Le double défi ukrainien

Petro Porochenko inspecte un char de combat, le 11 octobre 2014 à Kharkiv. REUTERS/Ukrainian Presidential Press Service/Mykola Lazarenko/Handout via Reuters

Petro Porochenko inspecte un char de combat, le 11 octobre 2014 à Kharkiv. REUTERS/Ukrainian Presidential Press Service/Mykola Lazarenko/Handout via Reuters

Les Ukrainiens doivent gérer la quasi-sécession de la région du Donbass autour des villes de Donetsk et de Louhansk et réussir là où la «révolution orange» avait échoué après 2004, c’est-à-dire mener les réformes économiques et construire un Etat de droit.

Dans l’est de l’Ukraine le cessez-le-feu n’est pas vraiment respecté; la Crimée a été annexée; les troupes russes stationnent toujours de l’autre côté de la frontière… Et pourtant, les Ukrainiens voudraient faire comme si la situation était en train de redevenir normale.

Dimanche 26 octobre sont organisées des élections législatives pour renouveler le Parlement, la Rada, après l’élection présidentielle du mois de mai qui a porté au pouvoir Petro Porochenko. L’oligarque qui a fait fortune dans la confiserie a l’avantage d’être pro-européen et d’avoir des réseaux au Kremlin.

Poutine maintient la pression

Les Ukrainiens sont confrontés à un double défi: gérer la quasi-sécession de la région du Donbass autour des villes de Donetsk et de Louhansk et réussir là où la «révolution orange» avait échoué après 2004, c’est-à-dire mener les réformes économiques et construire un Etat de droit.

Le problème est que les deux objectifs sont difficilement compatibles. Et c’est bien sur cette incompatibilité que compte Vladimir Poutine pour maintenir la pression sur les autorités de Kiev, quel que soit le résultat des élections.

Avec le sommet Europe-Asie qui vient de se tenir à Milan, sous présidence italienne, les dirigeants de l’Union européenne et le président russe ont pu parler de l’Ukraine, mais cette réunion n’a permis aucune avancée vers une solution durable au conflit entre le gouvernement central et les séparatistes prorusses.

Vladimir Poutine a campé sur ses positions. Selon lui, la Russie n’est pas partie prenante au conflit, mais elle veut bien aider à sa résolution en soutenant le cessez-le-feu conclu le 5 septembre à Minsk en Biélorussie. Malheureusement, affirme le Kremlin, il existe des divergences d’interprétation aggravées par les «idées préconçues» des Occidentaux. Seul petit progrès, Moscou, qui a un quasi-droit de veto au sein de l’OSCE (l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), serait d’accord pour participer à l’aide de drones à la surveillance de la frontière entre l’Ukraine et la Russie, aux côtés de la France, de l’Allemagne et de l’Italie.

Mais il n’est pas question que la Russie exerce des pressions sur les séparatistes pour qu’ils renoncent aux élections locales qu’ils veulent organiser, sans l’accord des autorités de Kiev, en novembre dans les régions qu’ils contrôlent. Ou pour qu’ils abandonnent leurs positions.

A Milan, Poutine s’est référé aux régions de Donetsk et de Louhansk comme constituant la «Nouvelle Russie», l’expression employée par les ultra-nationalistes russes et par les séparatistes. Et il a ajouté, comme pour bien montrer, qu’il ne s’agissait pas d’une situation provisoire:

«Dans certains endroits que la milice populaire doit abandonner [selon les accords de cessez-le-feu], les combattants vivent avec femmes et enfants. Il est impossible de ne pas en tenir compte.»

Le président russe n’est pas prêt de céder sur le point qui paraît essentiel au contraire aux dirigeants européens, c’est-à-dire l’intégrité territoriale de l’Ukraine, qui reste «la question centrale», a déclaré la chancelière Angela Merkel. Théoriquement, cette «intégrité territoriale» comprend aussi la Crimée. Les Occidentaux le rappellent à chaque rencontre avec des responsables russes, mais ils ne se font aucune illusion sur un possible retour de la Crimée dans l’Ukraine. 

