Parents & enfants

Je suis prof et je n'ai pas honte de dire que j'ai des chouchous

Thomas Messias, mis à jour le 27.10.2014 à 16 h 12

Mieux: je note à la tête du client. Cela ne fait pas de moi un mauvais enseignant.

Mes élèves sont bien plus grands que ce bébé péruvien. REUTERS/Janine Costa

Mes élèves sont bien plus grands que ce bébé péruvien. REUTERS/Janine Costa

Tout élève normalement constitué est déjà rentré furibard d’une journée de classe à cause du favoritisme prétendument pratiqué par un(e) prof. Une note exagérément élevée pour tel élève ou un sujet d’exposé très convoité pour telle autre, et voilà qu’il pleut des «de toute façon, Bidule c’est votre chouchou». Que les enseignants à qui cela n’est jamais arrivé me jettent la première pierre: nous avons tous été montrés du doigt par des ados scandalisés de nous voir distribuer des passe-droits… ou en tout cas d’en avoir l’impression.

La première fois que cela m’est arrivé, j’ai juré mes grands dieux que l’accusation était injuste et qu’il n’y avait aucun favoritisme vis-à-vis d’aucun élève, utilisant comme argument ultime le fait que les mathématiques sont l’une des disciplines laissant le moins d’espace à la subjectivité. C’est vrai que le résultat de 2+3 est soit juste, soit faux. C’est totalement faux en revanche dès que les questions posées nécessitent au moins deux étapes de raisonnement.

La classe est une micro-société

Voilà quelques années que j’enseigne, et j’ai depuis opté pour une autre façon d’aborder les choses qui, pour le moment, ne m’a jamais porté préjudice. Partant du principe qu’il est quasiment toujours impossible de remporter ce genre de mini-procès en prouvant mon impartialité à la partie adverse, j’ai décidé de claironner le contraire: oui, j’ai des chouchous, et je l’assume pleinement.

Une classe, c’est une micro-société: il y a des leaders et des suiveurs, certains qui abandonnent à la première difficulté rencontrée et d’autres qui s’accrochent pour progresser... Il y a aussi des gamins adorables et d’autres beaucoup moins sympathiques, pour faire dans l’euphémisme. De là à dire que le professeur doit leur enseigner la vie en se montrant injuste et partial, il n’y a qu’un pas que je ne franchirai pas. Nous sommes tout de même là pour leur inculquer avec bienveillance les rudiments de nos disciplines respectives, ainsi que le respect des règles et des individus.

En revanche, avoir des chouchous, c’est sain.

Je ne vois pas pourquoi je m’adresserais de façon aussi agréable à l’élève poli qui me demande de l’aide après avoir levé la main puis attend patiemment son tour, qu’à celui qui ne dit pas bonjour en arrivant en classe, met trois plombes à sortir ses affaires, puis n’écoute rien jusqu’à ce qu’il décide qu’il est urgent que j’accoure à son service là tout de suite.

Dans certaines corporations –les restaurateurs, mes héros–, chacun est traité avec autant de soin et de déférence que son voisin, parce qu’il faut s’assurer qu’il soit satisfait du service et de l’accueil. Sauf que mes élèves ne sont pas mes clients. Quoi qu’il arrive, ils reviennent le lendemain. Et je n’ai aucune raison de parler gentiment à un gros emmerdeur de quinze ans et demi.

Récompenser le moins bon qui fait des efforts

Il ne s’agit pas non plus d’être désagréable à dessein. Un ado, c’est un être fragile, un adulte en construction, avec parfois des problèmes personnels importants ou un contexte familial défavorable. Etre systématiquement déplaisant avec un élève taciturne, c’est risquer de l’enfoncer dans son mal-être. Il faut donc procéder au cas par cas et fixer ses propres limites. C’est un peu comme dans la vraie vie, en fait: certains ont clairement des raisons de ne pas être des boules de tendresse, quand d’autres se montrent insupportables seulement parce qu'ils sont comme ça.

Le favoritisme peut aller au-delà du simple relationnel avec les élèves. Je ne cache pas non plus à mes classes, que oui, je note à la tête du client. Et qu’un prof qui affirmerait le contraire serait de toute façon un monument de démagogie. Selon le livre Les notes, secrets de fabrication du sociologue Pierre Merle, la note dépend assez largement de l’identité de l’auteur de la copie, y compris dans les matières scientifiques. Merle affirme que les meilleurs élèves sont surnotés toute l’année: dans mon cas, c’est à peu près le contraire.

