Le socialisme de système confronté à une vive contestation écologique

Un manifestant contre le barrage de Sivens à Albi, le 27 octobre 2014. REUTERS/Régis Duvignau.

Un manifestant contre le barrage de Sivens à Albi, le 27 octobre 2014. REUTERS/Régis Duvignau.

Les dramatiques affrontements à Sivens, dans le Tarn, et la contestation des projets de «ferme-usine» des Mille Vaches dans la Somme et d'«Europa City» à Gonesse reflètent le clivage entre des «écologistes» au sens large et des élus socialistes obsédés par d’impérieuses nécessités économiques.

Ceux qui contestent, en actes, la société actuelle sont aujourd’hui d’abord d’inspiration écologique. On ne fait pas ici référence à une étiquette partisane mais bien plutôt à une sensibilité radicalement critique à l’endroit du modèle productiviste et consumériste qui nous gouverne.

Trois conflits, de nature différente, illustrent cette controverse sans nul doute appelée à prendre de l’ampleur. Le premier concerne le sort à réserver au futur barrage de Sivens, prévu dans la zone humide du Testet, dans le Tarn. Une seconde contestation vise la «ferme-usine» des Mille Vaches, dans la Somme. Enfin, une troisième dispute, pour l’heure moins médiatisée, s’oppose au projet d’un gigantesque centre commercial accouplé à de multiples attractions à Gonesse, dans le Val-d’Oise.

A chaque fois, ce sont des «écologistes» au sens large, dès lors qu’il peut s’agir de militants de la Confédération paysanne, qui mènent la lutte. Et ceux-ci se retrouvent face à des dirigeants ou des élus socialistes obsédés par l’emploi et avocats zélés d’impérieuses nécessités économiques.

Deux univers antagonistes

Les uns et les autres ne vivent visiblement pas dans le même monde. Le drame survenu le dimanche 26 octobre, avec le décès de Rémi Fraisse au cours d’un rassemblement mouvementé contre le barrage de Sivens, l’a cruellement révélé.

«Mourir pour des idées, c'est une chose, mais c'est quand même relativement stupide et bête», est allé jusqu’à déclarer Thierry Carcenac, président socialiste du conseil général du Tarn et partisan farouche de ce projet contesté, au demeurant «très désolé». Le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a attendu la nuit de lundi à mardi pour publier un communiqué partageant la «peine» de la famille du militant décédé et promettant de faire «la lumière» sur les circonstances de cet événement.

Quant à François Hollande et Manuel Valls, c’est la charge de Cécile Duflot, parlant de «tache indélébile sur l’action du gouvernement», qui les a conduit à sortir de leur silence seulement mardi, pour faire part de leur «compassion» mais aussi pour rappeler les écologistes à la «responsabilité»...

Le contraste avec les réactions des dirigeants socialistes à la mort accidentelle de Christophe de Margerie est frappant. Le PDG de Total a eu droit immédiatement à un flot d’émotions et de compliments posthumes. Le sort du jeune titulaire d’un BTS en environnement, botaniste bénévole à Nature Midi-Pyrénées, est loin d’avoir à ce point bouleversé nos gouvernants.

Sur le fond, on retrouve ici le fossé entre défenseurs de l’environnement et promoteurs de l’aménagement économique du territoire, déjà creusé à propos du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique). Ce dernier avait, lui aussi, reçu le soutien des barons socialistes locaux. Là encore, le surdimensionnement d’une infrastructure est mis en cause, cette fois-ci dans un rapport officiel.

Agriculture industrielle ou paysanne

Deux conceptions antagonistes de notre avenir économique et social se manifestent également dans l’affaire de la «Ferme des Mille Vaches». Avec ses bestiaux confinés dans un «hangar de la taille d’un pétrolier», celle-ci est une caricature de l’agriculture industrielle générée par le modèle productiviste. L’animal, condamné à oublier la couleur de l’herbe, devient même un chaînon économique par la grâce d’un procédé de méthanisation qui transforme lisier et fumier en biogaz.

Cette horreur pour les chantres d’une agriculture paysanne bénéficie, là encore, de précieuses complicités du côté des élus socialistes. Nicolas Dumont, maire PS d’Abbeville, soutient ce projet porté par Michel Ramery, champion régional du BTP dans le Nord-Pas-de-Calais, où il entretient d’ailleurs de bonnes relations avec les élus du parti au pouvoir.

Au plan national, le PS est quelque peu gêné par cette affaire. Défenseur d’une «agro-écologie», Stéphane Le Foll a bien du concéder qu’il n’avait «pas soutenu» cette entreprise, tout en ajoutant qu’il n’avait pas les moyens de s’y opposer et qu’il convenait d’accepter la «cohabitation» entre ces agricultures aux logiques contrastées. «Les Mille vaches, ce n’est pas notre modèle», a également lâché Ségolène Royal, sans pour autant s’opposer d’une quelconque manière à cette réalisation.

Skier dans le Val-d’Oise

Par son ampleur, le projet pharaonique «Europa City» est enfin de nature à cristalliser, dans la période qui vient, les oppositions aux temples de la consommation débridée. Les chiffres annoncés donnent le tournis: 230.000 m2 de commerces, 2.700 chambres d’hôtel, 20.000 m2 de restaurants, 50.000 m2 de parc d’attractions, 20.000 m2 de parc aquatique, 30.000 m2 de parc des neiges (une étrange manière de valoriser les ressources locales), 50.000 m2 de lieux culturels, etc.

Les bonnes terres agricoles du Triangle de Gonesse seraient transformés en monstrueux pôle de loisirs destiné à attirer pas moins de 30 millions de visiteurs et à générer 17.000 emplois, directs ou indirects. Le puissant groupe Auchan est à la manœuvre. Et les élus de cette zone déshéritée sont, bien entendu, subjugués par la fabuleuse manne économique annoncée.

Le député-maire socialiste de Gonesse, Jean-Pierre Blazy, est un chaud partisan de ce projet. Au nom de l’emploi, celui-ci a été adoubé à l’unanimité, droite et gauche confondues, par les élus du conseil général du Val-d’Oise. Seuls les écologistes s’y opposent. EELV a même rompu ses négociations avec la fédération socialiste du département pour les prochaines élections, en raison de ce désaccord.

Europa City ne ménage pourtant pas ses efforts pour peindre en vert sa gigantesque entreprise. Il promet «le premier équipement environnementalement positif» ou encore «le premier centre de la consommation responsable». Ses instigateurs se sont offerts les services du sociologue des loisirs Jean Viard, qui peut ainsi observer in situ que «le capitalisme se rénove en absorbant les idées de sa contestation»...

Parions que cette titanesque transformation des champs par Auchan, avec le soutien décisif des pouvoirs publics dans le cadre du Grand Paris pour ce qui est de l’infrastructure des transports, se heurtera à une vive contestation. Une fois de plus, les socialistes au pouvoir, localement ou nationalement, se rangeront généralement du côté des défenseurs d’un système productiviste et consumériste pourtant brinquebalant. Se souviennent-ils que le PS promettait autrefois de «changer la vie»?

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