Culture

(E)lecteurs nostalgiques, oubliez l'affaire Pellerin et revoyez le dialogue de 1978 entre Mitterrand et Modiano

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 27.10.2014 à 17 h 05

Vous n'avez pas pu la rater, LA polémique politico-médiatique de la journée, celle déclenchée par l'aveu par la ministre de la Culture Fleur Pellerin, dimanche 26 octobre, qu'elle n'a pas lu un seul livre de Patrick Modiano, le tout nouveau prix Nobel de littérature. Réactions: «Exquise barbarie» (Le Huffington Post) contre «Et alors?» (Le Point). La presse étrangère (britannique, belge, espagnole, italienne) se moque, trop contente de prendre en défaut ces satanés Français qui ont raflé deux Nobel cette année. Il paraît même, figurez-vous, que «Twitter s'indigne», en attendant probablement de s'enflammer.

Les arguments sont intéressants des deux côtés. Côté pile: en deux semaines passées depuis la remise du prix, Fleur Pellerin aurait quand même pu faire l'effort de lire UN roman de Modiano, pas spécialement connu pour commettre des pavés interminables (en poche, La Place de l'étoile fait à peine 200 pages). Côté face: elle a eu l'honnêteté de ne pas mentir quand elle aurait pu réciter des fiches rédigées par son service de communication (comme elle l'avait fait pour le communiqué saluant le Nobel) et puis, après tout, attend-on de la ministre de la Culture qu'elle lise de bons livres ou avant tout qu'elle impulse de bonnes politiques?

A défaut de trancher, on invitera juste les lecteurs et électeurs que vous êtes à vous reporter à la vidéo ci-dessus (en partenariat avec l'Ina, en accès libre pendant une semaine –le passage le plus intéressant commence autour de 1h00).

Le 15 septembre 1978, Bernard Pivot a convié François Mitterrand à inviter dans Apostrophes quatre écrivains à dialoguer avec lui. Le dirigeant socialiste a choisi Michel Tournier, Paul Guimard, Emmanuel Le Roy Ladurie et Patrick Modiano, qui vient de publier son sixième roman, Rue des boutiques obscures, livre pour lequel il obtiendra en novembre de la même année un prix Goncourt qui le sacrera aussi, fait exceptionnel, «pour l'ensemble de son œuvre».

L'artiste et le politique discutent de l'essayiste Emmanuel Berl, à qui Modiano a consacré un livre deux ans plus tôt, qui a poussé Mitterrand (qui, il l'avoue, n'avait auparavant lu de lui que La Place de l'étoile) à s'intéresser plus avant à son œuvre. Modiano salue en son interlocuteur, qui vient de publier l'essai L'Abeille et l'architecte, un «vrai écrivain». Puis le premier secrétaire du PS se lance dans un commentaire très argumenté du roman, mettant en avant les thèmes de l'identité et de la mémoire chers à l'écrivain:

«Il y a une grande limpidité de style, qui peut faire illusion. Rue des boutiques obscures, c'est une histoire intéressante de quelqu'un qui, dans la recherche de lui-même –il est amnésique, il ne sait plus qui il est– tombe sur des familles russes, pittoresques... Mais ce n'est qu'une histoire. Et puis on arrive au bout [...] et tout d'un coup on s'aperçoit que c'est pas une histoire simple, c'est pas une histoire limpide. [...] On s'aperçoit qu'on est projeté dans une autre histoire, c'est que cet homme qui se cherche n'est pas simplement quelqu'un qui est amnésique –ou bien alors, nous sommes tous des amnésiques: qui sommes nous?»

Mitterrand voit en Modiano comme en Tournier, qu'il reconnaît pourtant comme très différents, deux écrivains dont «le style trompe» –il s'agit d'un «grand style classique français» puis «on s'aperçoit ensuite qu'il y a du russe là-dessous»:

«Ce sont des gens qui ont à parler comme Dostoïevski le ferait, mais dans le style de Stendhal.»

Cette vidéo nous en dit sans doute un peu plus sur Mitterrand lui-même que sur les goûts littéraires de la classe politique de son époque en général («Est-ce que De Gaulle lisait de la littérature pure, je ne le crois pas», lâche d'ailleurs Michel Tournier à un moment de l'émission) ou sur la (souvent affirmée) baisse de niveau du personnel politique en quarante ans. La voir, ou la revoir, permet en tout cas de se régaler du niveau de l'échange entre un Mitterrand pédagogue et un Modiano à la timidité toujours aussi séduisante. Et de se demander comment la lecture et la fréquentation du second ont pu nourrir la réflexion et la pratique politique du premier.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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