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La fin des «Stan»: le Kazakhstan et le Kirghizistan veulent changer de nom

Ted Trautman, traduit par Felix de Montety, mis à jour le 12.11.2014 à 18 h 32

Les deux pays veulent abandonner le -stan, ce fichu suffixe persan qui pèse à l’Asie centrale depuis des générations. C’est une mauvaise idée. Voilà pourquoi.

Astana, capitale du Kazakhstan, en septembre 2012. REUTERS/Shamil Zhumatov

Astana, capitale du Kazakhstan, en septembre 2012. REUTERS/Shamil Zhumatov

L’Asie centrale a un problème d’image. De la violence apparemment sans fin en Afghanistan et au Pakistan au culte de la personnalité entourant le dictateur aujourd’hui disparu du Turkménistan, les sept pays qui constituent les «Stan» sont coincés avec une mauvaise image. Mais deux de ces pays, le Kazakhstan et le Kirghizistan, voudraient bien relooker leur nom.

C’est d’abord le président du Kazakhstan Noursoultan Nazarbayev, qui a proposé un changement de nom pour son pays en février. Au Kirghizistan, l’influent parti Ar-Namys («Dignité») a ensuite proposé un changement similaire en septembre. «La terminaison en -stan a des origines persanes», s’est plaint le leader d’Ar-Namys, l’ancien Premier ministre Felix Koulov, lors d’un rassemblement de son parti en septembre. «Et le mot “Kirghizistan” a été créé pendant l’époque soviétique.»  En d’autres termes, Koulov pense que le Kirghizistan mérite mieux qu’un nom d’occasion.

Les raisons pour lesquelles ces pays voudraient ôter le «-stan» de leur nom sont bien évidentes. Lorsque le candidat aux élections américaines de 2012 Herman Cain admit qu’il ne pouvait pas nommer le président du pays qu’il appelait «Ubeki-beki-beki-beki-stan-stan», ce n’était pas tant une gaffe que le reflet de la connaissance et du respect de l’Américain moyen pour l’Asie centrale. 

Les visions orientalistes et désobligeantes des «Stan» sont récurrentes dans la culture populaire occidentale au moins depuis les années 1950, époque où l’actrice Lucille Ball passa un épisode de la sitcom I Love Lucy posant en «Maharanesse du Franistan». Plus récemment, on a aussi pu rencontrer le «Berzerkistan» de la BD satirique Doonesbury, le «Derkaderkastan» de Team America, Police du monde, et l’Absurdistan du roman de Gary Shteyngart, parmi des dizaines d’autres.

Depuis 2006, l’ignorance générale que rencontre l’Asie centrale en occident s’est mélangée à la caricature sans fondement du Kazakhstan dépeinte dans le film Borat. Plus de six ans après la sortie du film, Borat contribua à faire d’un moment de fierté nationale kazakhstanaise un moment de honte lorsqu’un technicien désorienté passa la parodie d’hymne kazakhstanais du film alors que Maria Dmitrienko venait chercher sa médaille d’or lors d’une compétition internationale de tir au Koweit. Les images de l’athlète maintenant poliment sa main contre son coeur tandis que la chanson vante les mérites des «prostituées du Kazakhstan, les plus propres de la région» sont insoutenables.

Le Kirghizistan, un pays bien plus petit, a tous ces problèmes et d’autres encore. Comme le dit un jour Rob Lowe dans The West Wing:

«Le Kazakhstan est un pays quatre fois plus grand que le Texas et possède un grand nombre de silos à missiles russes. Le Kirghizistan est sur un bout de colline près de la Chine et a surtout des nomades et des moutons.»

J’ai passé deux ans au Kirghizistan en temps que bénévole pour les Peace Corps et j’ai trouvé que la description de The West Wing est d’une précision surprenante. Presque un tiers du PIB du pays, par exemple, est généré par l’argent envoyé par des migrants depuis la Russie et ailleurs –au monde, seul le Tadjikistan dépend plus encore des transferts d’argent par ses migrants, plus de la moitié de son PIB venant de l’étranger.

«Kyrzakhstan», Kyrzygstan», «Ubeki-beki-beki-beki-stan-stan»...

