Histoire

Première Guerre mondiale: quand le Japon combattait aux côtés des Alliés

Antoine Bourguilleau, mis à jour le 31.10.2014 à 10 h 16

Le Japon, on le sait peu, a participé –modestement– au conflit contre l'Allemagne. Et les conséquences de cet engagement furent lourdes pour la suite du XXe siècle.

La bataille de Tsingtao. Archives fédérales allemandes via Wikimedia Commons.

La bataille de Tsingtao. Archives fédérales allemandes via Wikimedia Commons.

C’est tardivement que l’Allemagne se lança dans l’aventure coloniale. Bismarck n’y croyait guère –avant de se raviser– et se réjouissait que la France s’y lance à corps perdu: tandis que les militaires français étaient occupés à soumettre l’indigène en Afrique ou en Asie, ils détournaient un peu les yeux de l’Alsace-Moselle, annexée en 1871.

Les choses changent à partir de 1884, lorsque l’Allemagne commence à s’implanter en Afrique australe mais aussi, on l’ignore souvent, dans le Pacifique, où, selon les mots de Bismarck, «les marchands ont précédé les soldats». 1884, c’est en effet l’année où les Allemands acquièrent la Terre de l’empereur Guillaume, en Nouvelle-Guinée. L’année suivante, c’est au tour des îles Marshall de tomber dans l’escarcelle de Berlin et en 1899, l’Espagne vend les Carolines et les Mariannes du Nord à l’Allemagne, après avoir perdu Cuba et cédé Porto Rico, les Philippines et Guam aux Etats-Unis à l’issue de la guerre hispano-américaine de 1898.

Bière à la mode chinoise

Deux ans avant cette date, en 1897, l’Allemagne avait obtenu de la Chine une concession de 99 ans à Kiautschou, dans le nord-est de la Chine, avec le port de Tsing-Tao (Qingdao) pour capitale, que les Allemands allaient fortement contribuer à développer. C’est bien naturellement qu’ils y installèrent, en 1903, une des premières brasseries modernes d’Extrême-Orient.

Comme les autres concessions européennes, Tsing-Tao est naturellement un comptoir commercial où stationne une escadre relativement imposante puisqu’en août 1914, lorsque la guerre éclate, plusieurs croiseurs lourds et légers y stationnent, en plus de canonnières et autres navires auxiliaires.

Le croiseur SMS Gneisenau, stationné à Tsing-Tao en septembre 1914.

Depuis la fin du XIXe siècle, le Japon, qui est entré dans la modernité sous l’ère Meiji (1862-1912), lorgne sur la Chine. Au cours de la guerre russo-japonaise de 1904-1905, il a fait le siège de Port-Arthur avant de s’en emparer en janvier 1905 et de détruire la flotte russe à la bataille de Tsushima. Même si les états-majors européens n’ont guère pris au sérieux ce conflit qui signait l’entrée du Japon sur la scène internationale, il contenait en germe, avec ses longues lignes de tranchées et ses duel d’artillerie, ce qui allait être le quotidien de millions de leurs soldats.

Depuis 1890, le Japon s’est doté d’une Diète, grossièrement calqué sur le modèle britannique de la Chambre des Communes et de la Chambre des Lords. Le Premier ministre dirige un cabinet de dix membres. L’Empereur est également conseillé par un corps intermédiaire, le Genrō, sorte de conseil des anciens. En juillet 1912, le prince héritier Yoshihito succède à son père, l’Empereur Mitsuhito.

Sur le plan extérieur, le Japon ne fait pas mystère de ses visées expansionnistes à l’égard de la Chine, de la Corée et des îles du Pacifique et jouit, depuis sa victoire contre la Russie, d’une excellente réputation militaire.

En 1902, un premier pacte est conclu avec la Grande-Bretagne, que les dirigeants japonais tiennent pour modèle, pacte qui sera renouvelé en 1905 et en 1911. Pour les Britanniques, son objet premier est de garantir la protection du commerce dans le Pacifique et la sécurité de ses enclaves en Chine, dont celle de Hong-Kong, possessions que l’Allemagne s’est engagée à ne pas menacer si le Japon venait à demeurer neutre en cas de conflit.

