France

Ce n'est pas la fin du socialisme français qui s'annonce, mais celle du parti de Mitterrand

Laurent Bouvet, mis à jour le 04.11.2014 à 14 h 51

En politique, les idées meurent plus vite que les organisations supposées les incarner. Aujourd’hui, le parti refondé à Épinay en 1971 en vue de la conquête du pouvoir est touché simultanément dans ses deux «corps», idéologique et matériel.

À Saint-Arnoult en Yvelines, le 19 mai 2014. REUTERS/Charles Platiau.

À Saint-Arnoult en Yvelines, le 19 mai 2014. REUTERS/Charles Platiau.

Le Parti socialiste a souvent été donné pour mort. On se souvient, encore récemment, de l’affirmation aussi péremptoire que définitive de Bernard-Henri Lévy en 2009:

«[Le PS] est mort. Personne, ou presque, n'ose le dire. Mais tout le monde, ou presque, le sait. Il est comme le cycliste d'Alfred Jarry qui pédalait alors qu'il était déjà mort. Ou comme le chevalier d'Italo Calvino dont l'armure était vide. Il est mort.»

Las, à peine trois ans plus tard, François Hollande remportait l’élection présidentielle et le PS dominait, pour la première fois de son histoire, la majorité des pouvoirs, nationaux ou locaux, du pays.

Aujourd’hui, deux ans après ce triomphe en forme d’hégémonie, l’interrogation sur la «mort du PS» ressurgit pourtant, plus vivace que jamais. Le PS local a été défait une première fois dans les villes en mars dernier et s’apprête à l’être dans les départements et les régions l’an prochain. Le PS national, battu au Sénat il y a un mois, n’existe plus qu’à travers l’action gouvernementale, soutenue par une majorité qui se rétrécit à chaque vote à l’Assemblée nationale. Non seulement le parti voit diminuer son nombre d’élus et fuir ses électeurs mais il se vide aussi de ses adhérents. Dans l’opinion, il est voué aux gémonies et ses dirigeants avec.

Pis encore, les divisions entre socialistes s’étalent quotidiennement au vu et au su de tous, au point que l’on se demande chaque jour un peu plus si ce parti survivra à la présidence Hollande.

Les deux corps du Parti socialiste

L’histoire nous apprend qu’en politique, les idées meurent plus vite que les organisations supposées les incarner. Celles-ci s’adaptent en effet au cours du temps, leurs responsables eux-mêmes réussissant souvent à se «réinventer» et à construire de longues carrières au-delà des aléas électoraux et des changements idéologiques –tout spécialement en France. Ainsi, le PS d’aujourd’hui n’a-t-il plus, bien sûr, grand chose à voir avec la SFIO de Jaurès en 1905, mais il n’est plus non plus le même que le PS «refondé» au congrès d’Epinay en 1971 par un François Mitterrand qui venait d’y adhérer.

Les partis politiques sont composés de deux «corps», à l’image du monarque médiéval décrit par l’historien Ernst Kantorowicz dans son ouvrage classique Les Deux Corps du roi. D’un côté, un corps mystique ou spirituel: leur idéologie, leur doctrine, leur projet et ses dérivés programmatiques. De l’autre, un corps physique ou matériel: leurs militants, leurs cadres, leurs élus, leurs fédérations et leurs multiples réseaux au sein de la société.

Or, la continuité, la permanence même parfois, est, à l’inverse de la monarchie, du côté du corps matériel du parti alors que ses idées et ses projets meurent, changent, évoluent… C’est le cas au PS, depuis Épinay et surtout depuis les années 1980. L’actuel président de la République lui-même est un excellent exemple de cette permanence du personnel socialiste sur plusieurs décennies. Alors que, dans le même temps, les «idées socialistes» ont considérablement évolué.

Cette fois pourtant, à l’occasion de ce quatrième passage du PS aux commandes de l’Etat (1981, 1988, 1997 et donc 2012), il se pourrait bien que ce soit différent. Il se pourrait que, pour la première fois, non seulement le corps doctrinal socialiste soit à nouveau bouleversé (par la «clarification» sociale-libérale en cours) mais encore que le corps matériel du parti soit à son tour menacé.

