Culture

Charles Burns, des monstres dans la tête

Vincent Brunner, mis à jour le 04.11.2014 à 11 h 06

Et si William Burroughs avait scénarisé un Tintin à l’âge du punk? Avec «Calavera», le dessinateur américain Charles Burns boucle une étonnante trilogie pour laquelle il s’est inspiré de ses fantasmes d’enfant et de son passé d’étudiant d’art.

Autoportrait, par Charles Burns

Autoportrait, par Charles Burns

Les personnes tirées au sort ayant gagné le droit à une dédicace, il gratifie leur album de têtes bizarres vaguement phalliques. Parfois, il ajoute même à son personnage une paire de lunettes ce qui donne l’impression d’un autoportrait craché sur la page. En ce week-end d’octobre à Nérac (Lot-et-Garonne), Charles Burns est un peu la star de la petite ville. Chaque année depuis 2008, une manifestation chaleureuse et à taille humaine rend hommage à l’enfant du pays –il y a été lycéen– Yves Chaland. Ce génie de la ligne claire a bouleversé par son ironie le style de la BD franco-belge à (grand-)papa et, près d’un quart de siècle après sa mort en 1990 dans un tragique accident de voiture, il reste un artiste de référence. D’où la présence, pour cette 7e édition, de Charles Burns. 

OK, il a profité de sa venue en France pour promouvoir son nouvel album –Calavera– mais il est content d’être là. D’ailleurs, il admire le travail de Chaland –«son style, son sens incroyable de l’atmosphère» et l’a même brièvement rencontré à Paris lors d’une visite des locaux du magazine Métal Hurlant. Les livres de l’Américain ont cependant peu à voir avec l’auteur du Jeune Albert ou de La comète de Carthage. En vérité, l’univers noir de Burns a peu d’équivalent dans la bande dessinée. Peuplé d’êtres cauchemardesques et d’humains monstrueux, il est animé par un dérèglement constant, une logique étrange à la Lynch – «une comparaison qui me va».

Planches extraites de Calavera, p22 et 47

Des créatures dans la tête

Quand le premier jour des rencontres Nérac, un festivalier l’aborde jovialement en soulignant que le beau temps colle mal avec l’ambiance de Black Hole ou une autre de ses œuvres, Burns élude en rétorquant qu’il n’a rien contre un soleil radieux. D'accord, il vit dans la grisaille de Philadelphie* mais il n'a pas besoin de paysages crépusculaires et inquiétants pour imaginer ses histoires. Bah oui, toutes les créatures dérangeantes qu’il anime sur papier, elles cohabitent dans sa tête depuis longtemps, plus ou moins cachées entre son inconscient et son imaginaire. 

L’exposition-rétrospective que la Galerie des Tanneries lui consacre à Nérac –une exclusivité– s’ouvre d’ailleurs sur un autoportrait saisissant. Burns s’y représente avec le corps d’un démon, une petite tête horrible sur un trop long cou. C’est avec ravissement et une pointe de sadisme qu’on observe l’arrivée à la galerie de visiteurs absolument pas préparés aux personnages difformes de Burns. Telle cette dame choquée par les dessins répugnants, s’exclamant en boucle: «oh mon dieu, oh mon dieu».

On ne va pas jouer aux psychologues de comptoirs (les vrais officient près de canapés): aucun drame n’est à l’origine de cette inspiration noir charbon. Si sa famille est en partie responsable de sa carrière, c’est parce que chez les Burns, au début des 60’s (lui est né en 1955), on aimait beaucoup plus la compagnie des livres que celle de la télévision. Chaque semaine, Charles avait droit à 5 programmes à la télé qu’il choisissait soigneusement. Figurait dans sa sélection Clutch Cargo, cartoon à l’animation très cheap où des bouches d’acteurs sont collées sur des personnages dessinés –d’où un effet étrange qui l’a beaucoup marqué.

Plus tard, à partir de 1960, il s’est goinfré des films de monstres et autres programmes horrifiques de plus en plus diffusés sur les petites chaines. «Je regardais tout avidement. Mais certains films étaient terriblement cheap, ça se voyait que le monstre de The Giant Gila Monster était juste un petit lézard».