Mais lorsque la Première Guerre mondiale éclate, le ministre des Affaires étrangères japonais, Takaaki Kato, parvient à persuader le Premier ministre, le comte Okuma, ainsi que le Genrō, que l’occasion est trop belle pour être manquée. L’Allemagne, raisonne-t-il, va devoir livrer bataille sur deux fronts. Ses possessions asiatiques seront une proie facile qu’elle n’aura guère les moyens de défendre et leur prise serait un excellent moyen pour le Japon de commencer à étendre son influence et se tailler un début d’empire colonial.

Avertis des intentions japonaises, les Britanniques se montrent méfiants mais ne font rien pour dissuader les Japonais de participer au conflit. Mi-août 1914, le Japon lance un ultimatum à l’Allemagne, exigeant la cession immédiate de la concession de Tsing-Tao et le départ de la flotte allemande du Pacifique. Berlin ne juge pas même utile d’y répondre et, le 23 août, le Japon déclare la guerre à l’Allemagne.

A l’assaut des colonies allemandes

Au mois de septembre 1914, les Japonais débarquent des troupes à 50 kilomètres du port de Tsing-Tao. Aux hommes de la 18e division d’infanterie japonaise se joignent ceux de la 29e brigade d’infanterie, soit près de 23.000 soldats au total. Fin septembre, ils sont rejoints par deux régiments britanniques (2e South Wales Borderers et 36e Sikhs), Londres désirant participer à l’expédition pour modérer les ardeurs japonaises plus que pour prêter main forte aux soldats impériaux.

Le porte-hydravions japonais Wakamiya. (Via Wikimédia Commons).

C’est au mois de septembre qu’a d’ailleurs lieu, devant Tsing-Tao, la première attaque aéronavale lancée depuis un navire: un hydravion Farman du porte-hydravions japonais Wakamiya attaque le croiseur austro-hongrois Kaiserin Elisabeth. (Oui, c’est bien cette Elisabeth).

Au mois d’octobre, avec l’appui de leur puissante flotte, les Japonais s’emparent des îles Carolines et des îles Mariannes, ce qui n’est pas sans provoquer de vives inquiétudes en Australie et aux Etats-Unis. Les Britanniques, alliés des Japonais et qui comptent sur eux pour protéger leur flotte marchande des attaques des corsaires allemands, ne réagissent pas.

Le 31 octobre 1914, jour de l’anniversaire de l’empereur Yoshihito, l’investissement de Tsing-Tao est complété et le pilonnage en règle de la ville peut commencer. Les Allemands ne disposent que de 4.000 hommes pour défendre leur possession chinoise. Les deux premiers périmètres défensifs de la ville sont abandonnés sans combats car les effectifs sont insuffisants pour les garnir. Les Japonais progressent comme dans un siège classique en creusant des parallèles pour se rapprocher des défenses allemandes. Dans la nuit du 6 au 7 novembre, ils lancent un assaut général. Le lendemain, le capitaine Meyer Waldeck, officier de la marine allemande faisant fonction de gouverneur militaire de la place de Tsing-Tao, est contraint de capituler.

Les mouvements des Nippons agitent la Chine

Le 18 janvier 1915, enivré par ce premier succès, le gouvernement japonais adresse officiellement une liste de 21 demandes au gouvernement chinois. Ces demandes politiques et économiques visent peu ou prou à faire de la Chine un protectorat japonais. Les Japonais exigent notamment que soient confirmées leurs possessions en Chine, que leur soit donné le contrôle des voies ferrées de la province du Shandong mais aussi de celles de Mandchourie et même –clause secrète– que des conseillers japonais soient dépêchés auprès du gouvernement chinois.

