Culture

Cadeau: cinq romans de la rentrée à ignorer magnifiquement

Jean-Marc Proust, mis à jour le 29.10.2014 à 7 h 26

D'habitude, les médias se targuent de vous conseiller quoi lire. Nous, nous avons décidé de vous indiquer ce qu'il vaudrait mieux éviter.

Foire du livre de Francfort 2009. REUTERS/Johannes Eisel

Foire du livre de Francfort 2009. REUTERS/Johannes Eisel

Trois mystères de l’univers restent sans réponse: Dieu ça existe ou pas, le boson de Higgs c’est quoi et d’où qu’ils sortent tous ces chefs d’œuvres à chaque rentrée littéraire? On aura peut-être un jour la réponse aux deux premiers.

D’ici là, Slate.fr a sélectionné cinq romans admirables pour vous conseiller d’aller plutôt au ciné.

Peine perdue

Olivier Adam

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Le spoil

Antoine prend un coup sur la tête. Son ex s’énerve parce que du coup, il ne pourra pas emmener le môme à Marineland. Il pleut. Et sans Antoine, on fera quoi face au FC Nantes en quarts?

Olivier Adam fait monologuer des personnages (chacun a son chapitre), qui traînent ennui et semi-misère du côté de Nice, sous un ciel gris, avec des caravanes et des appartements moches, sans oublier un petit tour à l’hosto. Ce n’est ni émouvant, ni drôle, ni quoi que ce soit, juste terne.

Le truc, c’est que les personnages ont un lien entre eux, un peu comme ceux de La Ronde («petite pièce construite sous forme de dialogues en concaténation», comme le remarque Nastasia-B chez Babelio). Hélas, n’est pas Schnitzler qui veut: les in petto laborieux d’Olivier Adam ne donnent ni souffle ni vie à cette succession d’historiettes. En plus, le romancier aime noircir les pages à fond: pas de dialogues, pas de paragraphes pour souffler. On ne pas peut lui reprocher de tirer à la ligne, ça non, c’est du bon élève qui remplit toute la feuille, on en bouffe de la phrase.

Le style? Un indice: à la page 34, il y a comme un hommage discret, genre je cite le Voyage à l’envers («… comme ça. Ça a débuté...»). Ah, Olivier, sans doute as-tu dévoré Louis-Ferdinand à 17 ans et t’es-tu dit, comme toute une palanquée d’écrivains formés à Paris X Nanterre: «Je serai le Céline du XXIe siècle.» Eh bien non.

Ce roman a néanmoins le mérite de confirmer que «boulot de merde» remplace définitivement «paysage de rêve» dans les clichés de la littérature française. Et c’est aussi grâce à ce gribouillis indigeste que j’ai découvert Nastasia-B (chère inconnue aux prometteuses anadiploses, vous pouvez m’écrire à Slate, poste restante, sous pli discret).

Le moment clef 

«Et même qu’on n’a jamais eu l’impression qu’il y ait eu un choix un jour. D’autres voies. D’autres routes. D’autres vies.»

D’autres livres, aussi.

Les Grands

Sylvain Prudhomme

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Le spoil

Couto est guitariste dans Super Mama Djombo, autrefois groupe à succès en Guinée-Bissau (si Couto et Dulce sont des personnages fictifs, le groupe a vraiment existé). On lui annonce la mort de Dulce avec qui il a couché. Du coup, il se remémore le passé. Le rap est à la mode, fait chier.

«Né en 1979, Sylvain Prudhomme construit depuis quelques années une œuvre littéraire», explique son éditeur aux naïfs qui pensaient qu’il écrivait. Le sujet et sa construction, qui évoque discrètement Ulysse de Joyce, rendent ce texte plutôt sympathique. Notez qu’il y a des fans. Hélas, c’est surtout longuet et répétitif, avec des effets de style qui deviennent rapidement factices. Prudhomme adore se répéter: il écrit quelque chose et, hop une ligne ou un paragraphe plus loin, il le réécrit.

«Couton avait dit oui.

Chez Diabaté.

Chez Diabaté, oui.»

Ça tient du conte, on ressasse, à la longue ça endort le lecteur, c’est fait pour. Une forme de litanie s’instaure, dans un langage banalisé à l’extrême. Mais ce tic devient vite agaçant, comme dans ces pages où s’impose le kèsque:

«Qu’est-ce que ça peut foutre. Qu’est-ce que le temps change à ça.»

