Economie

Christophe de Margerie discutait avec les dictatures? Il avait raison

Eric Le Boucher, mis à jour le 23.10.2014 à 7 h 38

Le patron de Total connaissait sur le bout des doigts la diplomatie du business et ne se cachait pas pour la pratiquer.

Christophe de Margerie au Forum économique mondial de Davos, en 2012. REUTERS/Christian Hartmann.

Christophe de Margerie au Forum économique mondial de Davos, en 2012. REUTERS/Christian Hartmann.

Au temps d’un capitalisme impersonnel, où les décisions semblent prises dans le froid des conseils d’administration, dans le lointain des multinationales et de la finance sans visage, où les salariés, les gens, ne semblent plus compter, Christophe de Margerie représentait tout le contraire. Lui même hyper sensible, je dirai hyper susceptible, portait une attention réelle aux autres, à tous les autres qui l’approchaient. Sa grosse moustache était comme collée sur la figure du capitalisme humain.

Je dois avouer au lecteur qu’il était un ami proche, de très longue date. Nous avions commencé un livre ensemble.

Il a reçu un hommage unanime, ou presque. Je n’ai entendu des critiques que de l’extrême gauche, où le capitalisme ne peut être que brutal et sans âme, où l’on déteste tellement les patrons qu’un Christophe de Margerie est gênant, justement parce qu’il était fait de pâte humaine, qu’il aimait les autres et qu’il était en retour aimé de ses salariés.

Pas paternaliste

Paternalisme? On peut le voir comme ça, de loin, sans l’avoir approché. C’était mal connaître sa vérité, sa simplicité non feinte, sa complexité aussi. Dans un milieu pétrolier remplis d’ingénieurs, dans le gotha des affaires emplis des élites traditionnelles, polytechniciens et énarques, Christophe de Margerie n’avait fait que l’Ecole supérieure de commerce de Paris, même pas HEC ou l’ESSEC. Il n’était qu’un cadre subalterne normalement destiné à le rester.

Ce départ de tout en bas, ou presque, s’est ajouté à ses blessures d’enfance familiale pour le rendre à la fois très secret mais, peu à peu, de plus en plus déterminé à s’affirmer tel qu’il était. Christophe de Margerie a réussi non pas par carriérisme à tous crins, par ambition dévorante, par intrigues politiques ou que sais-je, mais tout au contraire et tout simplement parce que, contrairement à beaucoup, il était parvenu, je dirais très vite, à enfouir ses doutes et à s’aimer bien, à s’aimer lui même, à s’aimer original, à le revendiquer, sa moustache le prouve.

C’était sa force. Il était original de comportement, ce fut admis chez Total au regard de ses résultats, mais aussi de pensées, ce fut plus dur à accepter de ce non-ingénieur venu de out of the box. Mais sa faconde, sa chaleur, sa psychologie des autres, son esprit de finesse exceptionnel, pour résumer son goût pour les gens, lui ont ouvert les bras et les portes. Il savait tout des dirigeants arabes, les noms et les carrières des enfants, idem pour les décideurs de toutes sortes qu’il tutoyait. Nous sommes très loin du paternalisme. 

Ses idées out of the box ne l’aidaient pas toujours. Il a eu du mal au sein du patronat comme grande gueule qui l’ouvrait, en faveur des impôts par exemple, ou, plus largement, pour un dialogue avec tous les politiques, y compris de gauche, y compris les écologistes. Il n’eut droit parfois qu’à des silences gênés, les réprobations n’étaient tues que parce qu’il dirigeait l’immense Total, premier groupe français.

On ne trouve pas du pétrole qu'en Norvège

Plus provocateur encore, ses relations avec les dictatures. On ne trouve pas du pétrole qu’en Norvège, les dieux l’ont enfoui dans les sables de pays aux régimes peu recommandables qu’un patron de Total doit, évidemment, approcher, courtiser, convaincre. De nos jours, cette conviction passe par des arguments implacables, la technologie et le prix payé. Total est, dans cette course, plutôt bien placé.  L’autre argument est la nation d’origine: la France. Le groupe français est soumis à la diplomatie de son pays, c’est, selon les temps, un petit avantage.

Tout cela, cette diplomatie du business, ce patriotisme, Christophe de Margerie le maîtrisait du bout des doigts. Mais quand d’autres le faisaient en catimini, avec excuses en somme, lui militait pour dire: je discute avec les dictatures. Il est mort à Moscou, où il venait de faire un discours qui condamnait les sanctions des Européens contre Vladimir Poutine, à cause de l’Ukraine. Pour Margerie, ces sanctions ne serviraient qu’à durcir Poutine. C’est aux Russes de le dégommer, s’ils le veulent. Il était convaincu que le business avec Poutine ne le renforçait pas lui, Poutine, mais aidait les Russes.

Je me souviens de longues conversations à propos de la Birmanie. Il avait été très intimement blessé par les attaques contre la présence de Total dans cette dictature et les titres le qualifiant de gros pétrolier égoïste qui s’accoquine avec la junte. Christophe de Margerie avait veillé, en y allant très souvent, à ce qu’au contraire, les populations des zones pétrolières soient protégées, soignées et enseignées. Il faisait tout ce qu’il pouvait et, surtout, il était allé chercher l’aval de l’opposante Aung San Suu Kyi. Il avait triomphé dans ses thèses quand The Lady lui avait demandé de ne pas quitter le pays.

L’image de Total en était-elle abîmée? Et bien, il fallait tenir tête. Il livra la bataille de la «com», sitôt nommé, et parvint à la gagner. Oui, Total est un beau groupe, oui, l’énergie est utile aux hommes, oui. Utile aux hommes, utile aux Birmans, utile aux Russes, utile aux Français, utile aux salariés de Total. Le business n’est pas une machine froide, c’est affaire de gens. Le capitalisme peut être humain, ne pas avoir honte de lui, écouter discuter, se revendiquer bénéfique, aimer les gens, être aimable. Christophe de Margerie était-il une figure originale? On aimerait dire qu’il fut une figure en avance.

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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