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Les photos de Syrie exposées au musée de l'Holocauste de Washington ne sont pas sans rappeler les atrocités nazies

Des photos exposées pendant le témoignage de Caesar, le 31 juillet 2014 au Capitole. REUTERS/Jonathan Ernst

Les images rapportées par Caesar sont accablantes. Des sols d'entrepôts recouverts de cadavres émaciés portant des traces de torture, des yeux énucléés, des visages lacérés. La diversité des victimes (hommes, femmes et enfants, du très jeune au très vieux) sont autant de preuves de la faim, des coups et des abus subis avant de mourir, autant de preuves que ces morts viennent de cellules de torture et non pas de champs de bataille, comme a pu le prétendre le régime d'Assad.

Son nom de code est «Caesar». Ce photographe de l'armée syrienne, déserteur en 2013, a risqué sa vie en dérobant des clés USB contenant plus de 50.000 images, où s'étalent les atrocités commises par le régime de Bachar el-Assad, avant et pendant la guerre civile syrienne.

Ce geste, il l'a fait sans savoir si quelqu'un allait croire un jour à son histoire ou prendre au sérieux ces preuves de violations massives des droits de l'homme perpétrées par le gouvernement syrien. Mais, depuis début octobre, le musée américain de l'Holocauste, situé à Washington, a décidé de rendre hommage à son courage et aux victimes du régime d'Assad en dévoilant pour la première fois au public ses photos, prises dans les morgues des forces armées syriennes.

Les images sont accablantes: des sols d'entrepôts recouverts de cadavres émaciés portant des traces de torture, des yeux énucléés, des visages lacérés. La diversité des victimes –hommes, femmes et enfants, du très jeune au très vieux– sont autant de preuves de la faim, des coups et des abus subis avant de mourir, autant de preuves que ces morts viennent de cellules de torture et non pas de champs de bataille, comme a pu le prétendre le régime d'Assad. Selon les plus récentes estimations de l'ONU, 191.000 personnes sont mortes depuis le début du conflit syrien, et les chiffres réels sont probablement bien plus élevés.

Les photos de Caesar ont permis de galvaniser l'opinion publique contre le régime d'Assad. En avril, il a témoigné devant le Conseil de sécurité de l'ONU et devant la Commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants américains en juillet. Pour son audition au Capitole, Caesar était camouflé par une capuche bleue, des lunettes de soleil et un chapeau –il craignait pour sa vie et celle de sa famille. 

Caesar au Capitole, le 31 juillet 2014. REUTERS/Jonathan Ernst

«Si le régime l'avait su, mon destin aurait été la mort», a-t-il déclaré. Le véritable nom de Caesar est toujours resté secret, même pour les membres du Congrès qui l'ont entendu. Selon Cameron Hudson, directeur au musée du Centre pour la prévention du génocide, Caesar se cacherait actuellement en Europe.

Si des sceptiques ont pu douter de l'authenticité des photos de Caesar, elle a été confirmée au printemps par une équipe d'experts, dont fait partie le chercheur David Crane, ancien procureur général du Tribunal spécial pour la Sierra Leone qui a inculpé l'ex-président libérien Charles Taylor pour crimes contre l'humanité. 

«Quand nous avons l'opportunité de collaborer avec quelqu'un comme Caesar, qui a été le témoin direct de tels agissements et qui a fui en prenant de tels risques personnels, il en va de notre devoir de garantir à son histoire le plus d'écho possible», déclare Hudson.

Le musée de l'Holocauste, subventionné en partie par le gouvernement fédéral, présente aujourd'hui les photos dans le cadre d'une exposition intitulée «Génocide: la menace persiste», qui se tient dans une aile dédiée à la prévention des génocides. Les photos sont diffusées en boucle et sont aussi visibles sur le site du musée.

Même si la guerre civile syrienne n'a pas été officiellement qualifiée de génocide, explique Hudson, il espère que l'exposition, en attirant davantage l'attention du public, puisse contribuer à mettre fin à ces atrocités, avant que les Nations unies les désignent comme tel.

Hudson compare les images prises par Caesar à celles d'Auschwitz, le camp de la mort nazi situé en Pologne et, selon lui, les photos racontent des histoires comparables. «Nous voulions que les gens prennent conscience que, sur certaines photos, vous voyez des fiches qui consignent le numéro du prisonnier, la date, son site de détention et le numéro du bataillon correspondant, autant de données organisées et systématisées par les Syriens, ce qui n'est pas si différent de ce que faisaient les nazis», déclare Hudson.

Hudson ajoute que Caesar lui fait penser à Jan Karski, un diplomate et résistant polonais qui avait tenté d'alerter le monde sur l'Holocauste. En 1943, dans le cadre d'une infructueuse mission dont le but était de porter secours aux juifs d'Europe, Karski avait rencontré Franklin D. Roosevelt, mais leur entrevue ne s'était soldée que par une vague promesse d'assistance de la part du président américain.

«Quand nous avons entendu l'histoire de Caesar et quand nous avons vu ses images, tant de choses ont ressurgi du passé. Tous les appels au secours restés lettre morte à l'époque, tous les témoins directs dont les dires n'avaient jamais vu la lumière du jour, qui n'étaient jamais sortis du Bureau ovale ou du Département d’Etat, et qui n'avaient jamais atterri dans un musée d'envergure», poursuit Hudson. «Ce musée a été construit pour que ce genre de personnes soient enfin entendues.»

Par le passé, le Centre pour la prévention du génocide a déjà consacré des expositions à des sujets similaires, comme les meurtres de masse commis par le régime des Khmers Rouges au Cambodge entre 1975 et 1979, le génocide tutsi au Rwanda de 1994 et celui du Darfour. Cette dernière exposition s'était d'ailleurs déroulée six mois avant que Colin Powell, le Secrétaire d’Etat de l'époque, en parle officiellement comme d'un génocide en septembre 2004.

Mais l'exposition actuelle arrive à un moment où le gouvernement américain ne montre que peu d'empressement à agir contre le régime d'Assad. Après les incursions massives en Syrie et en Irak du groupe djihadiste de l’Etat islamique, les Etats-Unis ont décidé d'une série de raids aériens contre l'organisation. En acceptant de se dresser contre les djihadistes, Washington a pourtant refusé toute action contre le régime d'Assad et, aux yeux de bon nombre de ses détracteurs, les Etats-Unis sont donc devenus l'allié de facto de Damas.

Avec l’Etat islamique sous le feu des bombardiers américains et le gouvernement d'Assad qui ne cesse de s'en prendre aux rebelles modérés, le gouvernement syrien ne manifeste aucun signe d’essoufflement. Il y a fort à parier que les atrocités dont rendent compte les photos de Caesar soient toujours d'actualité.

«Elle durera tant qu'il faudra, autant de temps nécessaire pour rappeler aux gens quel est le coût humain de la guerre en Syrie», déclare Hudson, en parlant de l'exposition.

Le mémorial américain de l'Holocauste a transmis à Foreign Policy une image issue de l'exposition. (Attention: l'image est extrêmement crue et violente par nature. Cliquez pour voir la version non censurée).

 


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