«Qu’est-ce que tu vas faire.»

«Pour ce soir, qu’est-ce qu’on fait.»

«Qu’est-ce que ça peut foutre, je suis d’accord.»

Bien sûr, pour mieux fondre récit, dialogues et pensées, tout est neutralisé, avec une ponctuation  uniforme, qui ignore exclamations et interrogations. Autre tic.

«Qu’est-ce tu fous, tu regardes passer la Vierge ou quoi.

Couto avait tourné la tête du côté de la terrasse du Chiringuito.»

Pour faire plus réaliste, il ne lésine pas sur les «merder», «quelle merde», «faites pas chier», «fait chier» ou «je chie», «sauvé notre fion», «botter le cul», qu'il ressasse à satiété. Et quand le sujet est d’importance, c'est presque un refrain (normal, c'est un bouquin sur la musique). Pedro se l’est faite ou pas?

Du coup, on se dit qu’au lieu de faire 250 longuettes pages, il s’en serait aussi bien sorti avec 125. Et c’est dommage parce qu’au fond, on avait de la sympathie pour ce récit, parfois joliment mené.

Le moment clef

«Et comment c’était meilleur de faire l’amour ici. Comment il faisait toujours chaud, humide, tout le temps la température de la moka, la baise. Est-ce que ça n’était pas de l’indice de bonheur à prendre en compte, ça.»

Elle est pas belle, l’Afrique de papa?

Pars avec lui

Agnès Ledig

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CE BOUQUIN EST ÉCRIT EN ROSE BONBON. Alors, on est à l’hosto, il y a Roméo, un pompier défiguré par une explosion au gaz, Juliette, douce infirmière mariée à un banquier pas sympa, Guillaume, un gentil infirmier qui fait des pâtisseries pour ses collègues du service de nuit, la petite sœur du pompier, Vanessa, qui est enceinte à 14 ans, Malou la grand-mère gentille et délurée, tout ça c’est «l’univers tendre et attachant d’Agnès Ledig, avec ses personnages un peu fragiles, qui souvent nous ressemblent», nous dit Albin Michel. Il y a plein de jolis sentiments et de dialogues qui nous touchent au plus profond de nous-mêmes:

«Ça fait du bien.

Ça fait du bien aux deux, je crois. Guillaume a raison, je prends les choses trop à cœur.

Peut-être.

Sûrement.

Et alors?»

Elle est trop gentille l’infirmière, elle s’attache aux patients alors qu’elle sait qu’il faut pas. «Cette femme est un ange», qu’il pense le pompier grand brûlé. Mais, la pauvre, son mari est un méchant. Il veut que boire de la bière, après avoir fait cracher leur pognon aux pauvres, dans sa banque. C’est un CYNIQUE VOILÀ CE QUE C’EST. Il veut pas l’aider à faire un bébé PMA et même pas l’épouser.

«Encore faudrait-il que je me marie... Laurent ne veut pas pour l’instant. Il dit que c’est trop tôt. Un jour, ce sera trop tard, mais comment le lui faire entendre?»

LAURENT SI TU NOUS LIS, UN JOUR CE SERA TROP TARD.

Et quand il lui fait l’amour, elle se «force parfois» de peur qu’il la quitte. Alors nous, on lui dit... couche avec le pompier (enfin ce qu’il en reste) et Guillaume, et tout ce qui bouge. Eclate-toi un peu quoi.

On spoile

«Ne pas trop s’attacher» qu’elle se dit, la Juliette. En fait, elle s’attache. A Roméo. Oui, si ça se trouve, c'est une allusion à Shakespeare.

Le moment clef

«Malou aime regarder les gens, regarder passer la vie.»

Et on n’en est qu’à la page 111.

La langue des oiseaux

Claudie Hunziger

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Claudie Hunziger «est artiste et écrivain. Elle a fabriqué des livres en foin, écrit des pages d’herbe, édifié des bibliothèques en cendres». Cette quatrième de couverture n’est pas une publicité mensongère.

