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La «logique curriculaire» peut faire beaucoup pour l'Education nationale, mais il lui faut un autre nom

Petite fille en train de faire ses devoirs à Nice en 2013. REUTERS/Eric Gaillard

Petite fille en train de faire ses devoirs à Nice en 2013. REUTERS/Eric Gaillard

Il faudrait enfin dépasser les problèmes de programmes –sans cesse critiqués– de socles d'apprentissages –dont personne ne comprend le sens. La logique curriculaire va dans le bon sens mais son nom sonne comme un affreux barbarisme.

Najat Vallaud Belkacem a réaffirmé en septembre l’importance de la «logique curriculaire» dans la conception des nouveaux programmes scolaires. Cette notion –qui englobe à la fois le programme, ce que les élèves doivent apprendre, les méthodes d'enseignement et la manière d'évaluer– pourrait à terme remplacer celle de programme. Ce qui est en partie une très bonne nouvelle: parce que les programmes sont périmés.

Le culte des programmes

Roger-François Gauthier, lui même membre du Conseil supérieur des programmes, dans son dernier ouvrage, Ce que l’école devrait enseigner, fait une bonne synthèse de ces critiques:

D’abord les disciplines fabriquent chacune leurs propres programmes de manière isolée. Il n’y a pas de forme canonique et on ne peut y lire les objectifs de l’Éducation nationale pour les élèves. Ils sont à la fois trop longs, trop hétéroclites et trop flous dans leurs attendus.

Ensuite, selon Roger-François Gautier toujours, les enseignants sont sans arrêt tentés de sacrifier les apprentissages réels des élèves sur l’autel du sacro-saint programme. Car il faut avant toute chose terminer le programme, tant pis si on laisse des élèves en cours de route, toutes les notions doivent avoir été abordées sans quoi les parents, l’enseignant lui-même et sa hiérarchie ne seront pas satisfaits.

Enfin, parce que le contenu précis des programmes est régulièrement contesté, le cas le plus frappant étant l’Histoire. C’est l'un des sujets de prédilection du Figaro, on n’enseigne plus l’histoire comme avant, ni 1515, ni Charlemagne etc… faire de l’Histoire sert-il à retenir des dates? A appréhender ce qu'est l’Histoire, un historien, un document historique? On ne le dit pas clairement aux parents ni aux élèves, ni dans les documents officiels. 

Le problématique «socle de compétence»

Surtout les programmes n’organisent pas vraiment la progressivité des apprentissages, ni ne distinguent ce qui doit être absolument su, intégré, acquis par tous les élèves. Enfin disons qu’en pratique ils ne semblaient pas y parvenir, c’est pourquoi, à la suite de l’énorme consultation sur l’école de 2003-2004 on a inventé le socle commun de compétences, de connaissance et de culture. Un socle mis en place depuis presque dix ans donc, la loi date de 2005.

La définition donnée du socle par le ministère de l’Education nationale est la suivante: 

«Le "socle commun de connaissances et de compétences" présente ce que tout élève doit savoir et maîtriser à la fin de la scolarité obligatoire. Introduit dans la loi en 2005, il rassemble l'ensemble des connaissances, compétences, valeurs et attitudes nécessaires pour réussir sa scolarité, sa vie d'individu et de futur citoyen. Un livret personnel de compétences permet de suivre la progression de l'élève. Depuis 2011, la maîtrise du socle est nécessaire pour obtenir le diplôme national du brevet (D.N.B.). La loi d'orientation et de programmation pour la refondation de l'École de la République du 8 juillet 2013 prévoit une évolution et une redéfinition du socle commun désormais intitulé "socle commun de connaissances, de compétences et de culture".»

En gros, le socle c’est la forme et la méthode d’acquisition des compétences, quand les programmes parlent du fond. Le problème c’est que les «compétences» du socle vont de «la maîtrise de la langue» aux «compétences sociales et civiques» et sont divisées en sept piliers bien détaillés. Trop détaillés. Le niveau de précision était tel que le livret de compétences qui servait à évaluer les acquisitions a dû être simplifié deux fois et qu’il reste terriblement jargonnant. En fait, aujourd’hui même Claude Thélot, qui avait organisé la grande consultation nationale qui avait accouché du concept, dit qu’il serait bien incapable de maîtriser toutes les compétences et connaissances du socle!

