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Jaurès, à la base et au sommet

Pierre Verschueren et Nonfiction, mis à jour le 23.10.2014 à 19 h 04

Dans le cadre des commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale, retrouvez chaque semaine un article consacré à Jean Jaurès, figure essentielle de l’opposition à la guerre. A travers son engagement, sa pensée et l’héritage qu’il a laissé, Nonfiction tente de dresser le portrait de cet homme politique au destin tragique. Retour cette semaine sur la nouvelle biographie de référence centrée sur le combat politique, intellectuel et moral de Jean Jaurès.

Monument aux morts / Renaud Camus via FlickrCC

Monument aux morts / Renaud Camus via FlickrCC

Jean Jaurès
Vincent Duclert et Gilles Candar

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L'ouvrage était annoncé, et attendu: Fayard publie la première biographie d'ampleur de Jean Jaurès directement issue de la Société d'études jaurésiennes, destinée à servir de référence aux travaux futurs. Coécrit par Gilles Candar, son président, et Vincent Duclert, membre du conseil d'administration, placé sous l'égide de Madeleine Rebérioux et Jean-Marie Mayeur, ce Jean Jaurès entend en effet proposer une synthèse approfondie de nombreuses années de recherches collectives, organisées dans le sillage des Œuvres de Jean Jaurès[1] –sans prétendre être définitif, naturellement, tant le «continent Jaurès»[2] est vaste et riche. En faisant allusion à René Char, nos auteurs font de Jaurès un «modèle rare de combattant politique à la base et au sommet» (p. 9), c'est-à-dire pleinement actif dans la bataille intellectuelle et politique quotidienne tout autant que dans les hautes sphères de l'histoire, de la philosophie et de la morale; dès lors, pour résoudre «l'énigme Jaurès» (p. 9), ils optent pour une étude fine du combat politique, pensé comme le point de rencontre crucial de ces «deux horizons jaurésiens» (p. 9), le moyen d'«interroger les vies multiples d'un homme, vies réelles et imaginaires dès lors que la postérité retravaille le vivant pour construire de nouvelles représentations.» (p. 12).

Chronique d'un meurtre annoncé

Après une introduction fournie, l'ouvrage s'ouvre directement par un flash forward, avec un premier chapitre consacré au moment même de l'assassinat du café du Croissant: le lecteur est ainsi directement plongé au cœur du sujet, tant Jaurès n'a jamais été autant Jaurès qu'en juillet 1914. Ce choix, rhétoriquement puissant, minimise cependant mécaniquement le rôle des contingences dans la trajectoire de l'homme politique, menant l'ouvrage à un certain finalisme: la biographie tourne sensiblement à la chronique d'un meurtre annoncé. Mais la suite est plus classique: au long des 18 chapitre suivants, divisés en 152 sous-chapitres qu'il serait une gageure de résumer tant leur richesse est grande, nous suivons chronologiquement la vie de Jaurès, de sa naissance –en 1859– à sa mort –en 1914–, sans omettre aucune étape, de l'enfance tarnaise à la rue d'Ulm, puis au Parlement d'abord comme républicain, enfin comme socialiste. Conséquence de l'angle choisi par les auteurs, la majorité des chapitres s'attarde sur le champ politique et ses soubresauts: sont abordés les enjeux de la question sociale, mais aussi de l'affaire Dreyfus, de la Séparation des Églises et de l’État, du colonialisme, du pacifisme et de l'internationalisme, les nombreux débats internes au socialisme à l'échelle nationale –avec Jules Guesde, Édouard Vaillant, Jean Allemane, par exemple– mais aussi internationale –avec August Bebel, Rosa Luxembourg, Eduard Bernstein, entre autres–, les relations avec les gouvernements successifs, en particulier la Défense républicaine et le Bloc des gauches, les présidents du Conseil Georges Clemenceau et Aristide Briand, sans négliger l'implication dans la presse –à La Dépêche du Midi, La Petite République, et bien sûr avec la création de L'Humanité– et dans le champ intellectuel au sens large –avec les thèses philosophiques et L'Armée nouvelle. Le chapitre XX se démarque de cette logique, en se focalisant sur les liens entre «Vie privée et vertu publique» chez Jaurès; en particulier, il cherche à réévaluer le rôle de sa femme, Louise Bois-Jaurès, victime selon les auteurs d'une «légende, sinon noire, du moins critique et assez grise» (p. 478), tout en s'attardant sur les goûts et passions de l'homme politique. Les deux derniers chapitres sont respectivement consacrés à la mémoire sociale et aux usages politiques de Jaurès, source d'un véritable mythe républicain, et à l'historiographie qui s'est développée autour de lui. Le tout est complété par un indispensable index nominum et une bibliographie très complète.

