Science & santé

Et vous, êtes-vous sûr que vous ne mentiriez pas aux contrôleurs anti-Ebola des aéroports?

Benjamin Hale, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 21.10.2014 à 9 h 22

Les voyageurs sont confrontés au terrible choix du «moindre mal».

L'aéroport de Mexico, le 16 octobre 2014. REUTERS/Edgard Garrido

L'aéroport de Mexico, le 16 octobre 2014. REUTERS/Edgard Garrido

Après la mort à Dallas de Thomas Eric Duncan, premier malade d'Ebola diagnostiqué sur le sol américain, les commentaires font la part belle aux manifestations de tristesse et aux condoléances adressées à la famille, mais beaucoup condamnent aussi violemment son attitude et ses mensonges aux contrôleurs sanitaires des aéroports.

Il serait donc judicieux d'analyser la logique qui lui a sans doute fait faire ce choix, surtout à l'heure où les CDC lancent une nouvelle procédure de contrôle et de prévention dans les aéroports et après les projets formulés par les autorités du Liberia et du Texas de traîner Duncan en justice. Réfléchir scrupuleusement à son état d'esprit pourrait nous aider à comprendre comment mieux gérer cette épidémie et l'empêcher de se propager davantage.

Ebola est une maladie terrifiante à plusieurs égards, notamment parce qu'on en meurt d'une façon épouvantable et qu'elle est facilement transmissible. Mais elle est aussi terrifiante parce qu'elle s'attaque aux soignants et aux intimes, et parasite l'humanité de ceux qui apportent leur secours à autrui et restent au chevet des malades. Duncan a d'ailleurs été personnellement témoin des horreurs de la maladie. Il a brièvement aidé sa voisine, une femme enceinte de 19 ans infectée par le virus, tandis qu'elle essayait de monter dans un taxi.

Difficile d'en vouloir à quiconque pour un réflexe aussi noble et fugitif. Voilà une jeune femme, malade, qui doit se rendre à l'hôpital, mais qui est trop faible pour monter seule dans un taxi. Le voici, non loin de là. Qui serait resté les bras ballants? Qui aurait fait le choix de reculer, de ne pas porter assistance à une amie souffrante?

Et pour un geste aussi insignifiant. L'ouverture d'une porte. Un bras que l'on soutient. Un peu de réconfort.

En mentant et en venant aux Etats-Unis se faire soigner, Duncan n'a pas mis plus de gens en danger, au contraire. Sauf si pour vous, les Libériens ne sont pas des gens

 

Pour Duncan, les raisons de croire qu'il allait en tomber malade étaient minimes. Une interaction si mineure... Et pourtant, c'est une vérité d'une insondable cruauté: il suffit d'un contact fugace pour que la maladie se transmette d'une personne à une autre.

Pour Duncan, les choses ont probablement été tout aussi incompréhensibles. Il ne savait peut-être pas avec certitude que sa voisine avait Ebola et pas une autre maladie. Il savait qu'elle était malade, ce point est incontestable. Mais il ne se pensait visiblement pas malade et n'avait pas du tout l'intention d'importer la maladie aux Etats-Unis. De fait, avant son décès, Duncan a exprimé ses remords d'avoir amené la maladie à «l'amour de [s]a vie». Il est donc tout à fait certain que son acte ne relève pas d'un choix intentionnel ou malveillant.   

Pour autant, d'aucuns ont laissé entendre que Duncan aurait dû être poursuivi pour avoir menti aux contrôleurs sanitaires et leur avoir caché son rapide contact avec sa voisine malade.

La logique, c'est que mentir dans de telles circonstances met la vie d'autres personnes en danger, sans compter que mentir est tout simplement répréhensible. Dans la plupart des cas, nous punissons les malfaiteurs en partie à des fins de justice et en partie à des fins de dissuasion: il serait vraiment dommageable que les voyageurs puissent impunément mentir aux contrôleurs sanitaires. Ces contrôles sont faits pour contenir une épidémie et si les informations récoltées ne sont pas fiables, il sera d'autant plus difficile de l'endiguer.

Une décision difficile

Ce qui est absolument vrai. Il ne faut pas mentir lors des contrôles sanitaires aux aéroports.

Mais ce qui n'est pas vrai, c'est de dire qu'une telle décision est toujours facile à prendre. Ce n'est pas vrai de dire qu'en choisissant de mentir, Duncan est coupable d'avoir mis un plus grand nombre de vies en danger que s'il avait dit la vérité.

Le fait est que Duncan a probablement mis moins de vies en danger en venant aux Etats-Unis, et il avait aussi bien plus de chances de survivre à cette effroyable maladie en se faisant traiter dans un hôpital occidental. S'il était resté au Liberia, il est extrêmement probable qu'il aurait transmis Ebola à davantage de personnes.

A bien des égards, ceux qui pensent froidement qu'il «méritait de mourir» ou qu'il a fait preuve d'égoïsme en mentant aux contrôleurs, n'ont pas une image complète de la situation. Pour Duncan, la chose la plus importante était de se rendre dans un hôpital susceptible de le soigner. Au Liberia, il n'y a plus aucun lit d'hôpital disponible, alors qu'ils sont très nombreux à l'être aux Etats-Unis. 

