Les Antillais entre deux écueils
La situation guadeloupéenne n'est pas sans rappeler la Nouvelle-Calédonie.
Le début de détente que connaît la Guadeloupe n'est évidemment qu'un répit; souhaitable pour tout le monde, mais qui laisse entier le problème de l'outre-mer.
Passons par profits et pertes les questions de méthode: imparfaites, tardives, sûrement. Il y a eu matière à dresser un tableau apocalyptique, puisque l'on peut résumer la séquence en un constat: un mort et trente jours pour que ça bouge! Pourtant le seul «bug» réel a été l'opposition du Premier ministre à l'engagement, pris sur place par le secrétaire d'Etat à l'outre-mer, de faire financer par l'Etat les hausses de salaires auxquelles le patronat local répugnait; et répugne toujours.
Le conflit guadeloupéen a été, en partie, victime du zèle de ceux qui ont trop vite proclamé que l'île préfigurait la levée en masse espérée en métropole. Dès lors, président et gouvernement n'ont plus eu qu'une seule obsession: déconnecter, localiser, et ne rien décider qui puisse sortir du cadre général de gestion de la crise, à savoir une gestion sociale, concentrant les efforts sur les plus faibles. On peut dire, comme l'a fait le leader de la révolte, que dans un système qui voit les autorités se précipiter sur place, au chevet des victimes, au moindre incident, il était parfaitement choquant de laisser le conflit s'étirer en longueur; mais il est difficile de faire grief à un gouvernement de dire, dans la gestion d'une crise, ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Comme il était indispensable de tracer une limite entre, selon l'expression de François Fillon, «ce qui est légitime», à savoir la grève et la manifestation, et ce qui ne l'était pas, les barrages et le tirs contre les gendarmes.
Pour finir, la crise se solde par une enveloppe qui passe de 100 millions d'euros (total des engagements pris par Yves Jégo sur place ) à 580 millions, total des annonces présidentielles, qui équivalent à un véritable plan de relance, il est vrai pour tout l'outre-mer. Effort qui n'est ni négligeable, ni critiquable, tant sont grandes les difficultés spécifiques de ces îles: taux de chômage supérieur à 20%, chiffre record de rmistes, qui correspond au nombre très élevé de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, pratiquement un Guadeloupéen sur quatre, distorsions de revenus au bénéfice du secteur public, et de prix par rapport à la métropole, etc...
Ces territoires vont devoir eux aussi subir les conséquences de la crise mondiale. Guère critiquable, non plus, la sortie de crise par le haut annoncée par Nicolas Sarkozy, sous la forme d'états généraux de l'outre-mer, remise à plat et remise en cause de tout un système qui produit d'aussi grandes difficultés pour les habitants concernés. Et c'est là que la partie risque d'être vraiment difficile, pour qui veut réformer de bonne foi.
Car il faut d'abord avoir à l'esprit que ces îles sont, au regard de leurs caractéristiques économiques, la caricature de la métropole, dont elles reproduisent les traits distinctifs: elles vivent d'importations et de subventions; or aujourd'hui la France vit avec un déficit extérieur record, et des déficits publics qui sont autant de subventions que nous consentent les générations futures. Certains seront donc fondés à dire que pour en sortir il leur faudra sortir du cadre national.
Mais il faut aussi accepter l'idée que chaque île, chaque territoire est une histoire spécifique, avec des aspirations qui le sont tout autant, en même temps qu'une propension très insulaire au malthusianisme, nourri souvent par un sentiment, et un constat d'enfermement. C'est Gisèle Halimi qui rapporte ainsi une conversation éclairante avec Aimé Césaire pour qui les Antillais devaient naviguer entre deux écueils, à ses yeux également dangereux, celui de la ségrégation, qui est une négation, et celui de l'universalité qui, disait-il, fait courir le risque de la dilution. Lui-même avait souhaité, à la Libération, la voie de la départementalisation, moyen pour lui de l'émancipation. C'est la constante recherche de celle-ci qui l'a ensuite conduit vers la revendication de l'autonomisation.
Sarkozy et les jacobins
Autonomie, départementalisation: quel que soit le cas de figure, la France est restée, et veut sans doute rester jacobine; la mondialisation a d'ailleurs provoqué une réaction jacobine dans notre plus récent passé; il suffit pour s'en convaincre de se souvenir de l'échec de Jean-Pierre Raffarin, dont l'ambition fortement décentralisatrice ne convenait ni à Jacques Chirac, ni au parti dominant d'alors, le RPR.
