Culture

«Fidaï», une histoire de famille

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 16 h 54

Le film de Damien Ounouri invoque des évènements d'il y a cinquante ans pour nous montrer en quoi ils nous concernent encore aujourd'hui.

© Les Films de l'Atalante

© Les Films de l'Atalante

C’est, d’abord et peut-être aussi au bout du bout, une histoire de famille. D’abord la famille du réalisateur, Damien Ounouri, jeune cinéaste français né d’un père algérien et d’une mère française, bien sûr.

C’est, assurément, une histoire d’aujourd’hui. Si Fidaï invoque des événements d’il y a plus de 50 ans, c’est en tant que ces actes, ces faits, ce qui les a engendrés, ce qu’ils ont produits, concerne aujourd’hui.

Ounouri entrebâille la porte d’une intimité, d’un quotidien, dans la famille de son père. Parmi ses membres, il y a un homme âgé et affable, le grand oncle du réalisateur, qu’on appelle El Hadi. Lorsqu’il se mêle, discrètement, à la parentèle, il semble surtout s’occuper des plus petits.

Ce que furent les années du FNL

Ce monsieur paisible a été, dans sa jeunesse, un combattant du FNL, un fidaï. Comme des centaines d’autres anonymes, il a fait partie des Groupes armés, la structure d’action militaire sur le territoire français du parti indépendantiste pendant la guerre d’Algérie.

Petit à petit, en échangeant avec son petit neveu, il va laisser revenir à la surface une partie au moins de ce que furent ces années-là.

Jusqu’à la séquence la plus impressionnante du film, celle où il retourne à Clermont-Ferrand, son terrain d’action à l’époque, pour rejouer in situ l’exécution d’un «traître» désigné par le FLN, un membre du parti rival, le Mouvement National Algérien de Messali Hadj.

Re-enactment

La séquence, rejouée avec autant de précision que possible par le vieux monsieur refaisant ses gestes de jeune homme au cours d’une scène qui croise (inévitablement?) les codes d’une scène d’action d’un film de fiction aussi bien que les balbutiements d’une reconstitution qui est aussi une improvisation, mobilise de manière singulière les puissances de trouble de ce qu’on appelle re-enactment. Procédure devenue fréquente chez les performers et aux théâtre, le re-enactment possède des ressources particulières au cinéma documentaire, dès lors qu’il est mis en œuvre par ceux-là même qui furent les acteurs de la situation historique.

On se souvient de l’abime ouvert par la demande de Claude Lanzmann au chauffeur de la locomotive de Treblinka de remonter aux commandes de sa machine, jusqu’à la répétition spontanée du geste de trancher la gorge que le cheminot aurait adressé alors aux déportés. On se souvient du vertige atroce que suscitait le moment où les ex-bourreaux khmers rouges rejouaient, comme hallucinés, véritablement hantés, la manière dont ils maltraitaient les prisonniers du camps S21 qui donnait son nom au film de Rithy Panh.

Rien de tel ici, la répétition des gestes convoque un tout autre registre. Elle est plus liée au spectacle, à un jeu, dans la répétition d’actes affectés non d’une absolue condamnation, mais d’un doute et d’un trouble, qu’aggrave les imperfections de la gestuelle, la manière dont, aujourd’hui comme naguère –mais ce n’est évidemment pas comparable–  l’action est à tout moment susceptible de s’enrayer.

Mémoires bloquées

Bande-annonce

Comme sont, différemment, enrayées les mémoires. Ounouri dit que personne dans la famille ne sait ce qu’a fait l’oncle El Hadi alors. Pas de raison d’en douter, encore faut-il se demander ce que signifie «savoir». Se demander où est passé cette mémoire, pour des faits qui n’était en rien tenus pour honteux, bien au contraire. Il s’agit là de la mémoire, et des mémoires algériennes, mais en filigrane le film pose aussi la question symétrique de la, ou des mémoires françaises.

Documentaire produit, de manière surprenante mais finalement logique, par le grand cinéaste chinois Jia Zhang-ke, qui a lui-même tant interrogé les enjeux de mémoire dans son pays, notamment I Wish I Knew,  Fidaï n’est pas une leçon d’histoire sur des événements d’il y a plus d’un demi-siècle. Il est une interrogation sur les traces d’événements traumatiques tels qu’ils s’inscrivent dans les souvenirs, dans les corps, dans la perception qu’en ont la famille et l’entourage, dans l’emploi de certains mots et l’absence de certains autres.

Hommage à un combattant de l’ombre qui avait occulté une part de son passé, le film d’Onouri est surtout une manière ouverte d’interroger la manière humaine de vivre avec sa propre histoire. Une question qui, pour se qui concerne la guerre d’Algérie et la décolonisation, est loin d’être réglée, en Algérie comme en France. Ce blocage qui engendre des conséquences dramatiques des deux côtés de la Méditerranée, a bien quelque chose d’une histoire de famille: une blessure à la fois intime et refoulée, identitaire et malsaine, un trauma non pas caché (nul ne l’ignore) mais forclos.

Fidaï 

De Damien Onouri, avec Mohamed El Hadi Benadouda

Sortie le 29 octobre 2014 | Durée: 1h22

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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