 

En plus de ses problèmes économiques, le Kirghizistan a un nom particulièrement difficile à écrire et prononcer. [NDLE: en anglais, on écrit Kyrgyzstan alors qu'en français, on accepte Kirghizistan, Kirghizstan ou Kirghizie, le passage suivant se comprend avec l'orthographe anglo-saxonne.] Les z et s adjacents semblent avoir désespérément besoin d’une ou deux voyelles et lorsqu’il est prononcé à voix haute, le nom «Kirghizstan» est facilement confondu avec «Kurdistan», la région couvrant une partie de la Turquie, de la Syrie, de l’Irak et de l’Iran, à plus de 4.500 kilomètres de là...

Le nom difficilement prononçable du Kirghizstan a même causé ce qu’aux Etats-Unis les commentateurs ont appelé la «première gaffe» de John Kerry en tant que secrétaire d’Etat. En février 2013, il fit l’erreur de faire référence au pays en l’appelant «Kyrzakhstan» ou «Kyrzygstan», selon les différentes personnes interrogées. (En matière de prononciation centre-asiatique, il y a presque toujours plus d’une façon d’avoir tort.)

Une question d'image

Stan serait donc une marque en perte de vitesse. Mais à quoi ressemblerait une solution de remplacement convenable?

En 2012, le président Nazarbayev, du Kazakhstan, avait proposé de renommer le pays «Kazakh Eli», soit «Pays des Kazakhs». Ironiquement, «Kazakhstan» veut dire la même chose, son remplacement potentiel substituant simplement au «stan» du persan ancien le «eli» du kazakh contemporain.

Au Kirghizistan, le nouveau nom envisagé est «Respublika Kyrgyz El» soit «République du peuple kirghize». Durant le précédent mouvement pour un changement de nom en 2012, Arslanbek Maliev, leader du parti Aalam («l’Univers»), suggéra que le Kirghizistan envisage de prendre le nom  de «Kyrgyz Jeri», soit «Pays des Kirghizes».

Même si ces propositions ont provoqué un débat important, aucun des deux pays ne devrait voter pour un nouveau nom dans un futur proche.

Au Kazakhstan, le président Nazarbayev a retiré son soutien à cette proposition en raison d’inquiétudes quant au coût énorme de la création de nouveaux passeports, espèces et autres documents portant le nom «Kazakh Eli».

Au Kirghizistan, les critiques ont accusé le parti Dignité de proposer un changement de nom simplement afin de préparer le terrain pour des réformes constitutionnelles plus importantes. La constitution actuelle du Kirghizistan a été adoptée à la suite du coup d’Etat de 2010 et il est impossible de l’amender avant 2020, dans l’espoir que les nouvelles lois fondatrices puissent être enracinées avant qu’on ne tente de les modifier. Mais les juristes affirment que la constitution pourrait être «clarifiée» par un référendum national. Dans ce contexte, le simple fait d’organiser un vote sur un changement de nom national, même si cette mesure échouait largement, créérait un important précédent juridique.

Le problème avec ce changement de nom

Néanmoins, les dirigeants soutenant ces propositions ont un véritable intérêt pour la façon dont leurs pays sont vus par le reste du monde. Quand Borat est sorti en 2006, le Kazakhstan a acheté des publicités de quatre pages en couleurs dans le New York Times et fait diffuser des publicités sur CNN pour contrebalancer l’image du pays dépeinte dans le film. Quand le président Nazarbayev est venu à Washington en 2010 pour un sommet sur la sûreté nucléaire, une agence de relations presse travaillant pour le compte du Kazakhstan a fait placarder les abribus de la ville de publicités vantant les mérites de son travail pour le désarmement nucléaire.

Les dirigeants kirghizes ont historiquement été moins intéressés par l’attention des Etats-Unis en elle-même que par l’argent lié à l’accueil du centre de transit de l’U.S. Air Force de Manas, qui avait ouvert peu après le 11 septembre 2001 et restait la base américaine la plus proche de l’Afghanistan jusqu’à sa fermeture cet été. En 2009, la base gardait une valeur telle pour les forces américaines que le Kirghizistan parvint à faire passer le loyer annuel de 17 millions de dollars à 60 millions de dollars, sans compter un programme d’assistance de 177 millions de dollars. En 2011, le président kirghize Almazbek Atambayev avait fait campagne autour d’une promesse de fermer la base de Manas et, de façon générale, les relations entre les Etats-Unis et le Kirghizistan sont devenues plus distantes, tandis que la Russie montre ses muscles en Ukraine et ailleurs. De la même façon, lorsque le leader du parti Dignité Felix Koulov a proposé un nouveau nom pour le Kirghizistan, son objectif avoué était orienté internationalement: il ne voulait simplement pas que les étrangers confondent le Kirghizistan avec le Kurdistan.