Une note, c’est un tout petit nombre très réducteur qui n’exprime absolument pas les qualités et les défauts d’un travail rendu, et qui n’indique pas non plus l’évolution de l’élève (contrairement à la fastidieuse évaluation par compétences vers laquelle l’Education nationale nous pousse de plus en plus fermement à nous diriger). En revanche, la notation d’une copie peut prendre en compte le profil de l’élève.

C’est ainsi que, sur une même question et à réponse similaire mais imparfaite, je mettrai davantage de points à l’élève en difficulté qui aura clairement sorti ses tripes pour répondre qu’à l’élève brillant mais un peu feignasse qui aura fourni le minimum d’efforts en espérant que ça passe.

Quand les élèves viennent se plaindre de disparités dans la notation et que je leur explique cela, les noms d’oiseaux doivent fuser dans certaines têtes. Mais je ne suis pas là pour être aimé. En revanche, les moins bons se sentent valorisés et auront donc envie de faire de leur mieux lors de l’évaluation suivante, tandis que les meilleurs blessés dans leur amour-propre tâcheront de montrer plus de pugnacité et d’application. Tout le monde sort gagnant (sauf ceux qui s’en foutent, mais je ne suis pas Superman).

Même si je fréquente assez peu les gymnases, je sais que la même chose se produit en EPS, où l’important n’est pas le niveau de départ des élèves mais leur progression, leur régularité, leur respect des consignes et des autres. C’est notre façon d’apprendre à nos élèves à se dépasser, à faire de leur mieux, voire, soyons vaniteux, à devenir de meilleures personnes. Et je ne suis pas sûr que lisser nos notes ou nos réactions face à eux soit une bonne façon de les aider.

Comment valoriser les élèves sympas et courageux?

A sa façon, l’Education nationale intègre ce principe, sans pour autant nous conseiller d’être antipathiques avec les élèves qui le sont. L’un des sept piliers du socle commun de connaissances et de compétences, qui définit les connaissances, capacités et attitudes qu’un élève doit maîtriser à la fin de la scolarité obligatoire, s’intitule «Compétences sociales et civiques». On y apprend que l’élève doit «connaître les règles de la vie collective et comprendre que toute organisation humaine se fonde sur des codes de conduite et des usages dont le respect s’impose», «connaître la distinction entre sphère professionnelle, publique et privée», «communiquer et travailler en équipe, ce qui signifie savoir écouter, faire valoir son point de vue, négocier, rechercher un consensus, accomplir sa tâche selon les règles établies en groupe». On y note en outre que la vie en société se fonde sur «le respect de soi, le respect d’autrui, le respect de l’autre sexe, le respect de la vie privée, la volonté de résoudre pacifiquement les conflits»... Et tout ceci n’est au mieux évalué que par quelques croix placées dans un tableau qui permettra de valider ou non ce socle commun en fin de troisième.

Or, je n’ai jamais entendu parler d’élèves n’ayant pas obtenu leur DNB (diplôme national du brevet) à cause d’un socle commun non validé. La validation de fin de troisième ressemble généralement à une grande mascarade façon Ecole des Fans où tout le monde (en particulier les bons élèves) récolte de façon semi-arbitraire toutes les petites croix nécessaires à l’obtention du brevet. Y compris les têtes de lard. Il faut donc trouver d’autres subterfuges pour que les élèves cordiaux, sympathiques et courageux soient valorisés par rapport aux autres.

Procéder à un favoritisme maîtrisé me semble être la meilleure des réponses. Dans un univers où les gentils ne gagnent pas toujours à la fin et où les casse-bonbons ne sont pas toujours punis pour leur attitude, il est bon que l’école offre un miroir pas trop déformant à nos jeunes et leur permette tout de même de réaliser que leur vie sociale sera nettement plus agréable, avec des opportunités parfois inattendues, s’ils se montrent positifs, respectueux et sympatoches. Et il n’est jamais trop tôt pour faire comprendre à des personnes intrinsèquement mauvaises que le retour de bâton, à défaut d’être inévitable, les menace à tout moment.

Thomas Messias
Thomas Messias (138 articles)
Prof de maths et journaliste
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