Culture

La preuve par les chiffres: Woody Allen est bien plus populaire en France qu'aux Etats-Unis

Vincent Manilève, mis à jour le 14.10.2015 à 12 h 09

Rapporté à la population, le public français des films du cinéaste est plus important qu'outre-Atlantique. Sa carrière est bien plus régulière dans l'Hexagone et certains de ses films y ont même récolté, en valeur absolue, plus d'entrées que dans son pays natal.

Photo de tournage du film Magic in the Moonlight  (via Allociné)

Photo de tournage du film Magic in the Moonlight (via Allociné)

Alors que sort au cinéma mercredi 14 octobre 2015 le dernier film de Woody Allen, L'homme irrationnel, nous republions cet article (mis à jour) comparant le succès public du cinéaste en France et aux Etats-Unis.

«C’est très mystérieux, c’est un accident», expliquait Woody Allen (en français, s'il vous plaît) sur le plateau du JT de France 2 en 2012, lorsque Laurent Delahousse lui demandait pourquoi les Français l’aiment tant. «Les gens sont enthousiastes mais je ne comprends pas», ajoutait-il. 

 

L'année dernière sortait en salle Magic in the Moonlight, tourné dans le sud de la France. Un décor qui confirme Woody Allen semble avoir décidé de poser ses valises en Europe le plus souvent possible. Et pas seulement pour profiter des crédits d’impôts dont bénéficient les tournages ou pour suivre les traces de ses idoles Bergman et Fellini, mais bien parce qu’il y a trouvé son public, et tout particulièrement en France, où ses films sont toujours très attendus. A tel point qu’il semble désormais plus populaire en France qu’aux Etats-Unis, et on ne parle pas seulement ici du ressenti du cinéaste ou des critiques, mais de la vérité des chiffres. Démonstration en quatre points.

1.En «moyenne», il fait effectivement plus d'entrées en France qu'aux États-Unis

Depuis Bananas (1971), premier film pour lequel nous disposons de données pour les deux pays, Woody Allen réalise en moyenne près d'un million d'entrées par film en France (sur 42 films). Aux États-Unis, sur les mêmes films, le chiffre se monte à près de 3,9 millions[1].

Si l'on rapporte ces deux scores à la population de chaque pays, celui de la France est plus fort: depuis 1970, les États-Unis ont toujours compté au moins quatre fois plus d'habitants que la France, et ils en comptent aujourd'hui près de cinq fois plus. Rapporté à la population française, la fréquentation américaine de Magic in the Moonlight, 1,3 million d'entrées, représente un niveau de 270.000 entrées, très loin des 1.060.193 entrées enregistrées par le film en France. 

2.Ses plus gros succès commencent à dater aux États-Unis, pas en France

Sur sa terre natale, Woody Allen a connu son âge d’or à ses débuts, dans les années 1970. Ses cinq plus gros succès aux Etats-Unis ont tous été tournés avant 1987. 

 

A l'inverse, sur ses dix plus gros échecs publics, huit ont été réalisés après 1990: Whatever Works (2009), Le Rêve de Cassandre (2007), Ombres et Brouillard (1992) ou encore Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu (2010)... Son plus mauvais score remonte au mélodrame September (1987), avec un peu plus de 120.000 billets vendus environ.

Le classement est plus nuancé dans l'Hexagone, où, dans le top 5, on retrouve un film pour chaque décennie à l'exception des années 90, qui ne sont pourtant pas en reste puisque Allen y avait aligné, pour la seule fois de sa carrière, cinq films consécutifs à plus de 1 million d'entrées entre Meurtre mystérieux à Manhattan (1993) et Harry dans tous ses états (1997).

3.Il connaît un net déclin au box-office américain, pas en France

D'année en année, malgré des scores très variables, les résultats des films d'Allen connaissent une tendance à la baisse aux États-Unis.

 

Depuis ses premiers succès, notamment Annie Hall (1977) et Manhattan (1979), ses deux seuls films à avoir passé les 15 millions d'entrées aux Etats-Unis, Woody Allen peine à retrouver de tels chiffres, surtout depuis le tournant des années 1990. Il faut savoir que la relation entre le réalisateur et ses compatriotes est si complexe que son plus gros succès public, Annie Hall, a fait... 138 fois mieux que son pire score au box-office, à peine dix ans plus tard avec September.

