Culture

«Magic in the Moonlight»: la quintessence du cinéma de Woody Allen

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 16 h 58

Une charmante et pas du tout prétentieuse comédie sentimentale, servie pas des acteurs, des décors et des accessoires aussi impeccables que les rebondissements de l’intrigue.

Magic in the Moonlight: Emma Stone et Colin Firth © Mars Distribution

Magic in the Moonlight: Emma Stone et Colin Firth © Mars Distribution

Il est peu probable que le quarante-quatrième long métrage de Woody Allen soit considéré comme une de ses œuvres majeures. Pourtant il représente à bien des égards la quintessence de son cinéma tel qu’il se construit avec une extraordinaire régularité, rigueur et inventivité depuis un demi-siècle –en tous cas depuis Annie Hall en 1977. En choisissant cette fois de raconter les aventures d’un grand prestidigitateur prétentieux et rationaliste mis au défi de démasquer les trucs d’une jolie médium par un groupe de riches oisifs américains sur la Côte d’azur dans les années 1920, il réussit à la perfection son propre tour de passe-passe favori.

Mars Distribution

Magic in the Moonlight est en effet une charmante et pas du tout prétentieuse comédie sentimentale, servie pas des acteurs, des décors et des accessoires aussi impeccables que les rebondissements de l’intrigue. L’extrême accessibilité du spectacle ne procède en aucun cas d’une facilité dans la mise en scène. A bientôt 80 ans, Allen ne cesse d’affirmer sa liberté de cinéaste, en revendiquant le droit à des embardées dans le pur fantastique, et en se posant des défis, qui concernent ici notamment les interminables monologues de Colin Firth en arrogante star des scènes de music-hall et des alcôves de la bonne société.

Ciselé, étincelant, parfois vertigineux, le résultat joue sur un tranchant entre cruauté et légèreté qui emprunte à la fois aux Marx Brothers et à Lubitsch, les deux pôles fondateurs de la comédie classique américaine (à forte teneur Mitteleuropa) auxquels il est ici rendu un évident hommage.

En quoi et au nom de quoi croit-on?

Pétillante et élégante distraction (ce qu’il s’honore d’être), le nouveau film de l’auteur de Zelig, de Hannah et ses sœurs, de Crimes et délits, de Harry dans tous ses états, de Hollywood Ending, pour ne citer que quelques uns des sommets artistiques d’une œuvre qui en compte bien davantage, poursuit simultanément une méditation au long cours sur ce qui hante cet artiste depuis toujours.

Bande-Annonce

Il serait exact mais bien réducteur de dire que Magic in the Moonlight est un film sur le cinéma. Mais c’est bien l’interrogation d’un cinéaste sur les ressorts secrets qui mènent à la fois sa pratique et celle de ses collègues qui font des films (à quelque poste que ce soit) et ceux qui le regardent. Cette interrogation porte sur les besoins, les vertus et les limites de la croyance, du vouloir croire, elle porte sur les ressources de la fiction et de la lucidité acceptées comme non antinomiques. Elle convoque la richesse des possibilités d’un invisible dont il n’est pas de son ressort de décider s’il relève de l’immanence ou de la transcendance. Tout cela concerne non seulement le cinéma, non seulement le spectacle sous toutes ses formes instituées, mais aussi la religion et la politique. En quoi et au nom de quoi croit-on? Quels sont les effets réels de la croyance, ses potentialités de malheur, de bonheur, d’emprise active sur la réalité, de partage avec les autres, d’amélioration du quotidien de chacun comme de l’organisation des nations? 

Tout cela est au travail dans cette bluette sympathique d’un vieil amuseur newyorkais.

Et rien ne serait plus stupide et injuste que de dire que ces amples et nécessaires questions sont «cachées» dans l’enveloppe chatoyante et guillerette d’un petit mystère de salon à résoudre en prévisible bluette sentimentale. Elles ne sont ni derrière ni dessous, le grand art de Woody Allen, art qu’il s’enorgueillit de le rendre aussi peu visible que les trucs du grand magicien Wei Ling Soo, est qu’elles sont la trame même des péripéties de Magic in the Moonlight, le sujet même des dialogues. Mais sans rien qui pèse ou qui pose –la seule loi de l’art poétique.        

Magic in the Moonlight

De Woody Allen, avec Emma Stone et Colin Forth

Sortie le 22 octobre | Durée: 1h38.

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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