La Chine, alors une république, rejette ces propositions. Le 7 mai, le gouvernement japonais présente une liste de treize demandes, moins humiliantes mais tout aussi pressantes. Le président chinois Yuan Shikai, qui doit faire face à une guerre civile menée par plusieurs seigneurs de guerre, est contraint de les accepter. Il n’en résulte pourtant pas une amélioration tangible de la position japonaise en Chine, l’acceptation du gouvernement chinois ne faisant qu’entériner des situations de fait.

Les choses en restent là. Les Japonais se contenteront, jusqu’à la fin de la guerre, de patrouiller essentiellement dans l’Océan indien et dans le Pacifique, leur flotte effectuant même une mission d’escorte de navires britanniques en Méditerranée.

Un traité de Versailles en demi-teinte pour le Japon

Malgré ce rôle minime joué par le Japon, il est tout de même convié à la Conférence de paix de Paris en 1919 et siège dans le camp des vainqueurs. La délégation japonaise arrive en France avec deux revendications principales, dont la deuxième est pour le moins audacieuse.

La première concerne, naturellement, des demandes de confirmations de ses conquêtes territoriales dans le Pacifique. Il convient de rappeler que la conférence dite «de Versailles» est à la fois le théâtre de la négociation de la paix, mais également celui des discussions en vue de l’établissement de la Société des Nations, ancêtre de l’ONU.

Le Japon se voit confirmé dans ses possessions du Shandong (dont Tsing-Tao) et se voit également confier un mandat sur les îles Marshalls, les Carolines, la Micronésie et l’île de Palau. Pour le pays, c’est une belle victoire car ces îles constituent à la fois un excellent rideau défensif pour un archipel qui, de tout temps, s’est senti menacé de disparition, tant par des attaques venue de l’Océan que par les secousses sismiques (dont on minimise trop souvent l’impact sur la psychologie japonaise, véritablement traversée par cette hantise de l’engloutissement), mais également comme un marchepied de premier ordre en vue d’une éventuelle expansion de son empire.

Et son empire, parlons-en, car le Japon entend bien s’en tailler un en Asie, à l’instar des puissances européennes. Voilà pourquoi la deuxième demande de la délégation japonaise porte sur une reconnaissance, par la SDN, d’une «égalité raciale.» Le 13 février 1919, les Japonais proposent l’amendement suivant à l’article 21 de la SDN:

«L’égalité des nations étant un des principes fondateurs de la Société des Nations, les Principales parties contractantes s’accordent pour octroyer aussi rapidement que possible à tous les citoyens des Etats membres de la Société des Nations un traitement juste et équitable en toutes choses et qui ne ferait aucune distinction, ni de jure, ni de facto, fondée sur la race ou la nationalité.»

La proposition japonaise est d’un certain amateurisme, car la délégation n’entend nullement promouvoir l’égalité des races, mais uniquement l’égalité des Européens et des Japonais, afin de pouvoir agir en Asie comme la France et la Grande-Bretagne ont agi en Afrique.

Makino Nobuaki, ministre plénipotentiaire du Japon à la conférence de paix, précise les intentions de son pays lors d’une conférence de presse qui se tient le 2 avril:

«Nous sommes trop fiers pour accepter une place d’infériorité officiellement établie dans nos relations avec les autres nations. Nous ne voulons rien d’autre que la simple justice.»

Le 11 avril 1919, la proposition est soumise au vote. Étonnamment, elle est acceptée. Les deux délégués japonais ont naturellement voté pour, ainsi que deux représentants français, deux représentants italiens, le représentant de la Tchécoslovaquie, celui du Brésil et de la république de Chine… La Grande-Bretagne et les Etats-Unis, le Portugal et la Roumanie se sont abstenus.

Mais c’est alors que le président américain, Woodrow Wilson, qui préside la séance, rejette le résultat du vote. Certes, explique-t-il, une majorité nette s’est dessinée, mais une telle décision doit selon lui nécessiter l’unanimité. Cette décision est notamment motivée par la pression exercée par les Britanniques, et à travers eux par les Australiens, fermement opposés à un tel amendement. La délégation japonaise exige qu’il soit fait mention dans les retranscriptions des délibérations que le vote a été positif avant d’être annulé par le président de séance.