Pour la première fois en effet, non seulement l’exercice du pouvoir condamne le parti à se diviser très nettement sur la politique économique à conduire sans qu’aucune synthèse n’apparaisse comme possible, mais les perspectives électorales sont, aussi bien localement que nationalement, catastrophiques. Alors que cela n’a jamais été le cas dans le passé. D’un côté, il y avait toujours un effort de synthèse de la part de celui qui dirigeait le parti ou qui était à la tête de l’exécutif. De l’autre, le PS s’inscrivait toujours dans la perspective d’un rebond électoral à court ou moyen terme, soit localement soit nationalement. Ces deux éléments étant d’ailleurs en partie liés. Aujourd’hui, le parti est touché, simultanément, dans ses deux «corps»: son devenir idéologique comme son devenir matériel sont incertains. 

Cette configuration inédite pourrait bien mettre un terme non pas au «parti socialiste» en tant que tel, inscrit qu’il est dans l’histoire longue de la politique française, mais au «parti d’Epinay», tel qu’il a été voulu et conçu par François Mitterrand en 1971. C’est-à-dire à la forme partisane du socialisme français qui a permis la conquête du pouvoir et son exercice à quatre reprises depuis 1981. Un parti qui survit encore, dans ses grandes lignes, plus de quarante ans après sa «refondation».

Qu’est-ce que le «parti d’Epinay»?

Le «parti d’Epinay» est le nom à la fois d’une stratégie, d’une méthode et d’une nécessité sociologique.

La stratégie définie et proposée par François Mitterrand aux socialistes et acceptée par eux, donc, au congrès de leur parti à Epinay-sur-Seine en 1971, consistait à faire entrer le PS de plain-pied dans la logique électorale de la Ve République, c’est-à-dire de faire de celui-ci un parti capable de gagner la présidentielle. Il fallait pour cela, non seulement se détacher de la vieille SFIO issue de la IVe République –ce qui avait déjà été fait largement en 1969 avec le changement de nom du parti et la succession de Guy Mollet– mais surtout en faire une machine professionnalisée et organisée autour de l’élection majeure du régime.

Pour atteindre ce but, Mitterrand, venu de l’extérieur non seulement du PS mais de la tradition socialiste, a proposé une méthode: concurrencer frontalement le PCF sur son propre terrain idéologique de la rupture avec le capitalisme afin de prendre sa place de premier parti à gauche –et donc de parti susceptible de représenter toute la gauche au second tour de l’élection présidentielle contre la droite. La spécificité du PS face à un PCF qui s’enfermait dans le suivisme vis-à-vis de Moscou était de proposer une rupture avec le capitalisme qui s’inscrivait à la fois dans la continuité démocratique et la prise en compte des évolutions de la société française.

Cette spécificité socialiste correspondait en effet à la nécessité de répondre politiquement aux transformations en profondeur de la société française après 1968. Le PS va alors, dans les années 1970, mieux capter que les autres partis, notamment grâce à l’apport de la deuxième gauche qui, autour de Michel Rocard et de la CFDT, se joint au PS en 1974, le mouvement général d’aspiration à la liberté et à l’émancipation (féminisme, mouvement homosexuel, mobilisation pour la main d’œuvre immigrée, régionalisme, autogestion…) qui parcourt toute la société à l’époque, notamment à travers les couches sociales nouvelles, constituées en particulier des jeunes issus du baby-boom et de la prospérité économique qui l’a accompagné.

L’épreuve du pouvoir

En 1981, la stratégie et la méthode mitterrandiennes portent leurs fruits en même temps que leur concepteur à la présidence de la République. Le PS devient à partir de ce moment, et durablement, le premier parti à gauche et celui qui affronte la droite lors du second tour de la présidentielle (à l’exception de l’élection de 2002). Le PCF est réduit à l’état de force d’appoint plus ou moins docile, comme le seront sur la longue durée l’ensemble des autres partis de gauche.

Cette réussite s’accompagne néanmoins très vite d’un abandon de la stratégie de rupture avec le capitalisme, dans les faits d’abord puis dans le discours lui-même, malgré la persistance d’un décalage entre les deux au sein même du parti. En devenant un parti de gouvernement, le PS est aussi devenu un parti dont la pratique politique se «normalise», la gestion des affaires de l’Etat commandant peu à peu une transformation sociologique du parti.