Malgré la tentation évidente de se débarasser du «-stan», ces pays devraient y réfléchir à deux fois avant de changer de nom. D’abord parce qu’il n’est pas sûr que ce genre de changement puisse s’imposer. Officiellement, le Kirghizistan se nomme déjà la République kirghize. Ce nom est utilisé dans les documents du gouvernement et les rapports de la Banque mondiale, mais dans peu d’autres contextes. Allonger encore son nom rendrait peu probable la disparition du mot «Kirghizistan» du vocabulaire international. 

Plus significativement, ce ne sont pas les nouveaux noms potentiels du Kazakhstan et du Kirghizistan qui vont leur faire gagner le respect auquel leurs dirigeants aspirent sur la scène internationale. Si le suffixe «-stan» renvoie à un certain sous-développement pour beaucoup d’oreilles occidentales, il a au moins pour lui une longue histoire et le fait d’être instantanément reconnaissable.

Le véritable problème de ces noms, cependant, n’est pas ce qu’ils signifient à l’étranger, mais ce qu’ils signifient chez eux. La tension entre les groupes ethniques d’Asie centrale est un facteur important de la politique régionale et des petits griefs entre eux pourraient dégénérer en violence. C’est particulièrement vrai au Kirghizistan, qui a été touché par des affrontements entre sa majorité kirghize et l’importante minorité ouzbèque, en 1990 et à nouveau en 2010.

Une provocation pour les minorités

Le Kazakhstan a réussi à éviter une telle violence, mais le discours civique est marqué par la tension ethnique. A la suite du dernier embrasement ethnique, l’Institut de solutions politiques du Kazakhstan, a réalisé un sondage pour mesurer la possibilité de voir semblables émeutes éclater dans ses frontières. Tandis que 56% de la population du Kazakhstan considère les relations interethniques dans le pays comme «amicales», plus d’un tiers pense que les membres de l’ethnie kazakhe devraient être considérés comme le groupe ethnique sur lequel doit être construit l’Etat, autour duquel les autres groupes devraient se réunir. Au Kazakhstan comme au Kirghizistan, les passeports spécifient l’ethnicité de leur porteur, une convention héritée du moule soviétique. Les citoyens d’ethnicité mélangée doivent choisirent entre les ethnicités de leurs parents à l’âge de 16 ans et il est impossible de modifier ce choix une fois effectué.

Quoique le changement de nom puisse passer à Bruxelles ou New York, nommer le Kirghizistan la «République du peuple kirghize» est une provocation envers les Ouzbeks du pays, comme envers ses Russes, ses Tadjiks, ses Tatars et autres minorités qui constituent à elles toutes 35% de sa population. Il en va de même au «Pays des Kazakhs» où les non-Kazakhs représentent presque la moitié du pays.

Même si la plupart des noms des Stan sont clairement liés à l’ethnicité (le Pakistan, dont le nom est un acronyme tiré des noms des cinq anciennes régions du Raj britannique qu’il inclut aujourd’hui, en étant l’unique exception), renforcer cette définition ethnique aujourd’hui est dispensable et dangereux. Comme d’autres colonisateurs ailleurs, l’Union soviétique a délibérément délimité des frontières entre les cinq républiques soviétiques d’Asie centrale pour limiter leur entente et décourager la formation d’un bloc musulman unifié. Cet héritage est toujours visible aujourd’hui.

Peu après les émeutes de 2010 au Kirghizistan, une chanson populaire intitulée «Ne crachez pas dans le puits d’où vous buvez», interprétée par l’idole des jeunes du jour au Kirghizistan Aaly Toutkoutchev, encourageait les Ouzbeks à «rentrer chez eux» en Ouzbékistan, ignorant le fait que beaucoup de Kirghizistanais ouzbeks ont vécu toute leur vie au Kirghizistan. Faisant référence aux centaines d’Ouzbeks tués dans les combats récents, Toutkoutchev prévenait, menaçant, que les Kirghizes «sont préparés à purifier leur pays la prochaine fois». Cette chanson pourrait aussi bien être l’hymne de ce que serait la République du peuple kirghize.

Ted Trautman
Ted Trautman (2 articles)
Journaliste
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