L'ouvrage est indubitablement utile, ne serait-ce que par l'abondance des faits qui s'y trouvent rassemblés, organisés, synthétisés; mais cette profusion n'en rend pas l'abord facile, puisqu'elle est synonyme de complexité. Le lecteur qui ne serait pas déjà familiarisé avec la vie politique de la IIIe République ferait sans doute bien de se munir au préalable d'un solide manuel s'il entend saisir les tenants et les aboutissants d'une réflexion qui, souvent, prend l'allure d'une chronique subtile de la vie parlementaire des années 1880-1914 –il faut bien admettre que l'analyse passe souvent au second plan face à la description minutieuse et à la citation de longs extraits. De fait, le simple curieux n'est sans doute pas le public visé: le néophyte se tournera avec plus de profit vers le Jaurès 1859-1914: L'homme politique par-delà sa légende de Vincent Duclert, Jaurès: La parole et l'acte de Madeleine Rebérioux, ou même le Jean Jaurès de Jean-Pierre Rioux.

Une lecture assez classique de la vie de Jaurès

Au vu de l'importante production historiographique accumulée, et du lieu intellectuel et politique d'où parlent les auteurs, il serait peu raisonnable d'attendre de cet ouvrage une révolution dans l'interprétation de son sujet: le lecteur averti ne sera pas dépaysé en retrouvant des insistances nécessairement classiques sur les passions de Jaurès que sont la République –qui ne sera elle-même que devenue socialiste–, la Justice, l’Égalité, la Liberté, l'Unité, l'Humanité, l'Éducation. «La clef du comportement politique de Jaurès réside dans quelques principes simples, mais solidement établis en lui.» (p. 405): nous ne saurions demander aux auteurs d'en trouver de nouveaux, qui seraient par extraordinaire passés inaperçus. Certaines analyses n'en sont pas moins d'une finesse remarquable, et surtout d'une originalité certaine: nous pensons en particulier aux passages les plus teintés d'histoire sociale, consacrés à l'insertion concrète de Jaurès dans les sociabilités culturelles et intellectuelles de son temps, abordée dans un chapitre XI consacré plus généralement à la période du Bloc des gauches (p. 285-288), à la réinsertion des thèses jaurésiennes dans le «moment 1900» de la philosophie opérée par le chapitre VI, aux analyses portant sur ses rapports au féminisme (p. 445-448) et à l'immigration (p. 448-450), ou encore au chapitre XX déjà évoqué. Le chapitre XVI, «Vers l'anticolonialisme. La prise en compte du pluralisme culturel, 1908-1914», apporte lui aussi des points de vue nouveaux, marqués par l'affirmation de l'histoire connectée: les relations de Jaurès avec le reste du monde dépassent le cadre de l'Internationale socialiste, et cela a des conséquences directes sur ses positions politiques, surtout dans la dernière partie de sa carrière –ce que montre particulièrement bien l'analyse de son voyage en Amérique latine (p. 396-401). Reste que d'autres chapitres sont moins convaincants, par exemple les II et III consacrés aux années de formation, qui oublient de replacer la trajectoire scolaire et universitaire de Jaurès dans les structures plus larges du champ éducatif du second tiers du XIXe siècle, et ne peuvent donc guère que la décrire au lieu de l'expliquer: qu'un «cacique» de l’École normale supérieure choisisse la philosophie n'a ainsi rien de surprenant, au vu du prestige social alors inégalé de cette discipline; l'enseignement en lycée est alors, et pour de nombreuses années encore, un passage obligé pour les agrégés, même normaliens, si obligé qu'ils songent rarement à l'éviter ou même à s'en plaindre. Enfin, le sentiment de déjà-lu, sans doute inévitable, s'impose souvent au lecteur versé dans l'histoire contemporaine, par exemple lorsque sont abordées les grèves de Carmaux au chapitre VII, l'affaire Dreyfus dans le chapitre IX, ou la Séparation au chapitre XII.

