L'empire numérique américain, on le perçoit mieux avec des chiffres

Red numbers / David Bleasdale via FlickrCC License by

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Les Etats-Unis représentent 83% de la capitalisation boursière des entreprises numériques, contre 2% en Europe. Cette outrageuse domination est un signe de plus que notre continent ne se rêve plus en empire.

On sait que Google, Apple, Facebook, Amazon (Gafa) succèdent à Microsoft, qui, lui-même, avait remplacé IBM dans la domination de l'informatique mondiale. On sait. On sait que les Européens acceptent cette suprématie comme bienveillante, bénéfique, et en tout cas inéluctable après les nombreux échecs de tentatives de réponses dans les années 1970 comme le Plan Calcul ou Unidata. La Chine a lancé Alibaba et Baidu pour concurrencer Amazon et Google, la Russie les affronte avec Yandex et Vkontakte, rien de tel en Europe, malgré quelques velléités. L'Europe ne veut pas, ne veut plus, être un empire.

Une domination écrasante

En outre, l'acceptation de la domination s'appuie sur l'avance indéniable et la qualité réelle des services fournis par les acteurs américains, qui scellent un attachement subjectif des millions d'internautes européens à ces «good guys» du Gafa. Le taux de pénétration d'un Google est supérieur sur le Vieux Continent, en particulier en France, à ce qu'il est aux Etats-Unis, où les opérateurs téléphoniques ont gardé une main puissante.

L'autre argument qui favorise les géants d'outre-Atlantique est qu'ils véhiculent à merveille le message de la liberté. Ils se présentent comme les vecteurs universels de l'initiative, de la créativité, du progrès, ils sont la fin des vieilles méthodes, les vertus de la concurrence, ils sont l'émancipation, le voyage hors du «vieux» monde, la libération des rentes et des antiques pouvoirs des Etats. Chez les digital natives, nés avec Internet, toucher à leurs héros signifie porter atteinte à leur mode de vie.

Mais sait-on vraiment? Sait-on que les Etats-Unis représentent 83% de la capitalisation boursière des entreprises du numérique, contre 2% en Europe? Sait-on que les efforts de recherche et développement de Microsoft et d'Intel dépassent le budget de la France pour financer l'ensemble de sa recherche civile, tous secteurs confondus? Sait-on que 9 des 10 sites les plus visités au monde, par exemple le jour du 1er janvier 2013, étaient rattachés à des acteurs américains, alors que 80% des utilisateurs n'étaient pas localisés aux Etats-Unis? Sait-on que les Américains représentent 72% du Top 50 des sites mondiaux contre 22% pour la Chine, 6% pour la Russie et 0% pour l'Europe? Sait-on que, selon les calculs de la CIA, les Etats-Unis possèdent 439.000 serveurs sur leur sol (les ordinateurs où sont traitées et stockées toutes les données), soit deux fois plus que l'ensemble des 9 Etats qui les suivent?

Personnellement, je découvre l'ampleur de cet écrasement en lisant le remarquable article d'Olivier Sichel, publié par l'Ifri: «L'Echiquier numérique américain. Quelle place pour l'Europe?». L'auteur est un acteur du numérique français, ancien PDG de Wanadoo, actuellement patron de LeGuide.com, qui a été durement concurrencé par Google, et cofondateur de l'Open Internet Project, initiative qui essaie de réveiller une résistance européenne.

La double stratégie des entreprises américaines

«Saturne» et  le «collier de perles»: Olivier Sichel décrit les deux mécanismes de la domination. Il rappelle d'abord que l'économie du Web est «une économie de l'exponentiel»: la puissance des ordinateurs double tous les 18 mois, selon la loi (connue) de Moore, et l'utilité du réseau est proportionnelle «au carré du nombre de ses utilisateurs», selon la loi (moins connue) de Metcalfe. A l'inverse des autres secteurs, où les rendements décroissants défavorisent une entreprise qui grandit, dans l'Internet, c'est l'inverse, la taille offre un avantage grandissant et, à la fin, le plus gros prend tout («the winner takes all»). Le géant connaît d'expérience mieux ses utilisateurs et son service est d'autant meilleur. Son développement horizontal insère les internautes dans un «écosystème» conçu d'avance pour faciliter les multiples usages. L'utilisateur qui investit du temps pour s'approprier un service est d'autant plus réticent à changer de fournisseur.

Forts de cette caractéristique et forts de leur puissance à lever du capital aux Etats-Unis, les géants américains développent une double stratégie. Comme Saturne attire autour de lui, ils achètent les entreprises qui percent et qui pourraient représenter une menace ou un développement. Facebook a fait un chèque de 13 milliards de dollars pour absorber la nouvelle messagerie de WhatsApp. Google met des pions partout, depuis la fibre optique jusque dans les neurosciences. Le «collier de perles» ensuite consiste à compléter cette extension horizontale par une intégration verticale pour maîtriser l'ensemble de la chaîne de la valeur.

La domination américaine ainsi solidement réfléchie et construite n'est pas près de s'affaiblir. Quels en sont les effets? Pour Olivier Sichel, l'autonomie européenne pourrait se perdre par imposition sourde du droit, de la culture et de l'éthique californiens sans plus de respect pour la vie privée («un concept dépassé», selon le patron de Facebook, qui a depuis changé d'avis) et en dérive vers un transhumanisme d'inquiétante science-fiction. Concernant la culture, l'économiste Françoise Benhamou raconte avec détail la difficulté de survivance de l'édition face au Gafa dans Le Livre à l'heure numérique.

On peut, sur ces dangers, être moins pessimiste. L'Europe, dominée maintenant depuis un demi-siècle par l'informatique américaine, a su faire preuve d'une certaine résistance. Mais on rejoint Olivier Sichel sur les emplois perdus par l'Europe dans ces secteurs d'avenir, et surtout sur la filouterie des géants: ils ne paient pas d'impôts et, pis encore, ils aspirent les données personnelles et créent des montagnes de dollars grâce à la participation enthousiaste et non rémunérée des nouvelles générations d'internautes naïfs.

Article également publié dans Les Echos

 

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