Le spoil

Marre de Paris. Zsa Zsa va vivre dans un abri en bois, au fond de la forêt. Elle lit des annonces sur eBay. Kat-Epadô, une Japonaise avec des problèmes de carte de séjour, y vend des vêtements de la marque Comme des garçons. Oui, raconté comme ça, il se passe pas grand-chose. C’est effectivement le cas.

Zsa Zsa est pas du genre youpi tralala. Elle fait «une crise de refus» et en peut plus de suivre «lâchement notre ruine, le soir, aux actualités, tandis que des pans entiers de la banquise se détach(ent) en direct sous nos yeux», ou d’attendre un papier sur son roman dans les Inrocks. Alors elle part dans les Vosges, avec son «iMac 27 pouces», synchronisé à son téléphone et des livres (Emily Duckinson…). Son gîte n’a pas l’air très propre; il y a des «mouches repues de cadavres» qui lui font penser, bien sûr, aux «terribles Erinyes». Heureusement, elle sait comment les tuer «avec un Libé plié en quatre dans le sens de la longueur, c’est parfait». Elle se promène dans les «marécages comme autant de flaques de sirop contre la toux» (c’est une image). Lorsqu’elle tombe sur les annonces eBay, elle pense d’abord qu’elles sont rédigées par «le fantôme de Roland Barthes» (Derrida est sur leboncoin.fr comme chacun sait). Elle s’en veut de n’avoir «pas tout de suite remarqué que Kat-Epadô (…) était la première personne du présent du verbe grec: chanter aux oreilles, prononcer des paroles magiques, ensorceler». Ce genre de découvertes te fait du bien «dans cette année historiquement pourrie».

Le moment-clé

«Vous les Françaises, vous êtes mortellement réalistes. Vous croyez que les vêtements sont faits pour être portés.»

Ce roman t’apprend à les plier en quatre pour tuer tout ce qui bouge dans ta cuisine.

Juste une fois

Alexandre Jardin

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Ah ah ah! Mais c’est pas possible, des livres pareils… Le dernier né d’Alexandre Jardin est un miracle de poncifs («une vie de femme ne peut aller sans de beaux désordres»), de guimauve («le spécialiste lui confirma qu’aucune chimie ne ferait revenir Hannah à elle-même, sinon celle du cœur»), de clichés adjectivaux (seins «hardis» et silhouette «souple»), de questions Max et Lili pour les grands («est-ce qu’on peut encore croire à la passion quand on a arrêté d’y croire?»), d’audaces qui font de Sade un chroniqueur de Pleine Vie («Kiki avait tout compris aux hommes. Elle adorait leurs mensonges et leurs érections.»). Et, bien sûr, de romantisme échevelé («En regardant ailleurs, je me protège de ta beauté», dit César qui s’en protège, si si, avec un masque de sommeil comme dans les avions). Ce texte soporifique, à l’intrigue microscopique, ne vaut que par les expressions québécoises avec traduction en astérisque, dont il regorge.

Il a du front tout le tour de la tête > il a du toupet

Du coup, on vous traduit le Jardin, quand il fait son timide:

«Près d’elle, il sentait son cœur battre de nouveau» > il bande

«Elle était saisie par cette rêverie que la passion seule peut donner» > Elle mouille.

«Les apothéoses du corps» > baiser

Ça se passe au bord d’un lac au Québec (Alexandre Jardin y a été accueilli par des amis, qu’il remercie p. 237) et New York (coucou Guillaume Musso), la «capitale du vertige» ou encore «l’épicentre des commencements». L’auteur se cite nommément à plusieurs reprises, on hésite entre la vanité complaisante, l’autodérision complaisante et le narcissisme complaisant, et tous ses personnages sont dingues du film Fanfan. Il y a des oxymores («une verte vieillesse») et des beautés stylistiques de type morbac («L’indifférence était agrippée à lui»).

Le spoil

Hannah et César s’aiment. Vont-ils coucher? Oui, page 177. Et elle «a joui six fois d’affilée!». CQFD: César, c’est Alexandre Jardin, lectrice tu peux lui écrire chez Grasset.

Le moment-clé

Le voisinage s’ébaudit d’« une sodomie au beurre » et tu vois ça:

Pas de bol, c’est «une sodomie au beurre de cacahuète» et tu vois ça:

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (172 articles)
Journaliste
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