 

Anyway, le mal avait déjà été fait, Charles avait découvert les livres… avant même de savoir lire. Pour se divertir, il passait des heures à contempler les images, à mater des photos sans en connaître le contexte. 

Son père, qui, pour le plaisir, dessinait, sculptait ou faisait de l’aquarelle –«du coup, j’avais tout son matériel à ma portée»possédait une anthologie de Mad Magazine. Cette revue satirique drolatique a libéré l’humour mondial et influencé de gens aussi dissemblables que Gotlib ou Matt Groening. «Il y avait des parodies de films, des clins d’œil à des livres que je ne connaissais pas, se souvient Charles comme si c’était avant-hier. Comme je ne disposais pas des références culturelles, cela revenait à m’exposer à des narrations surréalistes. En regardant ces histoires sans pouvoir les comprendre, je crois que je leur ai créé mon propre sens». C’est à ce moment fondateur que l’imagination de Charles a dû un peu partir en vrille. 

Lors d’une conférence donnée à Nérac, il a montré la caricature politique du français Daumier qui l’épouvantait. 

Conseil de Guerre, 1972, Honoré Daumier 

«C’est surtout l’enfant squelette et le squelette sans tête qui me hantaient. Quand je devais m’endormir, ce dessin me revenait à l’esprit. Peut-être que ces livres dérangeants pour un enfant, je n’aurais pas dû les lire», admet-il. 

Autre souvenir resté vivace: des reproductions de peintures datant des Incas dans un exemplaire du National Geographic. «Un homme s’y faisait extraire le cœur… l’horreur».

Passion Tintin

Le petit garçon a aussi eu des lectures plus sages comme Tintin. Une série absolument impopulaire chez les kids américains. D’ailleurs, dans un premier temps, seuls six albums ont été édités. «Au dos, était inscrit: "d’autres titres à paraître". Mais rien ne sortait»

Votre légende ici

Du coup, en ouvrant les pages de garde de ses exemplaires, Charles s’est mis à fantasmer sur certains personnages secondaires qui y étaient représentés et lui étaient inconnus. Jouissant d’une imagination exacerbée, il a greffé des détails fantastiques aux aventures de Tintin. Quand dans Le Secret de la Licorne, un malfaiteur dialogue via un interphone avec Tintin, Charles, ignorant cette technologie, a vu une bouche dans un mur. Cette inquiétante figure graphique, on la retrouve avec d’autres éléments remixés de son enfance dans la trilogie qu’il vient de boucler avec Calavera, du nom de l’offrande en forme de tête de squelette faite lors du jour des Morts dans la culture mexicaine «C’est un signe de reconnaissance positif de la mortalité, quelque chose d’absolument pas morbide mais salvateur».

Depuis ses débuts il y a trente ans (les aventures d’El Borbah, lutteur de lucha libre un peu teubé jouant au privé), Burns met de plus en plus de lui dans ses bandes dessinées. «Auparavant, j’étais plus intéressé par l’intrigue. Quand j’ai commencé Black Hole, j’ai fait l’effort d’être plus personnel, de laisser entendre ma propre voix. Jusque-là, il y avait des sujets et des idées avec lesquels je me sentais peu à l’aise. Justement, je me suis efforcé d’aller dans cette direction, même si ça a pu être inconfortable pour moi»

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Cela a donné Black Hole, son premier chef d’œuvre qui développait sur trois cent pages et sans tabou une de ses anciennes idées –la «peste jeune», la maladie comme passage à l’adolescence. Avec, partout, des teenagers en pleine mutation, pourvus parfois de membres supplémentaires comme une queue et se transformant en animaux bizarres. 

«Lors de l’écriture, je me souviens m’être interrogé. Je décrivais une scène d’amour entre deux personnages. L’un tient la queue de l’autre et une partie se détache. Je me demandais: "n’est-ce pas too much de montrer ça?"». Finalement, Charles est allé jusqu’au bout de ses visions. Certainement ce qui a plu aux réalisateurs Alexandre Aja, Roger Avary ou David Fincher qui ont planché sur l’adaptation. Même si, depuis 2006, le projet de film est devenu un serpent de mer, David Fincher reste candidat.

En attendant qu'il s'y mette, on peut se consoler avec le court-métrage plutôt prometteur de Rupert Anders (Blanche Neige et le chasseur).