Duncan a donc été confronté à un choix classique de «moindre mal», un choix qui ne se résout pas en rendant simplement la malhonnêteté illégale: dois-je dire la vérité aux contrôleurs et risquer d'être arrêté, de tomber malade au Liberia et d'exposer tous ceux qui m'entourent? Ou dois-je leur mentir afin d'entrer aux Etats-Unis grâce à des billets que j'ai déjà payés, voir des gens que j'aime et savoir que, si je tombe malade, je serai rapidement hospitalisé et que la maladie pourra être endiguée?

Qu'une telle logique l'ait poussé à prendre son avion et à mentir lors des contrôles sanitaires est quelque chose de parfaitement envisageable. 

Et vous, dans son cas, qu'auriez-vous fait?

Pour tout le monde, la trajectoire la plus sûre consiste à franchir les barricades, déjouer les sentinelles et pouvoir être traité par des médecins appartenant à l'un des systèmes médicaux les plus fiables et les plus réputés de la planète. Ce qui est vrai pour des raisons d'intérêt personnel, mais aussi pour des raisons morales. La vie ira mieux pour vous si c'est un établissement médical occidental qui vous soigne et pas un centre d'isolement rudimentaire et débordé. La vie ira mieux pour les autres si vous pouvez être isolé dans la structure de quarantaine la plus hermétique possible. 

Dois-je dire la vérité aux contrôleurs et risquer d'être arrêté, de tomber malade au Liberia et d'exposer tous ceux qui m'entourent?

 

Je ne dis pas qu'il a fait le bon choix en mentant aux contrôleurs, ni même en venant aux Etats-Unis. Je souligne simplement qu'il est incorrect de dire que, par ses mensonges, Duncan a mis davantage de gens en danger. Une telle logique ne fonctionne que si vous n'incluez pas les Libériens dans les «gens» ou que vous considérez comme condamnés à mort tous les Africains de l'Ouest.

Ici, la leçon à retenir est importante. Certains contrôles sanitaires aux aéroports réussiront à identifier des personnes qui manifestent déjà des symptômes de la maladie –en prenant leur température, en vérifiant leur itinéraire, en les interrogeant sur leurs contacts antérieurs– mais une grande partie de ces procédures dépendent de l'honnêteté des voyageurs. Dans la situation actuelle, les raisons sont fortes de mentir, certaines relevant de l'intérêt personnel et d'autres de la morale.

Une méthode visant à encourager l'honnêteté consiste à modifier les termes du calcul égoïste: pénaliser ceux qui mentent, comme on le propose au Liberia et au Texas. Mais il est possible qu'une telle mesure ne change rien –si, par exemple, les enjeux du mensonge sont si élevés que la sanction n'apparaît pas comme une réelle punition et que l'individu concerné ne court en réalité aucun risque à mentir.

«Si je mens, il est possible que je survive. Si je ne mens pas, j'ai de grandes chances de rester sur le carreau et de mourir.»

Même si vous ne croyez pas avoir contracté la maladie, vous avez un tas d'excellentes raisons, notamment l'effondrement des infrastructures du Liberia et le risque continuel d'être infecté, de quitter le pays sans attendre.

C'est en Afrique de l'Ouest qu'il faut agir

Une méthode différente, mais pas moins importante, pour encourager l'honnêteté, consiste à modifier les termes du calcul moral pour qu'il n'y ait plus aucune raison de mentir. Ce qui, souvenez-vous, ne vise pas l'inflexion des penchants égoïstes, mais la démonstration que la meilleure, et la plus prudente façon de protéger les autres est de chercher immédiatement de l'aide auprès de professionnels médicaux compétents.  

Et c'est une énième raison qui prouve combien il est nécessaire et crucial de s'occuper rapidement et résolument d'Ebola en Afrique de l'Ouest.

Nous avons besoin de mettre en place des centres d'isolement et de soins rassurants et fiables, pour que la trajectoire la plus sûre à emprunter pour protéger la santé d'autrui –des familles, des proches, des voisins– soit de s'adresser de son plein gré au centre de quarantaine le plus proche, sans en chercher un meilleur ailleurs, plus loin, beaucoup plus loin.

Sans ambages, ce que cela signifie, c'est que si nous voulons contenir l'épidémie en Afrique de l'Ouest, nous devons envoyer toute l'expertise de notre système de santé en Afrique de l'Ouest. Toute autre option moins radicale ne pourra que permettre et inciter d'autres transmissions accidentelles au travers des frontières.

Cela étant dit, la mort de Thomas Eric Duncan est une perte terrible et tragique, et je suis sincèrement désolé pour lui et pour sa famille. Notre meilleur intérêt reste d'essayer de comprendre la logique de son choix, plutôt que de le vilipender en son absence.

Benjamin Hale
Benjamin Hale (2 articles)
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