A partir de Alice, sorti en 1990, Woody Allen n'arrivera à passer la barre des 4 millions de tickets que deux fois, avec Blue Jasmine en 2013 (4,2 millions), qui bénéficia d'un large soutien de la critique, et surtout deux ans plus tôt avec Midnight in Paris (plus de 7 millions de spectateurs), qui jouait avec les fantasmes américains envers la capitale française.

Ce désamour qui s'est creusé entre Woody Allen et son pays s'explique notamment par son rejet total de l'industrie hollywoodienne. Il snobe régulièrement les Oscars et se retrouve régulièrement dans une position délicate pour financer ses films.

En 2002, dans Hollywood Ending, Allen critiquait ce système en interprétant lui-même un réalisateur américain devenu aveugle. Le film qu'il décide tout de même de réaliser est un échec dans son pays, mais les Européens, eux, crient au génie. Cette critique acerbe du cinéma industriel (et aussi «intellectualisant») fera l'ouverture du Festival de Cannes.

Si les Américains se sont quelque peu lassés du cinéaste new-yorkais, la France a au contraire concrétisé sa relation romantique avec lui. Là encore, les scores varient d'un film à l'autre, mais dans l'ensemble, ils restent stables et dépassent régulièrement le palier tant envié du million d'entrées. 

 

De plus, ici, il n'y a une différence que de 1 à 11 entre les chiffres du pire échec et ceux du plus gros succès: Allen n'a jamais connu de bide monumental (son pire score est de 200.000 entrées) mais jamais non plus, au contraire de nombre de ses compatriotes, d'énorme succès: avec ses 2,3 millions d'entrées, Manhattan n'est qu'à 50% du chiffre nécessaire pour intégrer le top 250 du box-office de tous les temps.

4.Même en chiffres absolus, certains de ses films ont fait plus d'entrées en France

Malgré le fossé démographique, cinq films d'Allen, appartenant à sa veine la plus sombre et austère, ont réussi l'exploit de vendre plus de tickets dans l'Hexagone qu'aux Etats-Unis: September (1987), Une autre femme (1988), Le Rêve de Cassandre (2007), Whatevers works (2009) et Vous allez rencontrer un beau et sombre inconnu (2010). Le cinéaste n'est d'ailleurs pas le seul Américain à réussir ce genre d'«exploit»: le dernier James Gray, The Immigrant, a par exemple atteint 320.000 entrées en France contre seulement 243.000 aux Etats-Unis.

Depuis ses débuts, l'écart de fréquentation entre le public américain d'Allen et son public français se réduit. Si, jusque dans les années 1990, il y avait régulièrement six fois plus de spectateurs américains, pendant les 20 années qui ont suivis, il était rare d'en compter deux fois plus qu'en France.

 

A l'inverse, il est intéressant de noter que quelques films, qui ont été d'énormes succès outre-Atlantique, ont été des échecs considérables en France. C'est le cas de Woody et les robots (1973), film de science-fiction racontant l'histoire d'un homme cryogénisé pendant 200 ans et ramené à la vie dans un monde étrange où, pour survivre, il devra se déguiser en robot. Alors que le film est le quatrième plus gros succès de Woody Allen aux Etats-Unis (10,3 millions d'entrées), c'est son plus gros échec sur le territoire français avec seulement 218.000 tickets vendus. «Woody et les robots vient d'une tradition burlesque, explique Yannick Rolandeau, cinéaste auteur d'un livre sur Woody Allen. Il a beaucoup plu aux Américains, car ils sont habitués à ce genre. Mais à partir du moment où il a commencé à faire des films plus sérieux, plus sombres, il a moins intéressé les Etats-Unis. » 

Reste à savoir si, comme le souligne l'auteur, les Français ne l'aiment pas parfois «pour de mauvaises raisons». «Woody Allen a une blague qu'il aime bien faire», rappelle l'auteur. «Les Français aiment dire que c'est un intellectuel new-yorkais alors qu'il se moque justement de ce milieu. Mais quand on lui dit ça, il retire ses grosses lunettes, et dit qu'il ressemble plutôt à une fouine. Je crois qu'il fait cela parce qu'il a peur qu'on le cérébralise un peu trop.»

1 — Le box-office américain se calcule en dollars, pas en entrées, mais le site de référence Box Office Mojo fournit pour chaque film une estimation du nombre de billets vendus à partir du prix moyen du ticket  Retourner à l'article

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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