De plus il y a une difficulté à faire cohabiter deux logiques. Les spécialistes, les enseignants et même des personnalités ayant exercé de grandes responsabilités rue de Grenelle l’affirment sous couvert d'anonymat: pour tout un tas de raisons qui ont trait au conservatisme, à la peur, à la cogestion de l’Education nationale avec les syndicats, aux doubles discours de l'institution qui prône à la fois le changement et la continuité, le socle est venu se superposer aux programmes, sans les remplacer. Et finalement il a produit le contraire du but escompté: au lieu de clarifier les attendus de l’école, il est venu ajouter une couche supplémentaire au millefeuille éducatif brouillant encore davantage le discours de l’institution.

Voilà ce que veut résoudre la logique curriculaire: réunir programmes et socles dans une même logique, cohérente sur le fond, l’autre la méthode.

Curriculum, CV: brouhaha

Mais, mais… il y a un souci avec le terme. Quand on parle de curriculum en France, le terme évoque le CV, la recherche d’emploi. Rien à voir avec l’école donc. Alors définissons- le ici clairement: en éducation c’est un mot qui vient de… l’anglais et de nos jours le terme est utilisé dans le monde entier pour parler de l’ensemble de ce que l’école doit apprendre. Au Canada par exemple, la notion est évidente depuis longtemps.

Sur le blog Eduveille Olivier Rey, responsable de l’unité Veille et Analyses de l’Institut français de l’Éducation, explique:

«Dans de nombreux pays, pourtant, le “curriculum” est un concept familier aux décideurs et aux acteurs de l’éducation, qui peut servir à qualifier les contenus, mais aussi les objectifs de l’éducation, les modes d’évaluation ou encore l’articulation des différents modes d’enseignement.​»

Donc le curriculum serait un document global qui donnerait un programme mais aussi des objectifs très clairs en terme d’acquisitions et de compétences et des indications sur la manière de les évaluer. Le curriculum permettrait de réconcilier la logique de programme –quoi apprendre dans chaque discipline– et celle du socle –quelles connaissances et compétences il faut vraiment maitriser.

C’est une approche complète, presque totale, de ce que l’école doit faire. 

Trouver le juste titre

Cette logique curriculaire a donc indéniablement quelque chose d’intellectuellement séduisant. Le concept paraît opératoire. Sauf que le terme sonne, et c’est bien un comble pour un mot latin, comme un affreux barbarisme, que les parents – vous savez ces gens censés surveiller les devoirs– n’y comprendront goute. Parce que si vous parlez de curriculum en éducation, autour de vous, il y a peu de chance pour que vos interlocuteurs n’aient pas besoin d’une loooooongue explication (et je sais de quoi je parle). Plus longue encore pour le socle qui posait déjà problème.

De plus, on sait par expérience qu’à chaque fois que l’école utilise un nouveau mot, il fait office de chiffon rouge au sujet duquel sur lequel la communauté éducative va pouvoir s’étriper longuement: comme pour le socle, dont on débat encore 10 ans après son instauration. Comme, aussi, pour le collège unique qui a pourtant 40 ans d’existence: trop ou pas assez unique, selon la personne qui parle.

Le syndicat majoritaire du second degrés, le Snes, s’est déjà prononcé contre la «logique curriculaire». Il ne sera pas rapidement convaincu… Et en éducation, ce n’est pas parce qu’une réforme est décidée, réfléchie, et diffusée par le haut, qu’elle réussit.

Il faudrait sérieusement s’interroger sur cette manie des acteurs de l’éducation de complexifier des débats qui débordent par essence les cercles spécialisés, puisqu'ils concernent les élèves Si le terme de programme charrie avec lui tous les problèmes et les limites énoncés c’est au moins une notion compréhensible de tous. Pourquoi ne pas continuer à s’en servir et le renouveler? Le mot est suffisamment polysémique (programme télé, programme politique, programme culturel...) pour pouvoir être manipulé et sa définition augmentée. Pour que ce qui se fait à l’école soit compréhensible par tous les parents de ce pays.

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