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Ce que l'art contemporain dit de la France contemporaine

Jean-Marc Proust, mis à jour le 26.10.2014 à 12 h 43

Plus que jamais engagés, les artistes exposés à la Fiac disent le monde et ses douleurs, la France et les ailleurs. Donnant à penser par la plastique et son choc émotionnel nos nécessaires révoltes. Slate.fr a sélectionné quelques-unes de ces œuvres. Donovan Gogues, critique d'art, les commente pour nous.

A la Fiac, «Rear-View Mirror, 2013» de Jan Fabre à la FIAC le 22 octobre 2014. REUTERS/Charles Platiau

A la Fiac, «Rear-View Mirror, 2013» de Jan Fabre à la FIAC le 22 octobre 2014. REUTERS/Charles Platiau

1.Michel Sapin et Emmanuel Macron présentent le budget de la France à Bruxelles

Thomas Hirschhorn, Abschlag (Variable), 2014, Gladstone gallery

L’avis de Donovan Gogues, critique d'art pour le magazine italien Avanguardia, cultura e risotto.

«C’est une allégorie de la dette. Thomas Hirschhorn nous donne à voir l’envers du décor. Le double sous-titre de l’œuvre, Abschlag (réduction) et Variable, se réfère évidemment aux dérives des marchés financiers mondialisés. On est à la fois dans la construction dépositiviste et dans le cri, celui des âmes flottantes. C’est une juste dénonciation du libéralisme. Plus que jamais, l’artiste est un lanceur d’alerte.»

 

2.Débat d'idées à l'UMP

 

Liz Deschenes, Stereograph #1 - 4, 2012, Galerie Miguel Abreu

L’avis de Donovan:

«Liz Deschenes est dans l’épure, la clarté janséniste. Il se joue, dans cet espace structuré autour de la lumière, comme un possible. Le lieu de production est aussi celui de la représentation. Il n’y a rien à voir, rien à entendre, juste à imaginer ou, peut-être, à croire. C’est une audace intérieure, évidemment.»

 

3.Comme une inversion de la courbe

Blake Rayne: RA: 15h 17m 31.20s DEC: 31° 17m 31.619s, 2014, Galerie Miguel Abreu

L’avis de Donovan:

«Un artiste ne peut rester insensible aux souffrances de la société. Blake Rayne montre très exactement le point d’inflexion, à partir duquel le redressement d’une courbe s’inverse et c’est aussi, génie Janus de l’artiste, comme un labyrinthe, qui invite le spectateur à une double expérience. Car c’est aussi une dénonciation courageuse du néo-libéralisme dont la promesse prométhéenne n’est que chômage de masse.»

 

4.La Fronde

David Altmejd, Son 2 (Relatives), 2014, Andrea Rosen (0.A38), New York.

L’avis de Donovan:

«La Fronde est une de ces œuvres qui impose sa vérité discursive par simple renversement de perspective. Très certainement, et c’est d’une grande liberté, David Altmejd, veut renvoyer la querelle des frondeurs à ce qu’elle est: on marche sur la tête, disent-ils, mais leur discours produit un ventre infécond. Formellement, David crée dans la destruction, comme s’il schumpéterisait l’œuvre de Modigliani. »

 

5.Les réformes, elles sont là

Gilles Barbier, Man Still, 2013

L’avis de Donovan:

«Gilles Barbier nous emmène dans la performance plastique comme élément de compréhension dialectique du réel. L’immobilité n’est qu’apparence, il y a dans la végétation qui l’entoure, ce biotope révolutionnaire, une vie cachée, des mouvements structurels, quasi-souterrains. Le spectateur croit qu’il ne passe rien alors qu’il est face à la maïeutique de la réforme, c’est extraordinairement puissant.»

 

6.Manip pour tous

Richard Jackson, Little Girl and Upside Down Unicorn, 2011

L’avis de Donovan:

«C’est une sculpture à double entrée, bien sûr. D’abord, il y a le signifiant de l’enfant qui étreint la licorne, à la fois papa et maman, dans cet univers rose qui est celui de la fillette. Mais aussi, par cet exo-signifié lacanien, la licorne, qui devient lit-corne, ce symbole de l’adultère bourgeois, qui dénonce l’hypocrisie sous le discours moral. Si le tabouret est stable, la corne peut vaciller, comme notre société, à tout instant. C’est ludique certes, mais d’abord un cri, extraordinairement délicat.»

