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Le seul pays musulman qui adore l'Amérique commence à avoir un sérieux problème d'extrémisme

Un petit garçon regarde vers une église orthodoxe et une mosquée, en août 2014 à Prizren, au sud-ouest de Pristina. REUTERS/Hazir Reka

Un petit garçon regarde vers une église orthodoxe et une mosquée, en août 2014 à Prizren, au sud-ouest de Pristina. REUTERS/Hazir Reka

Des Kosovars partent pour le Moyen-Orient et y combattent les mêmes troupes qui ont autrefois aidé leur pays à obtenir son indépendance.

Pristina, Kosovo

La page Facebook de Musli Musliu pourrait ressembler au profil de n'importe quel autre garçon de son âge: le vingtenaire y poste des selfies et des vidéos YouTube, et une application lui permet de jouer au poker avec ses amis. Mais, en réalité, sa page est loin d'être caractéristique d'un jeune homme de la génération Y. Les vidéos que poste Musli sont des appels au djihad qui exhortent ses amis à combattre les ennemis de l'islam. Sur une de ses photos, on voit un homme le visage caché sous une cagoule. Sur une autre, il s'agit d'un combattant avec un fusil mitrailleur en bandoulière et une cartouchière enroulée autour de son cou, comme s'il s'agissait d'une écharpe.

Si on en croit sa famille, ces photos ont été prises selon toute probabilité au Moyen-Orient, où Musli et son frère, Valon, tous les deux nés au Kosovo, sont partis rejoindre les rangs de groupes extrémistes.

En avril, Musli avait appelé chez lui pour dire que Valon venait d'être tué à Falloujah, pendant l'offensive de l’Etat islamique sur la ville. Valon, qui aurait aujourd'hui 22 ans, avait suivi les cours d'une madrassa, un lycée islamique, de la capitale kosovare, Pristina, avant de déménager en Egypte pour étudier à l'Université Al-Azhar (la famille n'a pas donné de détails sur la formation de Musli). Huit mois après son départ pour le Moyen-Orient, Valon était revenu voir ses parents, qui avaient tout fait pour le dissuader d'y retourner.

«On en avait parlé avec lui, et nos oncles aussi», explique Selman, un autre frère qui habite le village de Tushilë, à une cinquantaine de kilomètres de Pristina.

«On lui a dit qu'il y avait des manipulateurs là-bas, et que c'était souvent les plus innocents qui finissaient par souffrir.»

Fin septembre, si la mort de Musli n'avait rien de sûr, sa famille était très fébrile, car cela faisait trois mois que plus personne n'avait de nouvelles de lui.

Valon et Musli font partie des 150 Albanais du Kosovo –la majorité ethnique de ce pays des Balkans comptant quasiment 2 millions d'habitants et où l’islam est la religion dominante– qui, selon les autorités kosovardes, seraient partis en Syrie ou en Irak pour combattre aux côtés des djihadistes. Quarante y auraient trouvé la mort.

Je vous commande de partir sur les terres de Shâm parce que c'est la terre choisie par Allah

Un imam kosovar, en 2012

Il y a quinze ans de cela, le Kosovo était embarqué dans sa propre guerre: menées par les Etats-Unis, les forces de l'Otan menaient une campagne de frappes aériennes qui, en 2008, allaient permettre au Kosovo de déclarer son indépendance vis-à-vis de la Serbie. Et aujourd'hui, de jeunes Kosovars rejoignent le Moyen-Orient et s'opposent aux mêmes forces qui ont contribué à garantir la souveraineté de leur pays.

Le gouvernement de Pristina cherche à assécher le flot de potentiels djihadistes: ces dernières semaines, la police kosovare a arrêté plusieurs dizaines d'individus suspectés d'avoir combattu en Syrie ou en Irak, ou d'avoir fait l'apologie du terrorisme, dont 14 imams. Pour autant, d'aucuns voient dans cette émigration de candidats au djihad une source d'embarras pour un pays qui cherche toujours sa place sur la scène internationale –d'autant plus que ce pays doit largement sa liberté à une intervention occidentale.

Pendant plusieurs années après la fin des bombardement de l'Otan, l'islam extrémiste n'avait rien d'un sujet de préoccupation au Kosovo. «On a passé quinze ans à s'inquiéter des accidents de la route provoqués par des conducteurs sans permis», dit un responsable des services secrets souhaitant rester anonyme, en faisant par là référence à la nécessité de construire ex-nihilo toute une infrastructure publique. Mais tandis que le Kosovo émergeait difficilement de la guerre, de nombreuses organisations islamiques conservatrices et étrangères en ont profité pour construire des écoles et financer l'édification de mosquées dans tout le pays. Et quand la guerre a éclaté en Syrie, ajoute l'agent de renseignement, le radicalisme islamiste était devenu pour le coup un réel problème.

Au départ, l'inquiétude s'est focalisée sur les mosquées et, quelques temps après, sur le risque posé par certains leaders religieux incitant des Kosovars à partir combattre en Syrie. En 2012, par exemple, Enes Goga, un imam kosovar, proclamait un sermon des plus va-t-en guerre sur la Syrie, en citant le Prophète Mahomet. «Je vous commande de partir sur les terres de Shâm parce que c'est la terre choisie par Allah et que sur cette terre vivent tous les plus fervents croyants d'Allah», avait dit Goga, en faisant référence à Mahomet –«Les anges d'Allah ont déployé leurs ailes sur les terres de Shâm».

Nous remboursons ce que nous devons à nos alliés

Un membre des services secrets kosovars

«S'il n'a pas explicitement exhorté quiconque à prendre les armes», explique le journaliste kosovar Artan Haraqija, qui a reçu des menaces de mort pour ses articles traitant de la communauté musulmane au Kosovo, «pour moi, [c'est] un appel clair à rejoindre les combats en Syrie».

