Economie

Banques: nationalisez les toutes!

Eric Le Boucher, mis à jour le 21.08.2009 à 6 h 52

Les dirigeants de banques centrales se demandent s'ils n'auraient pas dû au début de la crise nationaliser l'ensemble des banques.

Les gouvernements ont été trop coulants avec les banques. Responsables de cette crise, elles ont obtenu des montagnes d'argent public et s'en sortent les premières, les dirigeants et les traders se servant au passage des bonus monstrueux. Ce débat, lancé par les prix Nobel Stiglitz et Krugman aux Etats-Unis et, vaguement repris par les gauches en Europe (très très très vaguement), a été tué dans l'œuf par l'administration Obama. Larry Summers, le conseiller de la Maison Blanche, et Tom Geithner, le ministre, ont expliqué qu'il n'y avait pas d'autre solution concrète. Point final. Et comme cette réponse avait reçu l'assentiment du saint homme président des Etats-Unis, personne n'est allé plus loin.

Et voilà que le débat reprend, et pas n'importe où: au cœur du cœur du dispositif. Le Président de la banque centrale de Kansas City, l'une des 12 banques régionales chapeautées par la Federal Reserve, un peu comme la Banque de France dans le système euro, Thomas Hoenig, a dit qu'il aurait fallu laisser les grandes banques faire faillite, liquider les actionnaires et les nationaliser. Et, accrochez-vous à votre feuille d'impôts, Ben Bernanke le patron de la Fed, a soutenu son collègue. Il demande que cette proposition soit débattue (encore que de façon informelle) lors du sommet de Jackson Hole, grande nouba annuelle des banquiers centraux mondiaux qui commence mercredi 20 août! On croit rêver!

Hoenig, jeune homme de 62 ans, est un faucon. Il a été membre des commissions de supervision des banques, il est connu pour avoir toujours pris des positions dures, contre l'inflation en premier. Et il a forgé ses convictions sur le sauvetage des banques lors de la crise d'une banque de l'Oklahoma en 1982 qui, faisant boule de neige, a poussé le gouvernement à nationaliser Continental Illinois.

Dans une conversation privée, il a expliqué que les banques sans assez de fonds propres ou qui ont perdu la confiance des investisseurs ne devraient pas être sauvées. Au contraire, l'Etat devrait les déclarer insolvables, virer les dirigeants et imposer aux actionnaires de prendre leurs pertes.

Ce point de vue a fait trainée de poudre. Hoenig a dû s'en expliquer devant le Sénat. Et beaucoup, dans les milieux des banquiers centraux, ont officieusement approuvé le sens de ses déclarations. Des milliards de dollars ont été apportés aux grandes banques américaines mais aucun effort ne fut demandé aux actionnaires: le contribuable a payé sans obtenir rien en échange. La philosophie était qu'il fallait à tout prix «sauver le secteur bancaire» comme «préalable» à toute reprise économique. Leçon était tirée de 1929 puisque le «laisser-tomber» des banques de l'époque avait créé la catastrophe.

Cette politique qui revient quand même à blanchir les coupables a soulevé des aigreurs dans les opinions publiques en Amérique comme en Europe mais que faire quand les autorités répondent «qu'il n'y a pas d'autres solutions», selon le fameux «TINA» de Thatcher (There Is No Alternative) ?

Hoenig en apporte une: exiger que les actionnaires des banques qui ont demandé l'aide de l'Etat soient pénalisés d'une façon ou d'une autre. L'idée n'est pas forcément de nationaliser les banques mais de faire payer les actionnaires. Voilà la seule manière de les responsabiliser - enfin!- et d'éviter que l'insouciance généralisée du milieu bancaire, cause de la crise des subprimes, ne se reproduise demain.

Le débat, on peut l'espérer, va s'ouvrir à nouveau dans le contexte de début de reprise économique qui voit les banques retrouver des profits record. Les autorités politiques se retrouvent sur la sellette: vous n'exigez donc rien des banques? En France, on regarde l'affaire par le petit bout de la lorgnette, les bonus des traders, tout en avouant d'ailleurs qu'il ne faut rien faire tant que les autres pays ne font pas pareil, sous peine d'abîmer «la compétitivité de la place de Paris».

Mais le sujet est beaucoup plus vaste: le sentiment d'impunité du secteur financier nourrit ce que Charles-Henri Filippi, ancien PDG de HSBC France, nomme «la dérive oligarchique» de nos sociétés dans un livre excellent dont j'avais gardé la lecture pour cet été «L'argent sans maître». Filippi qui se veut militant du « bon argent » dans la ligne du protestantisme de Max Weber, tremble à l'idée que les aigreurs populaires ne débouchent sur du populisme et du protectionnisme. Il réclame des mesures dures contre «l'argent prédateur» de la part des gouvernements pour qu'ils cessent de paraître en collusion avec « un groupe identifié de capitalistes privés avec lesquels il partage le pouvoir». Il dit, lui aussi, qu'on aurait du nationaliser les banques défaillantes.

L'ensemble de mesures qui seront prises à l'issue des G20 sur la régulation financière sont-elles suffisantes pour empêcher un retour à l'hyper-finance, ses mécanismes prédateurs et ses inévitables excès? Ou bien faut-il que les politiques marquent le coup beaucoup plus brutalement, sans forcément nationaliser car il y a des «solutions de marché», pour mettre les banques à raison? Merci à Tom Hoenig de rouvrir le vrai débat.

Eric Le Boucher

Image de Une: Graffiti sur un mur de la Banque d'Angleterre «Le gouvernement ment, les banques volent. Les riches rient»  REUTERS

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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