peut être fabriqué en masse assez vite; le malade qui va à l'hôpital et qu'on renvoie chez lui; les promesses folles disant que les hôpitaux américains sont parfaitement équipés pour faire face à la maladie, et la contagion de deux infirmières qui laisse entendre le contraire. Avant de savoir qu'elle était infectée, une des infirmières s'est même rendue dans une boutique de mariage dont le nom peut, littéralement, se traduire par «attractions à venir».

En vivant dans un tel «film», nous voilà à la fois blasés et paniqués. Blasés, parce que nous savons tous comment les choses vont se terminer: on a beau nous promettre une maladie contrôlable, la société civile s'effondrera en attendant que, peut-être, le Zmapp, dont on a eu un aperçu au début, remette les choses en ordre. Puisque vous êtes le héros de votre propre film, vous êtes probablement sain et sauf, mais vos collègues de bureau peuvent-ils en dire autant?

Et si nous sommes paniqués, c'est parce que, là encore, nous savons comment les choses se terminent: avec l'effondrement total de la société civile qui vous fera, dans le meilleur des cas, vous terrer avec vos enfants et un fusil, à rationner votre eau potable et vos haricots en boîte. Et, d'ailleurs, êtes-vous vraiment sûr d'être le héros de ce film? Et si vous étiez un personnage certes important, mais qu'on tue quand même pour prouver que personne n'est à l'abri?

Plans d'ensemble sur une ville misérable d'Afrique de l'Ouest, où des soldats montent la garde devant des barricades, des pauvres gens s'entassent en quarantaine et des cadavres jonchent les rues. On voit un homme [non-américain] embarquer à bord d'un avion. Une goutte de sueur perle sur sa tempe.

Il y a, bien sûr, un privilège à pouvoir penser, à pouvoir angoisser de la sorte. C'est ce que vous pouvez faire quand rien n'est vraiment urgent, vraiment terrifiant, quand vous avez encore le temps de cauchemarder en plein jour. C'est que que vous faites quand CNN a tellement de mal à remplir son temps d'antenne qu'elle se demande si le virus Ebola ne pourrait pas, quelque part, sans être vraiment grave en lui-même, être qualifié d'«État islamique des agents biologiques». Ce sont des inquiétudes qui, à un niveau émotionnel, sont l'équivalent des montagnes russes et des films catastrophe: vous avez un aperçu de la mort, mais en toute sécurité et d'une façon pas tout à fait désagréable. C'est le même genre de peur et de panique qui, avec la même petite satisfaction aussi inexplicable que légèrement malsaine, vous fait débourser 10 euros pour mettre la main devant votre visage et regarder entre vos doigts Gwyneth Paltrow convulser sur le sol de sa cuisine. C'est toute la différence entre regarder se dérouler des événements et être au beau milieu d'événements qui se déroulent.

Pour les Américains, quand Thomas Eric Duncan est mort d'Ebola à Dallas –et après, malgré toutes les précautions soit-disant prises, la contamination de deux infirmières– c'était comme si le film sortait enfin des scènes d'exposition pour démarrer son deuxième acte. Mais on parle d'une épidémie qui sévit depuis une bonne partie de l'année et qui a tué des milliers de personnes: si l'Acte II semble commencer, ce n'est que du point de vue des spectateurs américains. 

Une femme entre dans une boutique de mariage. Elle sourit, mais elle a l'air un peu pâlotte, un peu mal en point. Elle accepte une coupe de champagne d'une employée, qui commence à lui montrer des robes. La femme en regarde quelques unes puis, subitement, se fige. Elle lâche sa coupe de champagne qui, au ralenti, va se briser sur le sol.

On parle d'un virus apparu depuis des années et faisant rage en Afrique de l'Ouest –pas parce qu'il est de facto incontrôlable, mais parce que la région subit la misère, la déroute étatique et ne possède pas les infrastructures médicales adéquates. Ce n'est pas vraiment le début d'un film catastrophe. Mais, à des milliers de kilomètres de là, nos esprits se contorsionnent pour faire rentrer toutes ces histoires dans un récit familier. Et nous voilà à envisager des rationnements d'eau, des fermetures de frontières. Des initiatives qui, si on les voit dans les films, ne feraient que créer d'inutiles mouvements de panique dans la vraie vie.

Si le 11-Septembre peut nous être d'un quelconque enseignement, nous devrions savoir que connaître l'histoire du film par cœur ne nous aide pas pour autant à prédire l'avenir. Nous devrions aussi savoir que, si notre soif narrative a un quelconque effet, c'est de nous inciter à prendre des décisions hâtives et réactives, de celles qui ne sont géniales que dans les films.

Intervenant dans l'émission On the Media, Priscilla Wald, professeur à l'Université Duke et auteur de Contagious: Cultures, Carriers, and the Outbreak Narrative, expliquait que nous en sommes au stade du «récit épidémique» où nous cherchons un héros. Le moment du film où des scientifiques courageux et téméraires trouvent des solutions exigeant –ou pas– de s'exposer eux-mêmes à la maladie ou de s'auto-administrer un nouveau vaccin pour voir s'il fonctionne. Mais Ebola pourrait très bien se passer de tels rebondissements dramatiques. Le Nigéria et le Sénégal ont tous les deux endigué la maladie, grâce à des méthodes que nous connaissons déjà. «Si les patients sont rapidement diagnostiqués et reçoivent des soins constants», écrivait dans la London Review of Books Paul Farmer, spécialiste des maladies infectieuses, «la grande majorité des malades survivra, jusqu'à 90%». Ebola résiste à la fiction. Et nous devons y résister aussi.

L'écran passe au noir et fait apparaître une carte du monde. Une ligne rouge part de l'Afrique de l'Ouest et rejoint le Texas, puis une autre lie le Texas à l'Ohio. Et les lignes disparaissent. Pendant ce temps, la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone restent toujours rouges.

Willa Paskin
Willa Paskin (10 articles)
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