Comment la photo à 25 euros d'un étudiant bulgare a fait le tour du monde jusqu'à Hollywood

Photo: Stefan Stefanov.

Photo: Stefan Stefanov.

En novembre 2013, Stefan Stefanov capturait avec son appareil un moment symbolique des manifestations anti-gouvernementales à Sofia. Propulsé par les réseaux sociaux, son cliché se retrouve aujourd'hui dans le film «The Giver», avec Meryl Streep et Katie Holmes.

Le film futuriste The Giver sort en salles en France ce mercredi 29 octobre. Adapté du best-seller de Lois Lowry et réalisé par Philipp Joyce, ce long-métrage réunit une pléiade de noms ronflants au casting: Meryl Streep, Katie Holmes ou encore «The Dude» Jeff Bridges. Mais dans ce film de science-fiction au scénario, on vous l’accorde, pas forcément très original (le monde est aseptisé de toutes les émotions, de toutes les couleurs et de tous ses souvenirs. Un seul homme, Jonas, a la responsabilité de devenir le dépositaire de l'histoire de l'humanité afin de la conserve), un détail a une histoire plus singulière: la photo d’un jeune étudiant bulgare.

Si vous vous décidez à dépenser une dizaine d’euros pour aller voir cette production hollywoodienne, vous apercevrez en effet le cliché capturé en 2013 à Sofia par un jeune étudiant en photo, Stefan Stefanov: «La production m’a contacté pour pouvoir utiliser mon travail dans un montage symbolisant l’histoire de l’humanité», explique ce dernier. Au même titre que la lutte de Nelson Mandela en Afrique du Sud pendant l’apartheid, de l’homme se tenant devant les chars de la place Tian’anmen ou encore des images de la chute du mur de Berlin, rien que ça.

Chômage, corruption, factures salées

Pour comprendre la photo de Stefan Stefanov, il faut tout d’abord se remettre dans le contexte de la situation politique et économique du pays, puisqu’elle symbolise la lutte des Bulgares et surtout de ses jeunes contre un système qui les oppresse, ne leur donne pas d’autres choix que de se résigner, partir ou bien se rebeller.

Boïko Borissov, alors Premier ministre de Bulgarie, le 7 février 2013. REUTERS/Laurent Dubrule.

Après quarante ans de communisme et une transition démocratique compliquée, la Bulgarie est entrée dans l’Union européenne le 1er janvier 2007, en même temps que la Roumanie. Sept ans plus tard, comme son voisin, le pays est frappé très durement par la crise et est même considéré comme le plus pauvre de l’Union.

Face à cette morosité ambiante, il n’en faut pas beaucoup pour exacerber les tensions. Un dossier a suffi: la flambée des prix de l’électricité, qui a coûté sa place au Premier ministre de l’époque, Boïko Borissov, en février 2013. «On a reçu des factures d’électricité incroyablement chères alors que l’hiver n’était pas particulièrement froid», témoigne Stefan Stefanov, attablé devant sa pinte d’un pub de Sofia. «La crise est énorme. On vivait normalement avant. Les salaires ont baissé, les factures sont plus onéreuses. Cest la première goutte deau», argue-t-il.

Sous la pression de la rue, Borissov, chef du parti de centre-droit bulgare (GERB), présente donc sa démission en mars et appelle à des élections anticipées organisées le 13 mai. La formation d’une nouvelle coalition et la nomination d’un nouveau Premier ministre socialiste doivent ainsi mettre fin au chaos. Fin de l’histoire? Pas vraiment…

À peine en fonctions, le nouveau Parlement a la bonne idée, sans débat préalable, d’élire un politicien et magnat des médias controversé à la tête de l’Agence nationale de sécurité (la NSA bulgare). Son nom: Delyan Peevski. «Quand la nouvelle coalition est arrivée, tout le monde a calmé le jeu jusqu’à ce quils décident de désigner cet homme alors quon était au courant quil trempait dans des affaires de corruption…»

Le 14 juin, des milliers de personnes descendent dans la rue. Le mouvement de protestation se durcit, jusqu’à ce jour du 13 novembre 2013.

«Bouleversée par la scène»

Ce matin-là, comme il le fait régulièrement depuis le début des évènements, Stefan Stefanov est posté devant l’enceinte du bâtiment présidentiel en tant que photojournaliste freelance pour le compte d’un quotidien bulgare, Trud, afin de couvrir les manifestations.

Stefan Stefanov. Photo: Veneta Paunova.