Quand la nouvelle est connue au Japon, la presse enrage. Le peuple japonais vit cette rebuffade comme une humiliation et fustige l’attitude du président américain. Il en naît, au Japon, un profond ressentiment à l’égard des Etats-Unis. Plus fondamentalement, alors que le Japon était entré dans la guerre aux côtés des Alliés en raison de sa fascination et de sa volonté de rapprochement avec les nations occidentales, ce refus va exacerber le nationalisme japonais et détourner le pays de l’Occident et des valeurs démocratiques (autoproclamées).

Fumimaro Konoe (via Wikimedia Commons)

En 1921, le prince héritier Hirohito devient régent avant de monter sur le trône en 1926. Le règne de Hirohito a beau s’intituler Shōwa («Paix rayonnante»), il est, dès le début des années 1930, marqué par une succession d’assassinats d’hommes politiques modérés par des ultra-nationalistes, par la présence de plus en plus grande des militaires au sein des cabinets ministériels et par des interventions de plus en plus musclées en Chine.

Durant toute cette période, un personnage surnage, celui du Prince Konoe, deux fois Premier ministre du Japon, la seconde fois du 22 juillet 1940 au 18 octobre 1941.

Pourtant artisan de l’intervention militaire du Japon en Chine en 1937, fervent partisan de l’expansionnisme, il est écarté des affaires car jugé trop mou par les militaires et remplacé par Tojo, qui dirigera le Japon jusqu’en 1944 qui et prendra la responsabilité de déclencher la guerre avec les Etats-Unis en décembre 1941.

En 1918, avant même la fin de la guerre, le prince Konoe, qui participa à la conférence de Versailles, publiait un texte intitulé «Il faut rejeter la paix anglo-américaine». On pouvait y lire notamment:

«La paix qu’entendent nous imposer les responsables anglo-américains n’a pas d’autre objectif que de maintenir un statu quo favorable à leurs intérêts. […] La nature véritable du conflit actuel est celle d’une lutte entre des puissances établies et des puissances en devenir. […] La France et la Grande-Bretagne ont eu la possibilité de coloniser les régions les "moins civilisées" du globe avant les autres puissances et ont monopolisé l’exploitation de leurs ressources. Ceci eut pour conséquence d’empêcher l’Allemagne et les puissances ayant émergé sur le tard d’acquérir la moindre terre et le moindre espace pour s’étendre. […] Si cette politique devait l’emporter, le Japon, qui est un petit pays, pauvre en ressources naturelles et incapable de consommer l’intégralité de sa production industrielle, n’aura pas d’autre possibilité, s’il souhaite survivre, que de détruire ce statu quo, comme l’Allemagne y fut contrainte.»

En juillet 1941, après des années d’escalade dues à des demandes réitérées de retrait des troupes japonaises présentes en Chine depuis 1937, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis (ainsi que le gouvernement hollandais en exil) décrètent un embargo pétrolier à l’encontre du Japon. Pour l’état-major japonais, le calcul est vite fait: en l’état actuel des réserves de carburant, à l’été 1942, le Japon ne sera plus en état de mouvoir ses navires de guerre, ses avions et ses véhicules de combat.

Il faut donc plier ou opter pour la guerre, une guerre à laquelle le pays est préparé (il dispose de dix porte-avions contre sept aux Américains, dont trois seulement sont déployés dans le Pacifique), et pour laquelle il dispose désormais d’un bon rideau défensif grâce aux îles dont il s’est vu confier le mandat en 1919, qu’il a «oublié» de rendre en quittant la SDN en 1933. Le choix japonais, les militaires américains stationnés à Pearl Harbor feront partie des premiers à en être tristement informés, à l’aube du 7 décembre 1941…

L'attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941. Via Wikimédia Commons.

Antoine Bourguilleau
Antoine Bourguilleau (63 articles)
Traducteur, journaliste et auteur
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