Economie

En France, le chômage de très longue durée se développe dix fois plus vite qu’il y a cinq ans

Gilles Bridier, mis à jour le 30.10.2014 à 15 h 57

Un chômage à deux vitesses s’est installé dans notre pays. Pourtant, contre l’exclusion sociale, la formation dispose de moyens pour cibler des actions.

REUTERS/Sigit Pamungkas

REUTERS/Sigit Pamungkas

Entre août 2008 et août 2009, un an après le début de la crise bancaire, le nombre des chômeurs de très longue durée était passé de 272.000 à 282.000, soit dix mille personnes de plus recensées comme demandeurs d’emploi de plus de trois ans. Ils représentaient alors 7,6% de l’ensemble des chômeurs des catégories A, B et C (chômeurs sans aucun emploi ou en situation professionnelle précaire) en France métropolitaine.

Depuis, la situation n’a cessé de se dégrader. Entre août 2013 et août 2014, le nombre de ces chômeurs de très longue durée est passé de 560.000 à 660.000, soit 100.000 personne de plus. Non seulement cette population a plus que doublé en cinq ans, mais surtout, la progression sur un an a été multipliée par dix!

Et les dernières statistiques montrent que l’emballement se poursuit. Cette population a encore augmenté de 12.500 en un seul mois, entre août et septembre 2014: c'est-à-dire que la hausse du nombre de chômeurs de très longue durée  correspond aujourd’hui en un seul mois à la progression de toute une année au début de la crise.

La panne de croissance explique l’augmentation du nombre de demandeurs d’emploi. Toutefois, pour 57% des chômeurs, les tensions sur le marché du travail se traduisent par des périodes sans emploi qui ne durent pas plus d’un an. Pour eux, le turn over fonctionne. Mais ce n’est pas le cas pour tout le monde.

Avec une population au chômage qui n’a cessé de croître depuis septembre 2008, c’est forcément à partir de 2010/2011 que le problème du chômage de très longue durée a pris de l’importance. De sorte que ce sont maintenant 13% des demandeurs d’emploi qui sont éloignés du travail depuis trois ans ou plus.

Cette progression laisse s’installer un chômage à deux vitesses. D’un côté, ceux qui, après un passage à la case chômage, reviennent dans le monde du travail. De l’autre, ceux qui s’en éloignent de plus en plus et se désocialisent, formant une population incompressible d’exclus de plus en plus importante. Pour un demandeur d’emploi sur huit en France, la marginalisation se fait de plus en plus loin du monde du travail, sans aller-retour possible entre ce monde et le chômage.

La formation en échec, c’est l’exclusion qui progresse

Un tel niveau de chômeurs de longue durée pointe une vraie faillite du système de formation, sans laquelle la réinsertion est rendue plus difficile.  C’est l’«échec» reconnu par François Rebsamen, ministre du Travail.

Pourtant, les moyens existent: la formation professionnelle est dotée en France de 32 milliards d’euros par an. Mais depuis la fin des années 1980, on ne cesse de dénoncer une mauvaise utilisation de ces fonds –voire des utilisations scandaleuses lorsque cet argent est dilapidé à des fins autres que l’acquisition de compétences. Malgré tout, rien n’y fait: le système ne se remet pas en question. Et pas plus de 10% des demandeurs d’emploi accèdent à une formation.

Ainsi, si les indemnités de chômage fonctionnent bien en France, les dispositifs de réinsertion ne font pas preuve de la même efficacité. Il faudrait qu’une partie de l’argent de la formation soit spécifiquement affectée à la lutte contre le chômage de très longue durée, pour traiter le problème de ces chômeurs avant qu’ils n’entrent dans la spirale de la désocialisation. Les délais d’attente pour accéder à une formation sont notamment excessivement longs. Trop longs pour faire échec à l’exclusion.

Le problème est que les allocations de retour à l’emploi (ARE), indemnités versées l’assurance chômage (Unedic), ont une fin. Tout dépend de la durée de la phase de travail qui précède la perte de l’emploi. Mais de toute façon, ces indemnités s’éteignent au maximum au bout de deux ans de chômage, voire de trois ans pour les personnes de plus de 50 ans. Le chômeur de longue durée bascule lorsqu’il devient un «fin de droits». La perte de repères n’est pas loin.

Certes, la réforme de mars dernier sur l’indemnisation du chômage introduit les droits rechargeables qui reportent la durée d’indemnisation pour les personnes qui peuvent alterner périodes d’emploi et de chômage. Encore faut-il que ces allers-retours soient possibles…

Des Assedic au RSA

Dans ces conditions, alors que Pôle emploi dénombre 3,4 millions de demandeurs d’emploi sans aucune activité (catégorie A), seulement 2,7 millions de personnes touchent une indemnité de chômage. 

Pour les 700.000 personnes qui n’y ont plus droit parce qu’ils sont au chômage depuis trop longtemps, il existe d’autres recours. Mais insuffisants pour vivre.

Certains, qui finissent par obtenir un stage, perçoivent une allocation de formation.  D’autres sont au revenu de solidarité active (RSA) qui, pour une personne seule, se monte à 509 euros.  Aujourd’hui, 873.000 inscrits à Pôle emploi perçoivent le RSA. C'est-à-dire que 17% des demandeurs d’emploi répertoriés touchent cette allocation. Les «fins de droits», chômeurs de très longue durée qui ne perçoivent plus l’ARE, sont les plus concernés.

D’autres enfin demandent à bénéficier de l’allocation de solidarité spécifique (ASS): ils sont 487.000 dans ce cas, à toucher 16 euros par jour (483 euros par mois) à condition que leurs ressources ne dépassent pas 644 euros (sinon, le montant est dégressif).

Certes, des associations se  mobilisent pour ramener ces personnes vers le marché de l’emploi. Elles sont, par exemple, 870 à adhérer à la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (FNARS) pour enrayer le fléau, prenant cette population en charge et réclamant aux entreprises des comportements citoyens pour réinsérer ces chômeurs de très longue durée. Mais lorsque l’emploi fait défaut et que les chômeurs sont mis en concurrence pour obtenir un poste, ceux qui ont décroché ne sont pas les mieux placés.

Une réalité sous-estimée

Le problème est profond, et même bien plus qu’il n’apparaît. Car, avec le temps, pris dans l’étau d’un chômage sans issue, les demandeurs d’emploi qui n’ont plus droit aux Assedic cessent d’effectuer les démarches et recherches auprès de Pôle emploi et en sont radiés. De sorte que le nombre de chômeurs de très longue durée est bien plus important que les statistiques officielles ne l’indiquent.

Par exemple, le RSA est versé à 2,3 millions de foyers en France et dans les Dom-Tom, soit au moins 1,5 million de personnes non répertoriées par Pôle emploi en plus des 873.000 chômeurs au RSA recensés par l’établissement… Mais ces statistiques ne sont pas prises en compte dans le chômage de très longue durée, par là fortement sous-estimé. Comme si cette zone grise devait être maintenue dans l’opacité.

D'après les évaluations du Conseil d'orientation pour l'emploi, «l’éloignement durable du marché du travail concerne environ deux millions de personnes, soit près de 5 % de la population en âge de travailler». Bien plus, donc, que le nombre des chômeurs de très longue durée inscrits à Pôle emploi.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
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