Boire & manger

D’où vient le goût fumé du whisky tourbé?

Christine Lambert, mis à jour le 03.11.2014 à 10 h 49

C’est l’alliance du feu, de la terre et du grain qui donne aux malts tourbés leurs arômes si caractéristiques. On vous explique? Direction Port Ellen, là où vont boire les whiskies d’Islay.

La distillerie de Port Ellen.

La distillerie de Port Ellen.

Le whisky tourbé est l’un des péchés mignons des amateurs de malt français, et pourtant l’origine de son goût et de son parfum très identifiables reste aux yeux de beaucoup mystérieuse. Non, on ne fait pas macérer de la tourbe dans le whisky, comme le croyait jusqu’à il y a peu mon propre père, buveur de malt depuis des décennies (papa, il faut qu’on cause). Non, ce n’est pas l’eau des ruisseaux creusant les tourbières qui donne ce goût fumé. Non, grands dieux, on ne balance pas de la tourbe dans l’alambic!

C’est en brûlant que la tourbe libère des phénols, ces composés chimiques aromatiques qui donnent l’odeur et le goût de fumée iodée et médicinale caractéristique des whiskies tourbés.

Au commencement était la tourbe, donc. Cette matière fossile essentiellement végétale qui se forme sur les étendues saturées en eau et pauvres en oxygène (les tourbières) est récoltée et découpée en grosses briques qu’on abandonne quelques semaines à l’air libre pour en réduire le taux d’humidité sans la sécher (elle flamberait alors trop vite).

Dans la patrie des malts tourbés

Ensuite? Direction l’île d’Islay, dans les Hébrides intérieures, à l’ouest de l’Ecosse. Islay, moorland and bogland, terre de landes et de tourbières, patrie des malts tourbés. Plus précisément, dirigeons-nous à Port Ellen. Du calme, nous n’avons pas le temps de nous arrêter sur la défunte distillerie acculée dos à la mer, ce mythe en bouteilles dont le jus et les prix stratosphériques excitent la curiosité.

Tout contre la distillerie fermée en 1983 se dresse la malterie construite dix ans plus tôt par SMD, l’ancêtre de Diageo, numéro un mondial des spiritueux (et du whisky), pour alimenter en orge maltée ses ouailles, Lagavulin, Caol Ila et feue Port Ellen. Port Ellen Maltings fournit aujourd’hui une partie des besoins de 6 des 8 distilleries d’Islay, soit 26.000 tonnes de malt par an.

Au sommet de cet immense bâtiment sans charme trônent 8 cuves de trempage, les «steeps», 8 monstres d’acier transperçant 3 étages au sol grillagé (si vous avez le vertige, fixez un point à l’horizon avant de reprendre votre lecture. Mieux: servez-vous un whisky tourbé– un islay, malheureux!).

Chaque cuve accueille 25 tonnes d’orge et 30.000 litres d’eau tiède qui arrosent progressivement les céréales en un muesli géant peu ragoûtant. «Il s’agit de réveiller l’orge, de la berner en lui faisant croire que le printemps arrive, avec le redoux et les averses des beaux jours, pour qu’elle se mette ensuite à germer, explique Ramsey Borthwick, le directeur des lieux. Puis on stoppe le processus à l’eau froide au bout de deux jours environ, histoire de ne pas se retrouver avec un champ d’orge dans la malterie!»

Des sèche-linge géants

La germination se poursuit alors pendant quatre jours dans des tambours géants logeant chacun 50 tonnes d’orge. Imaginez les sèche-linges du Lavomatic s’ils étaient taillés pour gentiment secouer les fringues de tout le village… L’air humide qui circule et le lent mouvement rotatif des tambours permettent de démêler les écheveaux de germes qui s’entortillent et de mieux contrôler la température du processus.

Entre nous, pourquoi se donner tant de mal? Pour récupérer l’amidon logé dans les cellules de l’orge et protégé par une barrière de protéine que le broyage du grain ne permet pas d’extraire. C’est seulement en germant que l’embryon d’orge (le germe) accède à sa nourriture: l’amidon, qu’il transforme en un sucre fermentescible. Et c’est ce sucre qui plus tard, à la distillerie, sera converti en alcool après fermentation.

La tourbe? Nous y arrivons. Quand l’orge a atteint son point de germination optimum, celui où il libère son amidon mais n’a pas commencé à le bouloter complètement pour pousser en un bel épi, on sèche ce «green malt» dans un immense séchoir, le «kiln», pour arrêter sa croissance.

Le kiln est une vaste pièce en hauteur au sol percé en tamis pour laisser pénétrer la fumée et la chaleur provenant du foyer situé 2 étages plus bas. Chacun des 3 séchoirs de Port Ellen Maltings est alimenté indirectement au fuel et directement à la tourbe, les deux se relayant. Dans la tourbe, vous l’avez compris, ce sont les phénols qui nous intéressent, et donc la fumée –le feu, la tourbe elle-même et ses cendres sont sans odeur.

Talent requis

En vertu de la loi de la complication maximum, ces phénols seront absorbés par le grain d’orge quand ce dernier est humide: tout le talent des maltsters consiste donc à entretenir un feu à basse température afin de sécher trèèèèèès lentement l’orge tout en produisant suffisamment de fumée (le «reek») pour dégager un maximum de ces phénols aromatiques, dont le taux sera mesuré en ppm (part par million).


Plus le chiffre des ppm est élevé, plus vous aurez des chances de cracher autant de fumée qu’un pot d’échappement mal réglé en sirotant votre whisky. La plupart des malts d’Islay utilisent une orge affichant entre 30 et 45 ppm – Supernova d’Ardbeg enfonce 100 ppm, et l’Octomore 6.3 de Bruichladdich, 258 ppm, avec une orge qui n’est cependant pas maltée localement. Afin de ne mécontenter personne, il existe plusieurs méthodes pour calculer le taux de ppm… et chacune parvient à un chiffre très personnel.

Retour au kiln. Un mélange de tourbe brune (coupée dans la couche superficielle, plus fibreuse), d’un peu de tourbe noire (récoltée plus profondément et surtout utilisée pour le chauffage et la fertilisation des jardins) couvertes de «caff», poussière et débris de tourbe, pour démarrer la flambée, et c’est parti pour trente heures.

«Attention, met en garde Ramsey Borthwick. Produire du malt tourbé n’est pas une science exacte. Ce n’est pas parce qu’une distillerie commande du malt à tant de ppm que c’est ce qui sortira du kiln! La composition de la tourbe, son niveau d’humidité, la quantité de fumée produite par le feu, etc, sont des variables fluctuantes. On peut ensuite rectifier en assemblant avec du grain séché sans tourbe.»

Alors, la prochaine fois que vous vous verserez un verre de Lagavulin, faites-moi plaisir: écoutez la tourbe pousser (1 mm par an, un chuchotement), visualisez le sacre du printemps dans l’orge qui germe, balayez la fumée. Et faites durer le moment.

Christine Lambert
Christine Lambert (175 articles)
Journaliste
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