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Laissez Mélanie Laurent tranquille

Mélanie Laurent le 13 février 2013. REUTERS/Fabrizio Bensch

Mélanie Laurent le 13 février 2013. REUTERS/Fabrizio Bensch

Notre détestation pour elle n'est qu'une nouvelle manifestation du sexisme que l'on fait subir aux actrices.

Les règles du celebrity bashing sont globalement les mêmes que celles du harcèlement moral: c’est souvent quand elle pense s’être enfin faite oublier que la victime reprend un grand coup derrière la nuque. Concernant la dernière phase en date du dossier Mélanie Laurent, les choses sont simples: qu’a fait récemment fait ou déclaré l’artiste pour faire de nouveau l’objet de moqueries depuis ce début de semaine? Rien. 

Mais ça n’a pas empêché des petits malins disposant d’un logiciel de montage de s’amuser à compiler des bribes de citations issues d’interviews de l’actrice –réalisatrice, chanteuse– pour en tirer un bout-à-bout disponible depuis peu sur leur joli Tumblr Mélanie is curious of everything.

Dans cette vidéo*, on l’entend donc prononcer successivement les phrases (ou miettes de phrases) suivantes:

  • I'm very curious of everything.
  • Moi je voulais être réalisatrice et chanteuse à la base, après j'ai fait actrice par hasard. Sauf qu'en fait mon métier d'actrice, comme il évolue de manière assez impressionnante…
  • Moi je suis quelqu'un de très créatif, je passe ma vie à inventer. Il n'y a pas une journée où je n'écris pas, déjà.
  • Je tue Hitler dans mes rêves depuis que j'ai quatre ans.
  • Je crois que j'ai cinq ans quand je monte ma première pièce. À 18 ans j'avais trois scénarios de longs métrages qui traînaient.
  • Sur mon lit j'ai des cahiers pour mes chansons, mon scénar… La création appelle à la création donc tout m'inspire, comme je suis très heureuse dans ma vie tout est inspirant…
  • Depuis que j'ai du succès en tant qu'actrice, on me propose plein de choses très belles tous les ans.
  • Moi, j'ai été adorée, mais presque trop. J'ai eu un César du meilleur espoir…
  • Moi, j'ai jamais trouvé les choses aussi faciles.
  • Tout est simple... [soupir] c'est un bonheur. 
  • Tout est luxe depuis quelques années dans ma vie.
  • Artistiquement, je peux faire ce que je veux, c'est barge.
  • En tant qu'actrice je suis sur le prochain Tarantino, avec Brad Pitt. La lumière est démente, c'est lui qui a fait Kill Bill.
  • Et deux jours après j'étais à Los Angeles et là c'est assez tripant, toi tu vas triper.
  • On avait fait un tour de table et personne n'avait parlé de ce film, et moi j'ai fait : « J'ai adoré ce film » et Corneau avait dit : « Attendez : si Mélanie a aimé, c'est Mélanie qui a raison. » J'avais trouvé cette phrase géniale.
  • Je suis dans tous mes états  je vais écrire ce soir le discours parce que là j'en peux plus.

Montage fourbe

La malhonnêteté du dispositif, c’est que ce montage très cut propose parfois des phrases tronquées, et que même lorsqu’elles sont présentées entières, elles sont souvent sorties de leur contexte. Par exemple, quand l’actrice se vante de tourner avec Quentin Tarantino et Brad Pitt (c’est en tout cas comme cela qu’on nous le présente), son ton indique clairement qu’elle est certes très fière (il y a de quoi) mais également toujours stupéfaite que cela lui arrive à elle. De même pour l’anecdote avec Alain Corneau: il s’agit manifestement pour elle de raconter un bon souvenir un peu improbable, pas d’affirmer que selon Corneau son opinion valait mieux que toutes les autres.

Il n’y a dans ce montage presque aucune phrase dont le ridicule prétendu ne puisse être désamorcé pour peu qu’on la replace dans son contexte ou qu’on tienne compte du ton employé. Seules les phrases sur son rapport à la création échappent à la règle: mais là encore, pourquoi lui reprocher ce qu’on laisse passer chez d’autres? Placez les mêmes propos dans la bouche de Xavier Dolan, et la moitié de l’auditoire applaudira à tout rompre en louant l’ambition et l’hyperactivité du cinéaste québécois… L'ambition n'est pas réservée aux génies.