Pour nombre de socialistes et d’observateurs, le discours de rupture avec le capitalisme tenu dans les années 1970 n’apparaît d’ailleurs, rétrospectivement, que comme un coup purement tactique de la part de François Mitterrand. L’engagement européen de celui-ci sur le long terme étant bien plus essentiel pour comprendre son action que l’anticapitalisme qu’il a pu à un moment afficher. La volonté d’équilibrer un progrès social continu et la gestion de contraintes européennes de plus en plus fortes est ainsi devenue la caractéristique idéologique principale du PS pendant toute la période.

La difficulté, de plus en plus marquée à chaque passage au pouvoir, de contrôler et d’orienter la politique économique vers le progrès social a conduit le PS à devenir surtout le grand parti de l’émancipation «sociétale» des individus issus en particulier des minorités (de genre, d’orientation sexuelle, d’origine ethno-raciale…). Ce qui lui a permis, pendant la dernière période tout particulièrement, de maintenir une forme d’unité en son sein comme avec les autres partis au sein de la gauche. Alors que les divisions se sont faites plus profondes sur les questions économiques et sociales, au regard de la construction européenne notamment.

Cette évolution a conduit à une transformation en profondeur de l’électorat du PS vers une surreprésentation des catégories socio-professionnelles supérieures et une concentration dans les centres urbains. Si bien d’ailleurs que, pour certains de ses responsables, la stratégie électorale gagnante consistait non seulement à valider mais à théoriser cette évolution pour lui donner une force normative. L’abandon de l’électorat populaire et de certains territoires à d’autres forces politiques –notamment au Front national– permettant de justifier, a posteriori, certains choix politiques.

En 2012, dix ans après le «tremblement de terre» de l’élimination de Lionel Jospin du second tour de l’élection présidentielle au profit de Jean-Marie Le Pen, le PS a donc atteint son point électoral le plus haut historiquement en remportant, avec François Hollande, la présidentielle puis les législatives, et ce après avoir gagné toutes les élections locales pendant les années 2000 ainsi que les sénatoriales en 2011.

Cette emprise hégémonique a toutefois été obtenue dans des conditions si particulières qu’elle aurait dû être considérée d’emblée par ses bénéficiaires comme une victoire à la Pyrrhus plutôt que comme la consécration d’un travail politique. La diminution tendancielle de la participation électorale à toutes les élections (sauf à la présidentielle en 2007 et en 2012) témoigne en effet du rétrécissement de la base électorale du parti sur le long terme, tout comme la montée en puissance du FN, en particulier dans l’électorat populaire. Autre indice qui aurait dû alerter les responsables socialistes: le score élevé de Nicolas Sarkozy à la présidentielle 2012 malgré le rejet personnel dont il fait l’objet.

Plus profondément encore, la réconciliation de façade au sein du parti entre partisans du «oui» et du «non» au référendum sur le Traité constitutionnel européen de 2005, accomplie au nom de «l’unité du parti» face au sarkozysme, n’a pas permis de clarifier les débats de fond. Elle a même empêché tout travail doctrinal sérieux, rendant plus que périlleux un retour au pouvoir. Tout ceci aurait dû, a minima, mettre la puce à l’oreille aux responsables socialistes quant à la fragilité d’une hégémonie dont ils se réjouissaient pourtant bruyamment.

Hiver politique

Pour le PS, le chemin entre le Capitole et la Roche tarpéienne aura été très court. Non seulement il perd, un à un, tous les pouvoirs qu’il avait patiemment conquis en dix ans mais on assiste surtout à la destruction du «modèle» du socialisme victorieux sous la Ve République, celui du «parti d’Epinay» précisément.

Sur le plan stratégique, la longue absence de réflexion doctrinale au sein du parti et l’évitement pendant des années de toute clarification d’orientation politique a obligé les socialistes à réaliser celle-ci alors même qu’ils gouvernent! Ce qui a provoqué une déstabilisation durable de l’idée même d’autorité au sein de la famille socialiste, et une rupture de plus en plus nette avec les institutions de la Ve République elles-mêmes de la part de nombre d’élus et de militants. Ils rendent en effet la concentration des pouvoirs dans les mains de l’exécutif responsable de leurs maux. Ainsi, paradoxalement, c’est la Constitution qui a offert historiquement, à quatre reprises en trente ans, un pouvoir inédit, dans sa durée comme dans sa profondeur, aux socialistes français, qui est mise en cause.