Sur le sujet, Burns reste optimiste. «J’ai signé un contrat d’une centaine de pages en 2006 et, chaque année, l’option est renouvelée, explique Burns. Je suis plein d’espoir –c’est Plan B, la maison de production de Brad Pitt qui est sur le coup- et, en même temps, je n’ai aucun contrôle sur ce monde».

En revanche, quand il crée, il reste un démiurge tranchant dans le vif. Après dix années passées sur Black Hole, il a ressenti une sorte de gueule de bois. Pour la soigner, il a eu envie de travailler en couleurs…ce qui l’a aiguillé vers Tintin. Ou plutôt vers le récit surréaliste que sa lecture a fait naître en lui. Egalement un moyen de faire se croiser monde onirique et réalité. «J’ai plusieurs fois fait ce rêve où, en me baladant, je tombais sur un album totalement inconnu de Tintin. C’est quelque chose qui est en moi depuis longtemps».

(Message aux tatillonnes éditions de Moulinsart: la trilogie de Charles Burns n’a –en fait– rien à voir avec Tintin. «Parfois, tu peux reconnaître certains éléments graphiques mais il ne s’agit pas d’un livre sur Tintin ni d’une parodie. Il s’agissait pour moi d’utiliser des images intérieures.»)

Dessins sous influence

En parallèle, Burns s’est plongé dans son passé d’étudiant d’art, quand, entre 1977 et 1979, il assistait en observateur privilégié au bouillonnement de la scène punk californienne. Comme le personnage central de sa trilogie, Doug, il prenait des photos sous influence de Lucas Samaras. «Mais Doug n’est pas mon alter-ego… les personnages que je dessine sont toujours plus beaux et séduisants que ceux qui me les ont inspirés». A l’époque, comme beaucoup d’étudiants, il lisait avec passion William Burroughs

«Ses histoires me semblaient très visuelles et puissantes. Mais j’aimais aussi ses expériences de collage, ses cut-up»

Johnny 23

Si l’écriture hallucinée de Burroughs a pesé sur certaines séquences de la trilogie, Charles s’est même livré à un véritable cut-up, avec Johnny 23. Ce remix de Toxic, il l’a gratifié d’un langage imaginaire en écho à sa frustration d’enfant quand il parvenait à mettre la main sur un Tintin inédit aux Etats-Unis et donc en français. 

«J’aime l’idée d’une langue que personne ne puisse comprendre. Avec l’aide d’un ami typographe, j’ai créé une police de caractère. Ensuite, j’ai rempli les bulles en regardant quelles lettres allaient bien ensemble et sans attacher de l’importance au sens. Je tapais le texte sans réfléchir en faisant des répétitions stupides ou en prenant des mots dans une chanson de Bowie qui passait à la radio. Des lecteurs se sont amusés à tout traduire et on trouve le script sur le net. Ce qui m’arrange parce que je n’en avais gardé aucune trace.»

L'ordre dans le bizarre

Une des choses les plus étranges avec l’univers pourtant riche en bizarreries de Burns, c’est qu’il y a toujours un moment où il retombe sur ses pattes. Non, ça ne signifie pas que tout revient à la normale, plutôt que s’y instaure, malgré des éléments qui nous échappent, un semblant d’ordre. Avant la prochaine secousse, avant le prochain album. 

Comme Burns est en plein brainstorming et a connu plusieurs faux départs, il est trop tôt pour en parler. Une seule certitude: le dessinateur américain se montre toujours prêt à partir à l’aventure. Il a ainsi répondu à l’invitation du génial Killoffer (comme Ruppert&Mulot ou Ludovic Debeurme) pour collaborer autour du thème du bois. Le résultat, visible dans la revue Mon Lapin tome 8, ouvre encore de nouvelles portes imaginaires.

Charles Burns, in Mon Lapin, tome 8

ToxicLa RucheCalavera

Charles Burns 

Aux éditions Cornélius

Voir sur le site de Cornélius

 

Black Hole

Charles Burns

Editions Delcourt

Voir sur le site de Delcourt

Revue Mon Lapin 8 

Editions de l’Association

Voir sur Amazon

* — Une première version de l'article notait par erreur que Charles Burns vit en Californie. Retourner à l'article

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