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Le jour où j’ai compris que j’étais loin d’être le seul accro à Football Manager

Camille Belsoeur, mis à jour le 26.10.2014 à 16 h 32

En salles au Royaume-Uni, le documentaire «An Alternative Reality» part à la rencontre des fans, parfois loufoques, du célèbre jeu de management footballistique...

Il y a des jours comme ça où l’on se sent d’un coup moins seul au monde. Comme ces moments où vous partagez vos pensées –que vous croyez être le seul à avoir– avec votre médécin, votre femme ou un inconnu dans le bus, et que vous découvrez finalement que votre cerveau n’est pas le plus bizarre sur Terre.

C’est un peu le sentiment qui m’a habité lorsque j'ai regardé le documentaire An Alternative Reality, sorti en salles le 7 octobre au Royaume-Uni. Derrière ce drôle de titre se cache une immersion dans la communauté de fans de Football Manager, un jeu vidéo ultra-réaliste de management footballistique où vous êtes dans la peau d’un entraîneur de club.

Vous êtes pris par la passion du résultat

Conçu en 1992 par les frères Collyer (le jeu se nommait L’Entraîneur jusqu’en 2004 sous la franchise Sports Interactive), Football Manager possède une base de données tellement précise sur les caractéristiques de milliers de joueurs à travers le globe, que plusieurs clubs professionnels comme Everton ou Nice ont passé des accords avec Sports Interactive pour utiliser la base de données du jeu dans le cadre de leur recrutement. Depuis août 2014, Football Manager fournit même directement sa base de données au cabinet d’analyse sportive Prozone, qui travaille avec certains des plus grands clubs européens.

Autre fait digne d’Inception, en novembre 2012, Vugar Huseynzade, un joueur du jeu vidéo originaire d’Azerbaïdjan, a été nommé directeur sportif du FC Bakou (les médias avaient à l'époque parlé d'«entraîneur», mais Vugar Huseynzade avait précisé par mail à la journaliste de Slate Andréa Fradin qu'il n'était pas «manager» au sens d'entraîneur, mais plutôt comme Leonardo au PSG) club de première division du championnat local. Son seul fait d’arme à l’époque (il avait 21 ans): avoir joué pendant 10 ans à Football Manager.

Cette frontière floue entre le réel et le virtuel a rendu des dizaines de milliers de fans de football addicts à «FM», comme il est de bon ton de le surnommer entre connaisseurs.

Quand on s’engage dans une partie de Football Manager à la tête d’une équipe, la passion du résultat vous emporte très vite. Dans An Alternative Reality –vous comprenez maintenant le pourquoi du titre– Tony Jameson, un comédien britannique grand fan du jeu et auteur du one-man show Football Manager a ruiné ma vie, raconte sur un ton humoristique de quelle façon le jeu vidéo a envahi son quotidien.

«Ce n’est pas juste un jeu de football, dit-il. Si tu perds, tu veux comprendre pourquoi et y remédier, et si tu gagnes tu veux juste continuer à jouer.»

Détail sado-masochiste, à chaque lancement de Football Manager, une fenêtre vous indique combien d’heures vous avez déjà passé sur votre partie. Et à mesure que vous accumulez les jours devant l’écran, des petits messages apparaissent, du type:

«Pour gagner du temps en lessive, retournez vos sous-vêtements.»

Tu dois prendre un petit club et bâtir quelque chose

Guy Mowbray, journaliste sportif

Un ami, véritable accro, avait ainsi atteint, à son maximum, l’année 2051 dans «FM». Et croyez-en mon expérience, un fan qui se respecte passe entre 40 et 50 heures à gérer son équipe pour boucler UNE saison.

Cette chronophagie débordante n’est qu’un des nombreux charmes de «FM». Longtemps, jusqu’en 2004, le plus célèbre des jeux de managements footbalistique a séduit les joueurs malgré un graphisme digne de la préhistoire.

A l’heure où les jeux de football comme Pro Evolution Soccer ou Fifa développaient déjà des parties de ballon réalistes, les fans de Football Manager devaient se contenter d’une bande de couleur sur laquelle défilaient les commentaires descriptifs des matchs, sans aucune image de joueurs ou du terrain. Et lorsqu’un but était inscrit par votre équipe ou l’adversaire, la barre de couleur clignotait et le nom du buteur s’affichait en majuscules.

Dans An Alternative Reality, Iain Macintosh, co-auteur du livre Football Manager Stole My Life, raconte avec délice ce rituel suranné qui faisait le délice de chaque fan:

«C’était la beauté du jeu. Cette unique barre de texte faisait travailler follement votre imagination.»

D’ailleurs, après de nombreuses années de pratique, je me suis rendu compte que seuls les grands joueurs de Football Manager pouvaient lire les commentaires de match en mode ultra-rapide (mode où votre match se déroule à toute vitesse, et très utile en cas de d’imprévu dans votre emploi du temps). La force de l’habitude.

Avoir le plaisir de découvrir une pépite

Dans «FM», il y a aussi les pépites à dénicher. Ces joueurs inconnus dans la vie réelle, mais qui dans le jeu peuvent devenir des joueurs de classe mondiale. Chaque fan peut vous en citer une poignée. Pour ma part, Roncatto, José de la Cuesta ou Anatoli Todorov ont marqué mon adolescence. «Il y a parfois des erreurs de données, des choses qui ne devraient pas se produire», explique Miles Jacobson, directeur de Football Manager, dans le documentaire. «C’est négatif, ces bugs ne sont pas de la vraie simulation», ajoute t-il. Pourtant, pour les gamers, trouver la perle rare après avoir fouillé pendant des heures la base de donnée du jeu peut s’apparenter à la découverte du Saint-Graal.

Ma plus grande réussite: avoir remporté la coupe de l'UEFA avec Angers

 

Mais la véritable quête de Football Manager est de mener vers les sommets un club anonyme, au prix d’un dur labeur et de parfois un zeste de chance (vous pouvez rejouer 10 fois le même match dans ce jeu, et le score ne sera jamais le même). Pour grimper les échelons un à un, des divisions inférieures jusqu’à une victoire en coupe d’Europe, vous devez dénicher des prodiges à bas prix, développer votre stade, surveiller votre dette et renouveler sans cesse votre tactique pour éviter d’être piégé par vos adversaires qui s’adaptent à votre style.

«Tu dois prendre un petit club et bâtir quelque chose dans ce jeu. La philosophie de Football Manager n’est pas de commencer avec Liverpool et de dépenser des millions et des millions», témoigne Guy Mowbray, journaliste sportif, dans An Alternative Reality.

Personnellement, ma plus grande réussite, que je conterai dans un lointain futur à mes petits-enfants, est d’avoir remporté la feu Coupe de l’UEFA avec Angers, modeste club de Ligue 2. Le comédien Tony Jameson se souvient lui aussi de sa plus belle partie. «

J’étais en finale de la Ligue des champions avec mon petit club de D4 anglaise. Et là, dans le stade, je revois l’écran géant s’allumer avec l’inscription “GOAL GOAL GOAL”. Quelle nuit!»

Pour les non-initiés, Football Manager ressemble sûrement, de loin, avec ses feuilles de stats et ses lignes de textes au jeu le moins sexy du monde. Mais pour les fans, «FM» est le plus beau des dons des dieux du football.

Camille Belsoeur
Camille Belsoeur (133 articles)
Journaliste
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