Or nous ne connaissons pas encore le centre de gravité du sarkozysme sur ces questions. S'il se montre ouvert, prêt à prendre le risque d'une évolution institutionnelle de l'outre-mer — après tout, il avait tenté cette ouverture en Corse, avant d'en être découragé par les Corses eux-mêmes — il risque de heurter de front une grande partie de sa propre famille politique, et ceux qui se sont abrités derrière elle et qui ont laissé s'installer et perdurer tant de rentes de situation; un seul exemple: qui se souvient que l'attribution de la desserte maritime des Antilles est allé à la CMA-CGM, après que leurs propriétaires se soient vus attribuer la reprise de la CGM, le tout sous l'égide de l'un des prédécesseurs d'Yves Jégo, à savoir Bernard Pons, porte-parole du chiraquisme ultramarin. Il n'est pas question de mettre en cause le professionnalisme de cet armement, mais à l'époque seule la CFDT avait protesté et prôné une solution plus favorable à l'économie locale. Bon courage, donc, à qui voudra réformer!
Si donc, à l'inverse, Nicolas Sarkozy se tient plus près des intérêts traditionnellement représentés par la droite, il court le risque de voir grossir les rangs de ceux qui, comme en Guadeloupe, ont voulu et voudront davantage en découdre. Avec une perspective de plus en plus ouvertement politique. Car à n'en pas douter, la Guadeloupe a vu s'affirmer un leader politique dont l'objectif presque explicite est l'indépendance.
Le moment ressemble à celui qui a vu, à l'orée des années 1980, s'affirmer, plus ouvertement il est vrai, un mouvement indépendantiste kanak, en Nouvelle-Calédonie. Alors, Elie Domota-Jean-Marie Tjibaou, même combat? Le rapprochement est tentant, mais ne convainc pas: même levier puissamment identitaire, certes, même aptitude au leadership, même conscience aigüe des injustices et des inégalités; mais Tjibaou était, en gestation et à l'échelle de son territoire, un émule de Mandela, qui souhaitait n'exclure personne, voulait rassembler «deux couleurs, un seul peuple», et cherchait à avancer par le dialogue des cultures, sa marque de fabrique, et non par l'affrontement.
J'ignore comment fonctionne ce gouvernement, mais il compte pourtant dans ses rangs un spécialiste authentique des situations de crise outre-mer, qu'il eut été utile de consulter: il pourra témoigner au moins de la difficulté de réformer, des obstacles et des menaces qu'il faut être prêt à affronter, des réseaux qu'il faut combattre et de ceux qui peuvent aider: il s'agit de Christian Blanc. Il a a vécu et géré la crise calédonienne aux cotés d'Edgard Pisani et qui prit part aux premiers accords de Matignon. C'est une leçon qui en vaut une autre, et qui peut aider à éviter d'autres erreurs de méthode ou d'appréciation, si vite interprétée comme la marque du mépris métropolitain, et si vite exploitées. Exploitation qui elle aussi méprise le sort de celles et ceux à qui, en tout état de cause, il faudra laisser le dernier mot.
Jean-Marie colombani
Mis à jour le 23/02/2009 à 18h19







































Voilà un article clair, précis, équilibré et d'un honnêteté scrupuleuse. Bravo !
Puis-je, cependant, me permettre une toute petite remarque : il faudrait bannir à tout jamais le mot "métropole" lorsqu'on parle de nos départements d'outre-mer. Dans le Littré je lis : métropole : état considéré relativement aux colonies qu'il a fondées et qu'il possède.
Très cordialement.
Je reviens sur le dernier paragraphe, si les ailes de l’émancipation ont tellement poussé qu’ILS envisagent de s’envoler vers l’amer paradis des petits indépendants, pourquoi pas ?
Personne, en son temps, ne nous a empêchés de couper la tête des rois et des nobles !....
En attendant, on chante, on danse et on BALANCE entre la tentation kanake, Cubaine ou Mugabéenne, et la signature démocratique d’une totale indépendance immédiate.....à « l’anglaise »
Gwada a toujours été rebelle. Contrairement à ce qui est dit actuellement, elle ne veut pas être aimée ne s’aimant pas elle-même...Mais il faut que ce « peuple » avance à visage franc (sans jeu de mot volontaire). Leur responsabilité est énorme et il est temps de sauter sans reculer. J’espère que l’ETAT FRANÇAIS saura éviter une balkanisation ultramarine comme aux Comores et traiter chaque département, DEFINITIVEMENT, en fonction de sa spécificité historique, culturelle et géographique. Bien qu’en situation de détestasyon « amicale » Gwadeloupe et Martinique peuvent créer un état unique.. ??
Le plus costaud des camionneurs ne peut conduire deux camions en même temps, le moment du choix de l’avenir, provoqué, est arrivé, on ne peut plus se raconter d’histoires à dormir debout.
Vous être laborieux, complexifiant dans votre article, on dirait (pardonnez-moi) le speech d'un étudiant qui vient de rentrer à Sc-Po et porte des jugements en -isme sur toute contrée sans même jamais avoir été sur le terrain ou si peu, si vite. La Guadeloupe, c'est vivre avec les Noirs (90% de la population, ceux des Cités HLM de PàP, les 'Sig', ceux des Grands Fonds, etc. Le Peuple, quoi).
Bref, lisez l'interview de Rocard dans votre ancien journal. C'est limpide. En résumé : il s'agit d'abord d'une crise socio-économique, secondairement institutionnelle. Tout est dit.