«Toute la nuit, les gens avaient fait le pied de grue pour bloquer les élus à leur sortie du bâtiment. Vers 7 heures du matin, la police a réussi à écarter la foule en deux parties et à ouvrir la voie aux voitures des ministres. Un étudiant est parvenu à se faufiler et à sauter sur lune delles. Il est alors tombé et sest fait très mal en basculant sur le dos. Il sest sérieusement blessé à la tête Deux policiers interviennent alors. L’un essaye de le protéger, l’autre de le frapper.

Photo: Stefan Stefanov.

Témoin de la scène, Desi Nikolova, une jeune lycéenne de 16 ans, est révoltée par la violence du choc et conjure l’un des policiers présent de stopper son collègue. «Elle a été bouleversée par ce qui venait de se passer et sest mise à pleurer.» Visiblement touché, l’agent lui lance, le regard rougi par la compassion et l’empathie (ou la honte?): «Tiens bon et tout ira mieux…» Est-ce que le policier pleurait, comme l’ont dit certains internautes? «Je ne sais pas, c’était franchement la cohue», avoue Stefan.

Au bon endroit au bon moment, il capte en tout cas la scène. Pas forcément plus que cela emballé par son cliché, il transfère ensuite les photos dans le système de sa rédaction et rentre chez lui pour en poster quelques-unes sur Facebook, au départ avec un statut privé. Une amie lui demandant le droit de reprendre sa photo, Stefan la rend publique et part se coucher, éreinté.

«Quand je me suis réveillé, c’était la folie»

Au saut du lit, le jeune Bulgare se connecte sur Internet, comme chaque matin. Sur son compte Facebook, surprise, des dizaines de notifications: «C’était de la folie, javais des demande damis qui venaient du monde entier. Cest devenu viral…»

Les jours suivants, la photo est ainsi partagée des dizaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux, et reprise par différents sites dont BuzzFeed. Le photographe et sa nouvelle muse sont même interviewés par les télés bulgares.


Un caricaturiste s’en sert aussi pour croquer les événements du jour. On y voit le Premier ministre de l’époque, Plamen Oresharski, prendre par l’épaule un policier qui lui dit, comme sur la photo: «Tiens bon et tout ira mieux».

Moins drôle, la jeune Desi, alors mineure, est elle inquiétée par les autorités:

«Son père a été convoqué au commissariat de police. Les autorités lui ont demandé sils trouvaient cela normal que sa fille participe, à son âge, à ce genre de manifestations. Son père leur a dit quil était daccord et quil était fier que sa fille se batte pour ses droits.»

Autre inconvénient du web, l’image de la jeune fille est également régulièrement détournée par des internautes lors de différentes protestations. «Certains ont dit que la scène avait eu lieu au Brésil, au Mexique ou lors des révoltes en Espagne. Dautres ont dit que Desi avait été payée pour manifester ou que le policier était son petit copain. Il y a eu pas mal de rumeurs concernant cette photo», rigole-t-il.

«Facebook? Cest le jeu…»

Malgré son succès et quelques prix glanés, Stefan n’a pourtant pas touché le jackpot, loin de là… Journalistiquement, la photo lui a rapporté 50 leva (environ 25 euros) payés par le journal qui n’en a même pas fait sa une. Cinématographiquement, il se refuse à dire combien il va recevoir de la production de The Giver et se contente de dire que la somme promise est supérieure au salaire moyen bulgare (360 euros par mois environ).

Malgré le nombre de vues important, il n’a pas récolté un euro de plus grâce aux réseaux sociaux. En effet, le fait de poster sa photo sur Facebook ne le prive pas de son droit d’auteur mais accorde au réseau social «une licence non-exclusive, transférable, sous-licenciable, sans redevance et mondiale», comme il est expliqué dans ses clauses d’utilisation. «Lorsque vous publiez du contenu ou des informations avec le paramètre "Public", cela signifie que vous permettez à tout le monde, y compris aux personnes qui n’utilisent pas Facebook, d’accéder à ces informations et de les utiliser, mais aussi de les associer à vous.» Bien aimable. «C’est le jeu. C’est aussi grâce ça que ma photographie a fait le tour du monde…», explique Stefan, résigné.

Cela n’encourage en tout cas pas l’étudiant à persévérer dans le métier:

«Jadore cela, cest amusant mais cest hyper mal payé. Le jour où jai pris cette photo, javais travaillé de 7 heures à minuit. En plus, ici, tous les journaux sont corrompus.»

Depuis ce jour, la contestation s’est consumée et tout le monde a gentiment regagné ses pénates, y compris l’ancien Premier ministre Boïko Borissov. Le 5 octobre, deux semaines après notre rencontre avec Stefan, ont eu lieu de nouvelles élections législatives qui ont vu l'ancien Premier ministre arriver une nouvelle fois en tête.

Partager cet article