C'est à la même époque que certaines figures du terrorisme kosovar ont commencé à émerger: en septembre 2012, un Kosovar du nom de Naman Demolli, qui avait servi dans les rangs de l'Armée de libération du Kosovo pendant la guerre contre la Serbie, mourait en Syrie. Et en mars 2014, selon les informations de l'organe de presse Balkan Insight, un Kosovar né en Allemagne, Blerim Heta, parti combattre en Syrie, où il avait pris le nom de Abou Al Khabab Kosovo, tuait 52 personnes lors d'un attentat suicide à Bagdad.

En juin 2014, c'est une vidéo postée sur Internet qui montrait Lavdrim Muhaxheri, un Albanais kosovar et soldat de l’Etat islamique, proférant un discours fanatique et en arabe devant une foule exaltée, sans doute à Falloujah. Il promettait de conquérir Jérusalem, Rome et l'Andalousie, avant de déchirer son passeport kosovar et de le transpercer avec un sabre. Le mois suivant, Muhaxheri publiait sur Facebook des images effroyables qui le montraient sur le point de décapiter un adolescent syrien. Sur une autre image, on le voyait une tête ensanglantée à la main.

En septembre, le gouvernement américain consignait Muhaxheri, qui a été déclaré mort pendant un temps, sur une liste de «terroristes internationaux spécifiquement désignés», une distinction qui s'accompagne de sanctions financières. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que Muhaxheri se frotte aux Américains: au Kosovo, il a été employé à la base militaire américaine de Camp Bondsteel, où 800 Américains sont toujours déployés en service actif. Ensuite, selon des informations locales, il aurait travaillé deux ans en Afghanistan en tant que contractuel.

Beaucoup de chefs religieux musulmans ont fermement condamné ceux qui ont pu partir rejoindre des groupes extrémistes au Moyen-Orient. La Communauté islamique du Kosovo, une organisation religieuse indépendante, a ainsi exhorté les combattants kosovars à «rentrer dans leur famille et dans leur pays aussi vite que possible». L'organisation s'en est aussi pris aux groupes qui recrutent des djihadistes au Kosovo.

Parallèlement, le gouvernement kosovar, qui reste intensément dévoué aux pays occidentaux, cherche à débusquer de possibles soutiens des groupes radicaux. Dans une tribune publiée le 30 septembre dans The Guardian, le Premier ministre, Hashim Thaçi, promettait «d'écraser toutes les cellules pensant, à tort, pouvoir se cacher au Kosovo». En plus des récentes arrestations, le gouvernement a aussi démantelé 14 associations islamiques et diligenté des enquêtes pour savoir si elles sont ou non en lien avec des groupes radicaux. 

«Nous remboursons ce que nous devons à nos alliés», explique le responsable des services secrets. Il fait remarquer aussi que l'Agence du renseignement kosovar, l'équivalent local de la CIA, ne répugne pas au fait que les Etats-Unis cible des citoyens kosovars combattant dans les rangs de l’Etat islamique; pas moins de 8 Kosovars auraient été tués par un tir de drone en septembre. «Ils nous ont libérés et, maintenant, c'est à nous de répondre à leur appel», dit l'agent en faisant référence aux récentes initiatives nationales qui visent à endiguer le flot de candidats au djihad.

En moyenne, selon l'Agence du renseignement kosovar, ces derniers mois, ce sont entre 3 et 6 Kosovars qui sont rentrés de Syrie et d'Irak chaque mois. Mais le responsable des services secrets se montre optimiste: les récentes arrestations, couplées avec des mandats d'arrêt ciblant 30 individus censés combattre actuellement en Syrie, devraient freiner la migration d'extrémistes radicaux dans la région.

Si mes frères avaient pu trouver du travail ici, jamais ils n'auraient pensé à partir là-bas.

 

Mais d'autres craignent que ces arrestations puissent, au contraire, se révéler contre-productives et radicaliser encore davantage de monde.

«Le Kosovo a besoin d'une stratégie en amont», affirme Abit Hoxha, analyste pour le Centre national des études de sécurité. «Arrêter ces gens et les condamner alors qu'ils n'ont encore rien fait [afin d'améliorer la gouvernance] n'aura qu'un effet boomerang.»

Un jeune Kosovar de Kaçanik, la ville natale de Muhaxheri, est du même avis. «Les gens sont consternés par une telle injustice», explique le jeune homme de 24 ans en sortant de la prière du vendredi. «Cela ne fait qu'aggraver la situation. Est-ce que ça ne vous énerverait pas qu'on arrête votre frère? Nous, les musulmans, nous sommes tous frères.»

D'autres Kosovars expriment leur frustration face à un gouvernement qui ne fait rien pour s'attaquer aux racines réelles d'un tel extrémisme: la pauvreté, un système éducatif misérable, la défaillance de l’Etat. «Nos écoles sont incompétentes et laissent les individus vulnérables à la propagande religieuse», ajoute Hoxha.

Selon la Banque mondiale, le taux de chômage atteint les 45% au Kosovo; chez les jeunes, il grimpe à 60%. La moitié de la population a moins de 25 ans. Ce qui ont un travail gagnent en moyenne 370 euros par mois.

Muhamet, l'aîné de la fratrie Musliu, dit que la situation économique désastreuse du Kosovo est en partie responsable de la mort de son frère. «Le Kosovo marche sur la tête», dit-il. «Si mes frères avaient pu trouver du travail ici, jamais ils n'auraient pensé à partir là-bas.»

«Mais l’Etat les a laissés sur le carreau», ajoute-il, «et se fichait bien mal de leur sort».

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