J'ajoute, la Guadeloupe a été conquise par la force par le Royaume de France uniquement pour des raisons de pur business. Rien n'a vraiment changé en réalité. Deux questions : qui mène le business (qui est propriétaire du private equity le plus rentable, Rocard le dit) et quel nouveau business model, il va falloir inventer pour réinventer la Guadeloupe et en finir avec la Cité administrative géante qu'elle est devenue dont ses employés et ses clients, les assistés, se nourrissent, s'habillent, se meublent, etc, chez l'ultra minorité propriétaire exclusif de ce private equity. Les problèmes d'actionnariat vous les avez connu, on est en partie dans la même problématique, le Peuple Gwada se rebelle en grande partie contre les grands actionnaires...Rien à voir avec une quelconque indépendance politique, mais bien une indépendance actionnariale, en quelque sorte. Loin de Sc-Po 1ére année.
La volonté d'indépendance ou d'autonomie est une réaction éminament respectable étant donné la manière dont les autorités métropolitaines s'intéressent à la France d'Outre Mer. Nous traitons le prblème à l'envers, donnons de l'attention et nous en aurons en retour. Quelques grandes fortunes de béqués confisquent les richesses de ces terres magnifiques. C'est également un paradis pour de riches métropolitains à la recherche de queqlue niche fiscale. Mais les gens sur place crèvent...et c'est un peu la même chose sous nos cieux. Ils crèvent de politiques menteurs, sans vision qui nous racontent un jour la pluie et le lendemain le beau temps, assoifés d'argent, de pouvoir et sans plus de qualité que chacun d'entre nous pour diriger un pays. Nous vivons un monde de profit, donc de profiteurs, ou les "faibles" sont réduits à néant. Aucun politique, ayant la volonté de gouverner, ne propose de modèle de société un temps soit peu différent, et pour cause...ce modèle leur va bien puisqu'il fait leur richesse et leur pouvoir.
Donnons l'outre mer aux gens d'outre mer. Eux, au moins, montrent qu'il est possible de se révolter contre l'inexcusable quand nous faisons les moutons. Profitons en pour donner la France aux français (de toutes origines) et confisquer le pouvoir à ces hommes avides de profit personnel et farouches défenseurs d'un modèle unique.
Oui, vous avez raison. Les Antilles sont un concentré des problèmes français. Depuis une bonne décennie, les gouvernement successifs n'ont trouvé qu'une solution à court terme aux maux qui nous rongent : acheter la paix sociale à coups de subventions publiques. Sarkozy s'est fait élire président parce qu'il prétendait faire autre chose : s'attaquer aux problèmes et non saupoudrer des analgésiques sur les plaies. La pesanteur des choses est telle qu'il emprunte désormais le même chemin que ses prédécesseurs. Le problème, c'est qu'à force de distribuer de l'argent qu'il n'avait pas, notre Etat s'est enedetté au-delà de toute mesure et n'est plus capable de faire face à la crise.
En ce qui concerne nos si coûteux "cailloux", nos reliquats d'empire, le temps ne serait-il pas venu de les laisser vivre leur vie, de les rendre indépendantes, afin d'amener leurs habitants à assumer enfin leurs responsabilités, plutôt qu'à tout attendre de l'Etat, dispensateur d'une manne publique épuisée ? Et cela peut valoir aussi, un jour, pour la Corse...
Je lis dans la récente livraison d'un quotidien papier (de qualité) une interview d'un professeur de philosophie guadeloupéen (d'origine et d'affectation professionnelle) et j'en reprends un extrait pour illustrer les termes de la conversation entre Aimé Césaire et Gisèle Halimi, rapportée par JMC (cf ségrégation et universalité). Je cite : "Dans la société américaine, qui est plus raciste, le Blanc pourra considérer que le Noir est un homme inférieur, mais il ne dira pas qu'il n'est pas américain. En France, c'est l'inverse : un Noir est un homme égal, mais pas un Français à part entière." Et le professeur de rappeler l'aphorisme bien connu d'Aimé Césaire : "A part entière ou entièrement à part".
Que c'est intelligent... Les philosophes sont intelligents par nature, les écrivains (romanciers, poètes) peuvent l'être aussi pour saisir une réalité complexe... Mais il est vrai qu'à l'Elysée littérature est un gros mot !
@ [ Ecueils antillais et littérature - Par Dom. Léger, le mar, 24/02/2009 - 12:50.
Je lis dans la récente livraison d'un quotidien papier (de qualité) une interview d'un professeur de philosophie guadeloupéen (d'origine et d'affectation professionnelle) ]
--------------------------------------------- Grand merci d’avance de nous communiquer, pour éviter de perdre du temps à chercher (les débats sur la Gwadeloupe sont lourds à gérer), le nom du professeur et du journal dans la foulée..... Cordialement.
Voici la réponse : M. Jacky Damohay dans Libération du lundi 23.02.09 : Guadeloupe, affirmation ou quête identitaire ?