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Contre Ebola, l’altruisme rationnel

Jacques Attali, mis à jour le 22.10.2014 à 17 h 20

Tout nous ramène à la même évidence: nous avons intérêt à nous occuper tout de suite des problèmes que rencontreront les prochaines générations.

Personnel de Médecins Sans Frontières au camp de Monrovia, Liberia, le 23 août 2014. REUTERS/

Personnel de Médecins Sans Frontières au camp de Monrovia, Liberia, le 23 août 2014. REUTERS/

Le déluge d’informations que provoque depuis quelques semaines l’épidémie Ebola pourrait étonner: de fait, cette maladie provoque bien moins de morts, là même où elle sévit, que bien d’autres, à commencer par le choléra. Son impact médiatique se justifie cependant par son caractère épouvantable, par l’absence de vaccins et de médicaments et par le fait qu’elle peut devenir encore bien plus épouvantable, et toucher, bientôt, nos pays.

Chacun en Occident se focalise alors sur la réponse d’urgence, en se barricadant, en fermant les frontières. Par des mesures souvent plus médiatiques qu’efficaces, en croyant qu’on peut se contenter de s’isoler ces pays.

C’est absurde: si les relations aériennes avec eux sont interrompues, ils ne pourront bientôt même plus recevoir les moyens de vivre et de contrôler leurs propres frontières; le virus se répandra alors dans tous les pays voisins. Interdira-t-on alors les vols venus d’Abidjan? De Lagos? D’Accra? De Dakar? Cela sera tout aussi vain: qu’on ne s’y trompe pas, les gens de ces pays auront toujours les moyens de venir vers le reste du monde, par mille moyens, par mille escales.

Il faut donc prendre le problème autrement, et leur apporter d’urgence, dans notre propre intérêt, les moyens de maîtriser l’épidémie. Cela veut dire d’abord leur envoyer le plus grand nombre de personnels de santé, volontaires et bien formés, y compris militaires, à l’image de ce que font les Cubains, qui ont envoyé quelque 450 médecins et personnels de santé en Sierra Leone, au Liberia et en Guinée, ce qui correspondraient à 12.000 pour les Etats-Unis (qui ont annoncé l’envoi de 4.000 personnels de santé militaire) et de  22.500 pour l’Union européenne (qui a pour l’instant laissé la charge aux seules ONG, à l’exception de quelques membres du service de santé militaire britannique). Ce serait à l’honneur d’une Commission européenne finissante que de le proposer et d’expliquer aux Etats-membres que, dans ce cas comme dans beaucoup d’autres, nous, Européens, avons intérêt à être altruiste; que l’altruisme rationnel est la forme la plus intelligente de l’égoïsme. Et que ce n’est qu’à ce prix que nous serons protégés de ce péril.

Cet exemple de l’urgence d’un altruisme rationnel n’est pas seulement celui d’un altruisme à l’égard de nos contemporains, ailleurs, mais aussi à l’égard des générations suivantes, ici. En particulier, dans le cas d’Ebola: si cette maladie s’est développée, alors qu’on la connaît depuis des décennies, c’est parce qu’on n’a pas anticipé la menace qu’elle représentait à moyen terme, qui était l’évidence. L’OMS n’est pas indemne de critiques. Et plus généralement, tous ceux qui n’ont rien fait pour inciter les laboratoires pharmaceutiques à investir plus et plus vite dans la recherche sur cette maladie.

Il est maintenant très tard, mais pas trop tard, pour y travailler. Qui le fait? Qui le finance? A quelle échéance? Là encore, il faudrait mettre bien plus de moyens que ceux qui y sont consacrés aujourd’hui.

Plus généralement encore, c’est l’occasion de rappeler l’importance de s’occuper tout de suite des problèmes à l’impact lointain: dette publique, climat, Ebola, renvoient tous à la même logique: nous avons intérêt à nous occuper tout de suite des problèmes que rencontreront les prochaines générations. Parce que les prochaines générations, c’est nous-même, dans 20 ans.

Cette chronique est initialement parue dans L'Express.

 

Jacques Attali
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