 

7.Angela nous mène à la baguette

Jean-Luc Verna, Baguette magique, 2013

L’avis de Donovan:

«Chacun sait que l’ultra-austéritaire Angela Merkel est le problème majeur de l’Europe. L’œuvre de Verna dénonce cette dictature monétaire, avec le symbole universel de la baguette magique, mais comme échouée dans un lac, en son centre, en sa banque centrale. Et, bien sûr, l’étoile, qui renvoie aux heures les plus sombres du nazisme, dans un geste d’une grande puissance formelle. Au premier abord, tout semble apaisé, mais c’est en fait une déchirure. On comprend que ça dérange.»

 

8.RIP écotaxe

Manfred Pernice, Pelikan, 2008, Galerie Neu, Berlin

L'avis de Donovan:

«Un artiste doit parfois revendiquer le droit à l’indifférence pour mettre en évidence nos aveuglements. Choquer, c’est montrer ce que nous ne voulons pas voir. N’être pas vu est encore plus choquant. Le discours se fait alors mise en garde. Le renoncement à l’écotaxe est sublimé dans cet objet sans âme, alliage fruste de béton, bois, peinture, métal et corde, qui n’attire pas le regard. Une installation qui désinstalle le regard. Ce ciment de renoncements est d’une incroyable violence – mais pas davantage que le monde dans lequel nous vivons.»

 

9.Tiers prévisionnel

Georg Baselitz, Louise Fuller, 2013, Galerie Thaddaeus Ropac, Paris, Salzbourg.

L’avis de Donovan:

«Qu’est-ce qu’un artiste sinon une révolte? Georg Baselitz écrit ici la détresse simple du contribuable, progressivement étranglé par un fisc serpentin qui lui noue littéralement les entrailles et le vide de son être –le visage n’est plus, sans regard, qu’une douleur. Il ne lui reste que la provocation du bras d’honneur, élégamment figuré, presque une élévation. C’est un des plus beaux exemples de l’école dite de Bercy.»

 

10.Zemmourisation des esprits

 

Julia Rometti, Victor Costales, Roca | Azul | Jacinto | Marino | Errante, 2013, Galerie Jousse Entreprise, Paris.

 

L’avis de Donovan:

«La posture engagée –et courageuse– de Rometti et Costales se double d’une lumineuse intention graphique. Notre innocence, ici de banals carreaux de ciment, est troublée par deux roches volcaniques, qui nous métastasent, à la fois par leur philosophie coprophile et leur potentiel explosif. Leur déplacement, aléatoire, est plus inquiétant encore, car interdisant toute ligne de fuite – donc de repère spatial. C’est aussi une façon d’architecturer le vide, ce qui rend le discours profondément déstabilisant, mais quoi de plus salutaire que ce cri umpsychédélique dans la sphère publique?»

 

11.Internet!

Daniel Firman, Duo (Lodie, Paola, Denis, Amélie, David, Siet, C, 2013

L’avis de Donovan:

«L’Art doit dire la vérité du Temps. Ici, Daniel Firman dénonce vigoureusement la propension au voyeurisme et l’autisme socio-métabolique qui résultent des réseaux sociaux, tyrannie néo-libérale qu’incarnent bien sûr Facebook ou Twitter. Tout le monde regarde la nudité de chacun, mais personne ne voit l’autre. Cette vanité est sublimée par une chaîne, d’un gris infini, comme une Parabole des aveugles 2.0.» 

 

12.Amazon Goliath

Alicja Kwade, Die Hermetische Gesellschaft (Alchemie II/ H.Kopp, 2014

L’avis de Donovan:

«Comme dans un pas de danse, Alicja Kwade montre d’où vient et où part le livre. Où parle, le livre. Il vient de nous, nos racines, une branche dans sa nudité édénique, qui féconde l’œuvre. Mais aussi, par la dématérialisation que marque la brusque métallisation de la branche, il crucifie le nœud intellectuel qu’est la librairie. Cette ambivalence, qui doit beaucoup au surréalisme, dénonce la machine de destruction des cerveaux qu’est Amazon. L’artiste tend la main à l’écrivain. Il y a dans ce geste solidaire quelque chose de profondément émouvant.»

 

13.L'affaire Snowden

Cally Spooner, Damning Evidence Illicit Behaviour Seemingly Insurmountable Great Sadness Terminated In Any Manner, 2014, Motinternational London & Brussels
 

L’avis de Donovan:

«L’urgence de dénoncer n’empêche pas la perfection formelle. Dans cette performance de six minutes intensément émotionnelles, Cally Spooner nous demande d’entendre ce qui ne doit plus être écouté. Un halo sonore nimbe l’espace d’une sourde inquiétude, omniprésence des services de renseignements. En recourant à des technologies sophistiquées qu’elle challenge du geste créateur, Cally Spooner nous invite à un habitus éclairé, celui des Lumières face à l’obscurantisme néo-totalitaire du libéralisme américain.»

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (172 articles)
Journaliste
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