L’hégémonie acquise par le PS sur l’ensemble de la gauche, autre résultat historique de la stratégie d’Epinay, est elle aussi, désormais, un facteur de doute et de désordre plutôt que d’unité et de motivation pour les socialistes. Au sein du PS, celles et ceux qui sont prêts à se tourner vers l’extérieur du parti pour trouver une solution à sa crise sont de plus en plus nombreux. Que ce soit vers les autres partis de gauche –vers EELV, le Front de gauche voire le «mouvement social»– ou vers le «centre» pour échafauder des scénarios de rassemblement permettant d’échapper à la catastrophe électorale annoncée. Là encore, quarante ans d’une stratégie politique constante –l’unité des socialistes face aux autres forces politiques– pourraient être mis à bas très rapidement.

La disparition du «parti d’Epinay» est enfin, et surtout, annoncée par la transformation profonde de l’électorat socialiste et son rétrécissement. Ce qui avait fait sa puissance conquérante, c’est-à-dire son adéquation avec des couches sociales dynamiques et sa capacité d’attirer des catégories sociales différentes, n’est plus qu’un lointain souvenir. Le meilleur indice de la fragilité de ce qui est désormais désigné comme un électorat «progressiste» –celui évoqué plus haut dans la fameuse note de Terra Nova et composé de blocs minoritaires identifiés en fonction de tel critère identitaire culturel ou de tel territoire– est la rapidité de sa dislocation face aux exigences de l’action gouvernementale. Cet «électorat» n’existe plus comme socle politique sur lequel bâtir un rapport de force avec la droite ou l’extrême-droite, pas plus que comme refuge en cas de difficulté face à la conjoncture économique. La procédure des primaires, lancée comme une bouée de sauvetage, n’ayant finalement servi qu’à entériner, institutionnellement, le processus de dégradation de la sociologie profonde du parti.

Cette dissolution sociologique se lit aussi, en interne, dans le parti, à travers les errements du mode de «renouvellement» de ses cadres, calqué sur le modèle «progressiste» qui a été mis en place depuis une quinzaine d’années. Le triptyque «jeunesse, parité, diversité» qui a servi de mantra au même titre que le «non cumul des mandats» ayant essentiellement conduit à unifier très largement le recrutement à partir de la seule source maîtrisable de l’intérieur du parti: celle d’une professionnalisation précoce à travers les organisations de jeunesse liés au PS (MJS, UNEF, FIDL…) et surtout à travers la fonction de collaborateur d’élu ou de permanent de l’organisation. L’ouverture à la société, la sensibilité aux mouvements qui la traversent, la richesse des parcours et des expériences… qui avaient fait le succès du parti d’Epinay ont évidemment été sacrifiées au profit de cette «professionnalisation» en forme de bureaucratisation.

Il ne reste plus grand chose aujourd’hui du «parti d’Epinay», modèle sur lequel ont pourtant vécu pendant des décennies, et vivent encore d’ailleurs, les socialistes français, toutes générations confondues. Le peu qui subsiste sera vite emporté par les défaites électorales qui s’annoncent et le bilan humain sera lourd. Pourtant, comme souvent, la prise de conscience du phénomène sera trop tardive. Comme toujours, les signaux, pourtant nombreux et clairs, de ce bouleversement auront été ignorés jusqu’au bout.

L’hiver politique qui s’annonce pour les socialistes français sera long et rude. Ils n’y sont pas prêts; certains espèrent même encore, bien naïvement ou bien inconsciemment, y échapper. Sans doute devraient-ils plutôt s’y préparer sérieusement et penser déjà à la saison suivante, en évitant scrupuleusement les errements et les dérives, idéologiques et stratégiques, qui les ont conduits là où ils en sont aujourd’hui.

Laurent Bouvet
Laurent Bouvet (40 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte