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Brésil rouge, Brésil bleu

Dilma Rousseff et Aécio Neves, le 20 octobre 2014.  REUTERS/Nacho Doce

Dilma Rousseff et Aécio Neves, le 20 octobre 2014. REUTERS/Nacho Doce

Ce dimanche 26 octobre, ce sont deux pays qui s'affrontent au second tour de la présidentielle: l'un pauvre et en développement, l'autre riche et «émergé». La bataille entre Dilma Roussef et Aécio Neves va paradoxalement se jouer au centre, alors qu'aucun des deux ne s'affiche vraiment à droite.

Le quartier général du Comitê para Democratização da Informática est situé rue Alice, dans le quartier Laranjeiras, à Rio de Janeiro. Grand comme un athlète de la Seleção olympique, Rodrigo Baggio anime ce Centre pour l’inclusion numérique (CDI), qu’il a créé il y a une vingtaine d’années. Programme de revitalisation urbaine grâce aux technologies, c’est aujourd’hui un modèle reconnu au Brésil et à travers le monde.

«Nous utilisons les nouvelles technologies pour agir, me dit Baggio, pour transformer la vie des Brésiliens, sans oublier qu’Internet doit rester au service des individus. Eux seuls peuvent identifier les problèmes de leur propre communauté, avant de pouvoir les résoudre.»

Le ton est calme, persuasif. Rodrigo Baggio, un sourire permanent aux lèvres, frappe par sa détermination, son pragmatisme, en même temps que sa croyance un peu mystique en l'«empowerment» ou comment redonner du pouvoir aux gens sur leur propre vie. Le CDI est un réseau de centaines d’écoles, d’ONG, d’associations, de centres communautaires dans les favelas. Il n’agit pas directement: il forme des éducateurs, des community managers, des entrepreneurs qui vont, eux, agir sur le terrain pour «changer le monde».

Avec les équipes du CDI, je visite l’une des 715 écoles du programme, dans une petite favela du quartier Leblon à Rio –une école catholique tenue par une mère supérieure pète-sec et ascétique mais également connectée; j’assiste ensuite dans une tour de bureaux du Centro, à l’est de la ville, à la remise de diplômes à de jeunes lycéens qui ont imaginé des applications pour smartphones. A chaque fois, les acteurs locaux se prennent en charge.

«Personne ici n’attend rien du gouvernement, ajoute Baggio. Les gens se débrouillent seuls. Ils veulent reprendre leur vie en main et ne pensent pas que les politiques puissent les aider.»

Il y a quelques semaines, lorsque je l’ai rencontré à Rio, je me suis demandé pour qui Rodrigo Baggio allait voter pour la présidentielle. Cet activiste social des favelas, «évangéliste» du numérique, aurait pu s’engager en politique. Il pourrait militer ou placer ses espoirs dans le programme d’un candidat. Il n’en est rien. Il ne croit plus en la politique et ne pense pas qu’elle soit capable de changer le Brésil.

Le Brésil en développement et le Brésil émergé

Comme Baggio, des millions de Brésiliens sont blasés, lassés ou déçus par la politique alors que, ce dimanche, se joue dans les urnes une bataille politique décisive pour l’avenir du pays. Les sondages donnent les deux finalistes au coude-à-coude. Et même si les instituts d’opinion ont prouvé lors du premier tour, le 5 octobre, leur manque total de fiabilité, deux Brésil se dessinent désormais.

Le premier est le Brésil du nord: le Brésil rouge.

Le Brésil, curieux pays où la droite n'existe plus (ou n'ose plus s'afficher fièrement)

 

Il a voté massivement pour Dilma Rousseff, souvent à plus de 50 %, malgré la percée dans certaines zones de Marina Silva, la candidate «socialiste» éliminée au premier tour –une écologiste métisse aux origines modestes, ancienne femme de ménage devenue ministre de l’Environnement de Lula, qui a grandi en Amazonie, lutte contre sa déforestation, et qui est à la fois évangéliste pentecôtiste et pro-mariage gay (elle s’est rétractée sur le mariage après les premières critiques des religieux). Rousseff réussit ses meilleurs scores en Amazonie, dans l’Etat de Bahia et surtout dans le «Nordeste», la région la plus pauvre du pays.

C’est là que les inégalités et le sous-développement sont les plus criants, la violence la plus endémique. Là également où les programmes de lutte contre la pauvreté imaginés par le président Lula, et qu’elle a poursuivi, «Fome Zero», contre la faim (qui fut un échec), et «Bolsa Família», l’assistance aux familles (qui reste un succès), concentrent le plus grand nombre de bénéficiaires.

Aécio Neves, le challenger de Dilma Rousseff, a lui gagné au sud et au sud-ouest: le Brésil bleu. Son objectif est de faire «bouger les lignes»; et ses critiques commencent à convaincre. Il l’a emporté massivement dans les Etats les plus riches du pays, Santa Catarina par exemple, et d’une manière plus symbolique encore –avec 20 points d’avance sur Dilma Rousseff– dans celui de São Paulo.

Une élection au centre

Dans ce dernier se concentrent à la fois la population et la richesse du Brésil. A lui seul, cet Etat est plus peuplé que l’Argentine et aussi grand que la Grande-Bretagne. Il représente aussi près de 33% du PIB du pays (plus que la Suède). A Rio de Janeiro et dans le grand Etat du Sud-Est, Minas Gerais, Dilma Rousseff a toutefois devancé son rival, mais avec seulement quatre points d’écarts.

Le Brésil rouge est encore un pays en voie de développement; le Brésil bleu est un «pays émergé» (pour reprendre le titre du livre intéressant publié cette année par le chercheur français qui vit au Brésil, Hervé Théry, aux éditions Armand Colin).

Deux Brésils s’affrontent donc ce dimanche. Et ils s’affrontent au centre.

Il y a longtemps que le «parti des travailleurs» (PT) de Lula et Rousseff, une sorte de social-démocratie qui ne dit pas son nom, mâtinée de tiers-mondisme dans les affaires internationales et d’un programme économique «rooseveltien» très redistributif dans les affaires intérieures, n’avait subi une concurrence à la fois aussi inattendue et aussi proche.

Car la bataille se joue au centre, là où ironiquement le tandem Lula-Rousseff a marqué le plus de points: cette classe «C» dite «Lula», une «classe moyenne» composée de près de 100 millions de Brésiliens dont 36 millions sont sortis de la pauvreté depuis une dizaine d’années –aujourd’hui déçus ou inquiets. Positionné au centre-gauche, le PT fait face à Aécio Neves, positionné au centre-droit et qui assume, lui, le nom de son parti: le PSDB, ou Parti de la social-démocratie brésilienne. Le Brésil est cet étrange pays où la droite n’existe plus! Ou du moins: où elle n’ose pas afficher fièrement son nom.

Pour compliquer la grille de lecture droite/gauche, Marina Silva, battue à la gauche de Dilma Rousseff, a appelé à voter à sa droite, pour Neves. On murmure que c’est contre la promesse d’un poste de ministre des Affaires étrangères chargée d’inventer une «diplomatie verte» pour le Brésil! Peut-être, mais il y a d’autres raisons plus profondes.

Des Brésiliens lassés et déçus

La lassitude face à un PT au pouvoir depuis douze ans; une économie en récession; la corruption politique et la démission de sept ministres de Rousseff; le rêve d’alternance, signe souvent en Amérique latine d’une maturité démocratique; les manifestations de masse de juin 2013; enfin l’animosité personnelle entre les deux femmes: tout cela a convaincu la socialiste de basculer au centre-droit. Une volte-face pour le moins contre-nature.

Rodrigo Baggio en fera-t-il autant? Homme du social et des favelas, il devrait sociologiquement se ranger aux côtés de la présidente sortante. Mais c’est un déçu du Parti des travailleurs. Et il préfère croire dans les micro-politiques et les actions de terrain, au-delà de la droite et de la gauche. Ira-t-il voter? Certainement, car le vote est étrangement obligatoire au Brésil. Mais de la couleur du bulletin que mettront dans les urnes des millions de Brésiliens déçus, comme lui, par Dilma Rousseff, mais hésitants à s’embarquer dans l’aventure Neves –perçu comme la revanche de l’«establishment»–, dépendra le sort du géant «émergé» d’Amérique latine.

Rousseff ou Neves? Privilégier la continuité ou oser le changement? Tel est peut-être le véritable clivage entre le Brésil rouge et le Brésil bleu.

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