Un travail à quatre mains

Plus généralement, la présence de deux auteurs appelle un certain nombre de remarques. En théorie, la répartition des tâches est claire: Vincent Duclert a écrit les chapitres I à X –soit celui consacré à l'assassinat, puis ceux couvrant la période de la naissance jusqu'à l'élection de 1902– et XXII –portant sur l'historiographie–; Gilles Candar s'est chargé des chapitres XI à XXI –soit l'apogée de la carrière de Jaurès, de 1902 à 1914, ainsi que l'étude de la vie privée et de l'héritage politique et culturel–; seules l'introduction et la conclusion ont été écrites en commun. Cette écriture à quatre mains est affirmée comme une nécessité face à l'étendue du sujet, mais aussi revendiquée comme une richesse: «Nous avons cherché à être cohérents et complémentaires, à ne pas effacer nos possibles contradictions mais à les mettre au service d'une compréhension large et entière de Jaurès.» (p. 12) Pourtant, elle n'est pas sans conséquences fâcheuses: en pratique, l'ouvrage est loin d'éviter les redites, particulièrement au sujet des élections de 1902, des débats sur la participation des socialistes à un «gouvernement bourgeois», et entre les chapitres XXI et XXII –aux sujets de fait très proches, la recherche historique sur Jaurès s'étant développée en fonction de liens très forts avec les enjeux mémoriels et les usages politiques successifs. En outre, la divergence d'opinion entre les deux auteurs n'est pas telle qu'un réel débat puisse s'ébaucher entre eux. Ajoutons que nous ne pouvons nous empêcher de concéder une préférence pour la plume de Gilles Candar, plus «historienne», plus engagée dans le concret et dans l'analyse, qu'un Vincent Duclert prompt aux envolées lyriques, se revendiquant «tourné vers l'idéal républicain et le ciel étoilé.» (p. 12).

Pour conclure, la biographie de Gilles Candar et Vincent Duclert, si elle n'est certes pas la première ni la dernière consacrée à Jaurès, n'en est pas moins utile, et remplit son objectif: elle constitue bien une référence, un outil de travail fondamental, un jalon capital pour les études jaurésiennes futures. La chose est importante en 2014, puisque «Plus Jaurès a été célébré, moins il a été compris» (p. 39). Nos auteurs ont en outre la franchise de laisser transparaître l'angle politique qui informe leur lecture du personnage –la neutralité étant sans doute inaccessible, particulièrement dans ce cas: Jaurès est selon eux crucial parce qu'«il privilégie plutôt la synthèse, parfois même le compromis, toujours dans l'espoir de conserver les valeurs de la démocratie.» (p. 540). Ils évitent en outre la majorité des pièges qui auraient transformé leur travail en hagiographie: les contradictions du tribun socialiste –par exemple favorable aux trois ans de service militaire pendant son premier mandat (p. 92), opposé pendant son dernier (Chapitre XVII.)–, ses points troubles –avec l'enjeu de l'éventuelle question antisémite (p. 201), ou moins gravement avec son usage des recommandations–, ses atermoiements –lors des prodromes de l'affaire Dreyfus–, ou les aspects bourgeois de son mode de vie et de pensée, ne sont pas éludés. L'empathie, voire l'admiration, domine cependant, parfois trop, nous semble-t-il: fallait-il vraiment faire de Jaurès un «homme d’État» (p. 14), un «véritable leader national» (p. 26), lui qui n'a jamais participé à un gouvernement? Le mot du rédacteur de La Gazette, à propos d'un discours prononcé le 29 juillet 1914 à Bruxelles, «Ce fut très beau, trop beau. Trop de belles phrases.» (p. 30; La Gazette est le quotidien libéral de Bruxelles.), ne résume-t-il pas à lui seul la vie de notre homme? En s'inspirant de Charles Péguy: Jaurès a les mains pures, mais a-t-il vraiment des mains?

1 — La Société d'études jaurésiennes a entrepris l'édition des dix-sept tomes des Œuvres de Jean Jaurès; Gilles Candar est chargé de la coordination éditoriale. Retourner à l'article

2 — L'expression, largement reprise par Madeleine Rebérioux, est d'Ernest Labrousse. Retourner à l'article

Pierre Verschueren
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