Les Occidentaux ont épuisé l'éventail des sanctions

Leur attention se concentre sur le Donbass. Mais Poutine n’est pas disposé à crever cet abcès de fixation qui lui offre un moyen de pression sur Kiev. En menant une offensive sur le port de Marioupol, fin août, il a créé un doute sur son intention d’ouvrir un corridor en territoire ukrainien jusqu’à la Crimée, voire jusqu’à la Transnistrie. Il n’est pas allé jusque là, mais le seul fait de laisser planer la menace suffit à renforcer sa main. N’a-t-il pas déclaré au président de la Commission de Bruxelles, José Manuel Barroso, que, s’il le voulait, ses troupes seraient à Kiev en deux semaines? Il n’est pas obligé de passer à l’acte pour impressionner ses interlocuteurs.

Le Dombass, en jaune | Wikipedia

Dans le Donbass même, il n’a pas joué toutes ses cartes. Il parle volontiers de «Nouvelle Russie», mais il n’a pas encore reconnu les républiques séparatistes de Donetsk et de Louhansk. Il se garde cet atout et peut-être ne l’utilisera-t-il pas. En Transnistrie, cette région qui s’est séparée de la Moldavie après la dissolution de l’URSS, l’armée russe est toujours présente, mais Moscou n’a pas formellement reconnu les autorités de Tiraspol.

Les Occidentaux ne disposent pas de la même gamme de moyens pour répliquer à la politique russe. Ils ont épuisé l’éventail des sanctions. L’Union européenne a accepté de repousser à fin 2015 l’entrée en vigueur de l’accord d’association avec l’Ukraine, celui-là même dont l’annulation a provoqué l’occupation de la place Maïdan à l’automne 2013.

Poutine s’y entend pour souffler le chaud et le froid, les menaces et les annonces supposées marquer une désescalade pour semer le trouble parmi les membres de l’UE, qui sont sceptiques sur l’efficacité des sanctions ou qui en craignent les effets. L’accord annoncé sur le prix du gaz russe livré à l’Ukraine au cours des prochains mois va dans ce sens. Les Ukrainiens ne gèleront pas cet hiver et le gaz continuera à arriver en Europe. Mais il ne sera pas livré à crédit. Si les Ukrainiens ne peuvent pas payer, a dit Poutine, il reviendra aux Européens de se substituer à eux.

Même avec le gaz russe, l’économie ukrainienne va connaître un recul qui pourrait atteindre 10% cette année, la monnaie s’est effondrée, le niveau de vie recule. La lutte contre la corruption, la relance de l’économie fondée sur le marché alors que les régions séparatistes représentent environ un septième du PIB ukrainien, la refonte d’institutions marquées par le clientélisme et l’arbitraire devraient être la priorité du gouvernement issu des prochaines élections.

Les plus radicaux peuvent en profiter

Mais l’instabilité dans l’Est polarise le débat politique. Les partis les plus radicaux risquent d’enregistrer de bons scores aux élections législatives alors que la violence a refait son apparition dans les rues de Kiev.

Certes, le «Bloc Porochenko» qui, comme son nom l’indique, soutient le président et sa politique de compromis, devrait arriver en tête. Petro Porochenko a réussi à rassembler des militants issus de la société civile, des soldats présentés comme des héros de la guerre contre les séparatistes –en fait, ceux-ci sont présents sur toutes les listes–, des représentants des oligarques, des barons régionaux et d’anciens membres du parti de Viktor Ianoukovitch, le président déchu. Il s’est allié avec le parti UDAR, de l’ancien boxeur Vitali Klitschko qui, en contrepartie, a obtenu la mairie de Kiev. Il a passé un pacte de non-agresssion avec le parti de droite Svoboda et, selon certains observateurs, avec le Front populaire de l’actuel Premier ministre Arseni Iatseniouk, qui prône une attitude plus ferme vis-à-vis de Moscou; officiellement du moins.

Il s’agit de marginaliser le parti Batkivchtchyna de Ioulia Timochenko et surtout le Parti radical, formation d’extrême droite d’Oleh Liachko qui a lancé une campagne douteuse: jeter dans des poubelles ses adversaires politiques. Le Parti radical pourrait arriver en deuxième position au scrutin du 26 novembre, derrière le «Bloc Porochenko». Vingt-neuf listes sont en concurrence pour les élections, mais il faudra obtenir au moins 5% des voix pour avoir des députés à la Rada.

Il reviendra au président Petro Porochenko de tenter la synthèse entre les intérêts divergents de tous ses soutiens, de trouver un modus vivendi avec Moscou sans risquer d’être accusé de trahir les intérêts du pays et de mener à bien les réformes exigées par l’Europe sans tenir compte du chantage de Vladimir Poutine qui a du mal à accepter la souveraineté de l’Ukraine...

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