Mélanie, Marion, Gwyneth, Anna...

Le Mélanie bashing n’en est pas à sa première occurrence et Mélanie Laurent elle-même est loin d’être la première artiste à subir ce genre d’ouragan de moqueries. Depuis son Oscar de la meilleure actrice en 2008, Marion Cotillard est régulièrement la cible de railleries appuyées. Sa prestation en Piaf ainsi que sa dernière scène dans The dark knight rises ont très largement inspiré les satires. Alors que son talent, confirmé sans cesse par des réalisateurs comme James Gray, les frères Dardenne ou Steven Soderbergh, n’est plus à mettre en doute.

Aux Etats-Unis, Gwyneth Paltrow est aussi victime d’un bashing régulier, et figure encore et toujours dans les classements annuels des célébrités les plus détestées en raison de son style de vie jugé irritant. Son désormais ex-mari Chris Martin, lui, a toujours échappé aux huées du public, même lorsqu’il a fini par quitter le domicile conjugal pour aller fricoter avec Jennifer Lawrence. Le fricotage adultérin peut pourtant coûter cher, puisque Kristen Stewart est elle aussi une habituée des podiums des célébrités les plus haïes des USA depuis que son aventure avec le réalisateur Rupert Sanders a brisé le cœur de Robert Pattinson.

Les personnages masculins ne semblent jamais inspirer ce genre de déversement de colère et de méchanceté publiques 

Anna Gunn

Anna Gunn, l’interprète de Skyler White dans la série Breaking bad, s’est aussi retrouvée victime de celebrity bashing en raison d’une confusion du public avec son personnage –tandis que Bryan Cranston, dont le personnage Walter White est capable de tout (y compris de tuer des enfants) pour parvenir à ses fins, était applaudi. Elle avait alors expliqué dans une tribune au New York Times: 

«En tant qu’actrice, je comprends que les téléspectateurs ont le droit d’éprouver n’importe quels sentiments à l’égard des personnages des séries qu’ils regardent. Mais en tant qu’être humain, je m’inquiète que tant de gens réagissent vis-à-vis de Skyler avec un tel venin. Pourrait-ce être parce qu’ils ne supportent pas qu’une femme ne se soumette pas en silence ou ne soutienne pas son mari en dépit de tout? Qu’ils la méprisent parce qu’elle refuse de céder, d’abandonner? Ou parce qu’elle est, de fait, l’égale de walter?

Il faut noter que les téléspectateurs ont déjà exprimé des sentiments semblables à l’égard d’autres épouses complexes télévisées— Carmela Soprano de la série Les Sopranos, Betty Draper de Mad Men. Les personnages masculins ne semblent jamais inspirer ce genre de déversement de colère et de méchanceté public.»

«L’irrationalité fait partie de nos rôles de fans», expliquait la journaliste Ann Friedman dans un article consacré à notre haine pour Anne Hathaway (et illustré par cet article de Buzzfeed sur toutes les raisons de détester l’actrice en question). «Mais ça vaut le coup de se demander si nos biais ont le moindre fondement» ajoutait-elle, et surtout de constater le sexisme qui y préside le plus souvent.

Dans un article de Gawker, une journaliste américaine confessant haïr January Jones et Kate Hudson, expliquait que «la société, en général, est formée pour juger les femmes plus durement—notamment sur leur apparence, leur talent, leur comportement—que les hommes (…). Bien sûr, il y a des acteurs que nous détestons autant que les actrices, mais nos sentiments les plus intenses et notre rancœur honorent les femmes en premier».

Roxane Gay auteure de Bad Feminist, résumait dans un article:

«A Hollywood, les jeunes femmes ne peuvent pas gagner. Quoi qu’elles fassent.»  En France non plus.

* — Nous avions originellement intégré la vidéo, mais le label de Mélanie Laurent, Atmosphériques, l'a faite retirer. Retourner à l'article

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