HistoireCulture

Entretien avec Nicolas Idier sur l'oeuvre du sinologue Pierre Ryckmans

Nonfiction, mis à jour le 24.10.2014 à 18 h 24

Alors que les étudiants hongkongais s’opposent fermement au gouvernement chinois depuis plusieurs semaines, Nonfiction a contacté Nicolas Idier, chercheur associé au Centre de recherche sur l’Extrême-Orient de Paris IV Sorbonne, afin d’avoir un éclairage sur la vie du sinologue Pierre Ryckmans, disparu en août dernier, qui fut notamment l'un des premiers à dénoncer la Révolution culturelle en Chine.

Umbrella revolution / Doctor Ho via FlickrCC

Umbrella revolution / Doctor Ho via FlickrCC

Quel genre d'homme était Pierre Ryckmans? Pourriez-vous préciser votre relation avec lui, avec son travail?

C’est à l’occasion de sa remise d’un doctorat Honoris Causa à l’université de Louvain la Neuve, en novembre 2005, que j’ai rencontré pour la première fois Pierre Ryckmans. Il y donnait une série de conférences consacrées à la littérature (Chesterton, Michaux et Conrad) et à la Chine («la leçon chinoise»). Les honneurs n’étaient pas chose à impressionner ce vieux Lettré qui avait construit tout son système de pensée sur la probité intellectuelle. Je commençais à l’époque une maîtrise consacrée à son parcours d’historien de l’art, et lorsque je l’abordais pour l’en informer, il me parut dédaigner ce projet qui aurait pourtant flatté n’importe quel autre. Impressionné par cette froideur, je n’osais plus m’approcher. Avec un ami, nous prîmes ensuite la direction de Bruges. L’après-midi de notre arrivée, il pleuvait à torrents, et nous avions trouvé refuge d’abord dans un pub puis, plus tard dans la soirée, dans une chocolaterie. Par une action de la Providence, Ryckmans était également là, avec quelques amis. Lui-même surpris de retrouver le jeune étudiant français qui l’avait abordé à Louvain, il me donna, enfin souriant, son adresse postale et m’invita à lui écrire davantage de détails, tout en m’annonçant qu’il serait heureux de m’aider dans mes recherches. Par une autre action de la Providence, mon ami et moi avions rencontré, lors de la cérémonie de Doctorat Honoris Causa, sa nièce, Alice Ryckmans, qui nous avait généreusement proposé de nous héberger à Bruxelles, le temps de notre séjour. Cela soulageait nos bien maigres ressources, et nous offrait aussi de faire connaissance avec la famille de Ryckmans. Alice nous avait ainsi accueillis chez elle, avec son mari et leurs enfants. Elle nous raconta «l’oncle d’Australie», avec toute cette légende familiale de grand aventurier, amateur de navigation, passionné par trois océans, celui de la littérature, celui de la Chine et celui de l’eau salée.

Ryckmans m’a ensuite envoyé une longue série de lettres. Notre relation fut exclusivement épistolaire. Au début de cette correspondance, ses lettres étaient des tentatives de découragement: il n’admettait pas qu’un étudiant perde son temps - c’était son point de vue - avec lui, alors que tant de textes de première main attendaient d’être traduits du chinois classique. J’insistais, mais chaque lettre, dont il soulignait certains passages d’un trait de crayon rouge, tendait à m’éloigner de mon projet académique. Je pris ainsi la décision, un jour, de lui écrire sur toute autre chose que sur la Chine ou l’histoire de l’art. Je venais de terminer la lecture de Martin Eden, la biographie romancée de Jack London, livre qui devait laisser sur moi une empreinte forte dont le relief ne fit que se renforcer avec les années. J’écrivis une lettre de plusieurs pages sur ce livre, interrogeant les différents personnages de ce grand roman de la construction d’un homme jusqu’à son échec final. Quelques semaines plus tard, la réponse de Ryckmans arriva. Il n’y avait plus de crayon rouge ni d’invective à changer de sujet de recherche: il saluait à son tour la grandeur de Martin Eden, et me donnait, en quinze lignes de «post-scriptum» de très précieuses indications qui serviraient de lignes directrices pour ma thèse de doctorat. Ainsi était Pierre Ryckmans, qui indiquait en expéditeur au dos de ses enveloppes «Simon Leys» mais qui signait ses lettres de son nom de naissance: un homme prudent avec la gloire que certains, comme j’avais pu lui sembler être, souhaitaient lui apporter, et qui jugeait la valeur d’un inconnu avant tout selon le maître-étalon de la littérature. Y a-t-il meilleur moyen d’éloigner les opportuns? Ryckmans était un homme généreux, un humaniste comme on n’en trouve aujourd’hui que très peu et un esprit impartial: non pas un idéaliste bravache, mais un Lettré attentif qui obéissait à la phrase du Laozi: «Se retirer, la besogne une fois accomplie: voilà la Voie du Ciel.»

Quels furent les apports de Pierre Ryckmans en sinologie? Quelles leçons pouvons-nous tirer de son enseignement?

Ryckmans occupe un rôle de pionnier dans la discipline de l’histoire de l’art chinois en définissant de manière simple, claire et pertinente ce qui caractérise la peinture et la calligraphie, il a également navigué entre le passé et la présent de la Chine, empruntant la «voie royale» qui relie l’Antiquité à la modernité, ce qui l’a amené à devenir un des historiens les plus pertinents de la Chine contemporaine et un analyste magistral de la période de la Révolution culturelle (1966-1976), et, enfin, il a très largement influencé et orienté la sinologie et l’histoire de l’art actuelles, aussi bien dans les essais sur l’art contemporain chinois que dans les monographies sur l’histoire de l’art classique, voire dans des ouvrages davantage théoriques consacrés à la Chine classique et contemporaine. C’est aussi un historien de l’art qui, sans forcément en arriver à enchaîner les volumes monographiques et à remplir les rayonnages des bibliothèques, a orienté le regard d’une manière simple, convaincante, en faisant appel à un champ du savoir élargi, qui ne se cantonne pas aux limites imposées des départements universitaires, allant puiser régulièrement dans l’histoire littéraire, et s’affranchissant des présupposés géographiques habituels. En somme, Ryckmans a envisagé la Chine comme une expérience globale, nécessitant pour être comprise la mobilisation du plus grand nombre de ressources intellectuelles, voire éthiques.

Ryckmans fut avant toute chose un traducteur de génie: son chef-d’œuvre d’historien de l’art s’appuie ainsi sur la traduction d’un traité de peinture du XVIIe siècle, Traité sur la peinture du moine Citrouille-amère, du peintre Shitao, assortie d’un très riche appareil critique qui continue d’instruire de nombreuses études sur la peinture chinoise classique. Il a également traduit plusieurs œuvres littéraires chinoises classiques et contemporaines, et même un des textes fondateurs de la pensée chinoise, les Entretiens de Confucius, à la fois en langue française et en langue anglaise, ainsi qu’un roman anglais du XIXe siècle, Deux ans sur le gaillard d’avant de Richard Henry Dana, qui manifeste une connaissance érudite du champ lexical de la marine - autre passion qui l’a animé des premiers temps de sa jeunesse jusqu’à sa retraite australienne. Enfin, son analyse de la Chine contemporaine prise dans le tumulte du maoïsme s’appuie elle-même sur une entreprise consciente de traduction: traduction des articles de presse de l’époque qui reflétaient, pour celui qui prenait le temps de lire et la distance de réfléchir, toute l’immensité de la machination politicienne de la dite Révolution culturelle.

Quelle fut la portée des Habits neufs du président Mao à l'époque de sa parution? Qu'en reste-t-il aujourd'hui?

Le lectorat occidental découvrit Simon Leys avec la parution des Habits neufs du président Mao. Gérard Guégan, éditeur de Champ Libre, a raconté ailleurs l’arrivée dans son bureau de ce trentenaire barbu et introverti, qui se présentait lui-même comme un catholique traditionnel, et qui portait avec lui le manuscrit qui offrirait enfin à Champ Libre de passer à l’offensive contre les «Mao» français. Grâce à la collection «Bouquins», les lecteurs français continuent à lire ce livre, mais sûrement davantage pour ses qualités littéraires et philosophiques. La série des ouvrages politiques de Ryckmans ont aujourd’hui atteint le statut de classique, à la manière des grands textes engagés de la littérature, à un niveau que j’estime plus grand que la littérature un peu lourde d’Orwell à laquelle elle est souvent comparée (sûrement aussi parce que Ryckmans était passionné par Orwell à qui il a consacré en 1984 un essai, L’horreur de la politique), tandis que Ryckmans conserve un sens de la drôlerie qui fait tout le sel de son œuvre. En les relisant avec attention, on ne peut qu’être frappé par l’empathie de l’auteur, une souffrance palpable derrière chaque page et cet équilibre entre l’humour et le désespoir: Ryckmans, avec ce livre, n’a pas seulement apporté une analyse de sciences politiques - il a fait acte d’humanisme, faisant tomber la distance qui sépare souvent l’observateur de l’objet de son analyse, et prenant le risque de faire corps avec l’époque. Ryckmans, qui a consacré à Stendhal un des livres les plus intéressants parus ces dernières années, partageait avec cet auteur cette qualité d’empathie. Il s’accorde ainsi parfaitement avec la déploration de Jacques Maritain: «Il faut avoir l’esprit dur et le cœur tendre. Mais le monde est plein de cœurs secs à l’esprit mou.» Ryckmans avait l’esprit dur, le cœur tendre et la plume aiguisée.

La grande leçon de Ryckmans est ainsi qu’il faut connaitre la Chine de l’intérieur pour prétendre en comprendre certains de ses phénomènes contemporains. L’intériorité est au fondement de la démarche sinologique de Ryckmans. Cette compréhension de l’intérieur est explicitée par ces quelques lignes de Ryckmans, dans la présentation qu’il donne à sa traduction de l’œuvre de Chen Jo-hsi, Le préfet Yin, en 1980:

Les auteurs et spécialistes pour qui la Chine populaire n’est guère plus qu’un problème intellectuel, soit parce qu’ils sont dénués de liens personnels et émotionnels avec elle, soit parce qu’ils ont été privés de contacts humains (comme c’est tristement le cas des résidents étrangers qui sont strictement isolés de la vie chinoise), n’éprouvent guère de difficultés à traiter théoriquement de la question chinoise – que ce soit sur le mode objectif (ce mot a-t-il un sens?), critique ou louangeur. Mais pour qui a véritablement vécu, Chinois parmi les Chinois, absorbé, aspiré par le maelström de la réalité, tour à tour soutenu et meurtri par le dense réseau des relations humaines à la mode chinoise – subtiles, envahissantes, chaleureuses et cruelles, souples et impitoyables, amères et drôles, odieuses et désarmantes et d’une vitalité toujours irrésistible –, pour celui-là, il n’est plus possible de passer des jugements rapides ni de tirer des conclusions catégoriques.

Assurément, Ryckmans, étudiant à Hong Kong quand est lancée la Révolution culturelle, vivait presque «Chinois parmi les Chinois». Léon Vandermeersch se rappelle ainsi que le jeune homme vivait, au grand embarras de la représentation diplomatique belge et des autorités coloniales britanniques, en plein quartier chinois, dans une résidence démunie des plus élémentaires des commodités. Et c’est là que ce jeune homme simple, amoureux des études chinoises classiques, passionné de peinture et de calligraphie, dut affronter l’évidence: la Chine dont il aimait tant la culture, était à feu et à sang, livrée à l’un des plus terribles massacres de masse du siècle des totalitarismes. L’avant-propos des Habits neufs du président Mao dit mieux cela que nous ne saurons jamais le faire:

Incapables (ou refusant délibérément) de déceler le levain révolutionnaire qui continue à travailler la Chine en profondeur et qui, dans l’éclatement de la «Révolution culturelle», faillit éclore au grand jour – ces divers pèlerins rendent simplement un culte commun au Pouvoir (ou à ce qui leur en présente les apparences). En ayant victorieusement écrasé la révolution et imposé l’ordre des fusils, l’autorité maoïste leur apparaît dorénavant consacrée: elle seule est maintenant qualifiée pour redorer le crédit des politiciens-touristes, pour octroyer des contrats aux commis-voyageurs du capitalisme et pour pourvoir en bureaux de tabac les retraités de la révolution. Comment ne point encenser ses autels?

D’un autre côté, des esprits généreux mais faibles qui, en Occident, rêvent de révolution sans comprendre qu’elle reste à réinventer sur place par ceux qui veulent la faire et ne saurait se cueillir comme une pomme mûre dans un verger exotique, ont lancé à la figure de leurs dirigeants le nom de Mao de la même manière que les philosophes du siècle des lumières brandissaient celui de Confucius. Ce que signifiait exactement Confucius leur importait peu: moins ils en étaient informés, mieux ils le pouvaient accommoder à leurs propres songeries. Nos philosophes d’aujourd’hui semblent également peu désireux d’enquêter sur la vérité historique du maoïsme, craignant sans doute qu’une confrontation avec la réalité ne soit dommageable à ce mythe qui les dispense si confortablement de penser par eux-mêmes.

Mais cette confrontation avec les évidences, si pénible et démoralisante soit-elle, est difficilement évitable pour quiconque a vécu la «Révolution culturelle» aux portes de la Chine, sans être protégé contre la vérité par une bienheureuse ignorance de la langue chinoise. L’auteur de ces lignes, qu’aucun intérêt ne portait initialement vers les questions politiques, et qui auraient eu tendance à vaguement confondre le maoïsme dans la sympathie et l’admiration que la Chine passée et présent n’a jamais cessé de lui inspirer, s’est trouvé poussé sous la pression de l’évidence issue des textes, des faits et des témoignages personnels qui l’ont quotidiennement assailli toutes ces dernières années à Hong Kong, à s’exclamer comme l’enfant du conte: «L’Empereur est tout nu!»

Les pages qui suivent ne sont qu’une glose autour de ce cri naïf et irrépressible. Maladroites, partielles et partiales, elles se donnent pour ce qu’elles sont: le témoignage d’une conscience forcée hors de sa retraite par le spectacle de ce qui lui semble être une gigantesque imposture.

La conscience morale de Pierre Ryckmans est, par-delà la situation chinoise, un exemple à suivre. Mais attention, pour éteindre le feu de l’enfer, il faut croire au paradis. Le paradis de Ryckmans, jusqu’à ses derniers jours, est resté l’art de la Chine classique. Et aujourd’hui, on l’imagine sans peine ayant rejoint la compagnie de quelques troupes d’immortels taoïstes dans les brumes épaisses du Mont Hua, se jouant des empereurs, nus ou revêtus d’habits neufs.

Par Nicolas Idier, Chercheur associé au Centre de recherche sur l’Extrême-Orient de Paris IV Sorbonne

«Pierre Ryckmans (alias Simon Leys, né en 1935): Mise en perspective disciplinaire et apport méthodologique en histoire de l’art et archéologie», thèse de doctorat, Paris IV Sorbonne, 2011 (à paraître, 2015)

Autres parutions: La musique des pierres, Gallimard, 2014; co-direction du dossier «Pierre vivante de Chine», revue Nunc, éditions de Corlevour, 2014; Shanghai. Histoire, promenades, anthologie et dictionnaire, coll. Bouquins, Robert Laffont, 2010

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